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Accueil > LAHIC > Ateliers et Ressources > Atelier "Patrimoine culturel immatériel" > PCI : Chronique scientifique et culturelle.

Compte rendu de la cinquième session du Comité intergouvernemental du Patrimoine culturel immatériel}}, Nairobi (Kenya), 15 – 19 novembre 2010.

par voisenat - publié le

Par Christian HOTTIN, Décembre 2010.



Organisée par le Kenya, cette cinquième session du Comité intergouvernemental du Patrimoine Culturel Immatériel se devait de répondre aux questions de gouvernement et d’orientation stratégique de la Convention posées dès la quatrième session, tenue à Abu Dhabi (EAU) en septembre-octobre 2009 : équilibre entre les listes représentative et de sauvegarde, équilibre entre les différentes régions du monde, évolutions des procédures nécessaires pour résoudre ces différentes questions. Reconnaissons le d’emblée : il n’en a rien été, et sur tous les points ou presque, le statu quo s’est imposé, faute de consensus. D’autres questions, en revanche, ont surgi, particulièrement visibles à la lumière du trouble ou des hésitations qui ont émaillé les débats. Les 16, 17 et 18 novembre ont incontestablement été les points d’orgue de ce Comité, trois journées aux tonalités fort différentes, mais toutes riches d’enseignements.

Le 16 novembre après-midi, le 17 au matin : la fête et la « guerre »

Autant l’examen des quatre éléments présentés pour inscription sur la liste de sauvegarde urgente n’a guère déchaîné les passions – si ce n’est pour regretter cette année encore le très faible nombre de dossiers présentés sur cette liste sensée se trouver au cœur du dispositif de la Convention - autant les discussions autour de l’inscription des éléments sur la liste représentative ont été marquées par une alternance de tensions et d’émotions qui montrent trop bien à quel point cet outil s’impose de facto comme le centre gravité du PCI.
Émotions pour commencer, tant il est vrai qu’il faut souligner le caractère souvent très festif et bon enfant de nombre d’inscriptions, occasions de réjouissances marquées, d’exclamations de joie, de photographies de groupe et de prises de parole de responsables locaux venus pour l’occasion (certaines délégations, comme celles de l’Espagne, étaient de ce fait particulièrement étoffées). Ces moments de liesse se prolongèrent volontiers dans les couloirs du centre de congrès et trouvèrent leur couronnement dans la réception organisée par le Mexique le jeudi 18 au soir, en l’honneur de l’inscription de la cuisine traditionnelle mexicaine (le paradigme de Michoacán). Dans les pratiques du Comité il y a là, sans doute, quelque chose de nouveau, notamment en raison de l’ampleur prise par ce phénomène.
Troubles ensuite, si l’on songe à l’effet produit dans la salle par la lecture de deux lettres, émanant d’associations grecques ou belges et mettant en cause la légitimité de deux dossiers ; celui de la Diète méditerranéenne (porté par la Grèce, le Maroc, L’Italie et l’Espagne) et celui de la Fauconnerie (porté par onze pays groupés autour des Emirats Arabes Unis). Les critiques faites étaient de nature assez différentes : pour la diète il s’agissait d’une remise en cause pure et simple de l’existence de l’élément, considéré comme une forgerie, tandis que pour la fauconnerie l’argumentaire se déployait surtout dans le sens d’une critique du caractère à la fois cruel et élitiste de cette pratique. Le Comité et les Etats parties, sont pourtant habitués au contact avec la société civile, comme en témoigne la participation d’un grand nombre d’ONG aux séances du Comité ou les manifestations de soutien et d’adhésion aux projets joints aux dossiers de candidature. Mais, ce jour-là, pour la première fois s’exprimaient publiquement réticences et rejets : quoique les participants aient pu ou dû se douter par avance de l’existence de telles réactions, ils n’en furent pas moins ébranlés, et l’on peut sur ce point suivre l’analyse proposée par Chiara Bortolotto dans son compte rendu des séances [1]. La réponse, toute diplomatique, consista en une demande faite au secrétariat de préparer pour la sixième session un projet de décision sur le traitement à réserver à de pareilles interventions [2].
Tensions et hésitations pour finir, qui furent particulièrement sensibles lors de l’examen de certains dossiers. On songe par exemple au dossier croate du Sinjska Alka, un tournoi de chevalerie à Sinj, d’abord présenté avec une recommandation de non-inscription, en raison de son caractère guerrier et du contexte historique de sa création, puis finalement admis à la suite de la présentation d’une version du dossier modifiée sur certains points. Ce dossier a donné lieu à une recommandation du Comité dans la décision finale d’inscription des éléments sur la liste représentative [3]. Mais les hésitations du Comité sur la conduite à tenir ne furent jamais aussi perceptibles que lors de l’examen des candidatures portant sur des pratiques culinaires (cuisine traditionnelle mexicaine, diète méditerranéenne et repas gastronomique des Français). Il fut d’abord suggéré de reporter l’examen de ces trois dossiers (ainsi que le dossier croate [4]) à la fin des inscriptions, prévoyant qu’ils nécessiteraient de plus amples discussions. Devant certaines protestations, on s’en tint à l’ordre alphabétique par pays. Après la lecture de la lettre remettant en cause la légitimité de la diète méditerranéenne (et la réponse improvisée et interrompue d’un représentant de la Grèce à ce courrier), ce fut au tour du repas gastronomique des Français se susciter une question, en provenance de la Délégation du Japon et relative à l’usage qui pourrait être fait de l’inscription par les restaurants français « étoilés » établis à Tokyo. Là encore, les rappels du Comité – précédés de longues discussions – sur la nécessité de préserver l’utilisation de l’emblème de toute utilisation mercantile montrent assez une gêne persistante vis-à-vis de tels dossiers [5].
Que le Comité ne se comporte pas comme une simple chambre d’enregistrement des avis formulés par les membres de l’organe subsidiaire d’évaluation des candidatures, il n’y a là rien que de très normal et de très sain. De même, il faut se réjouir de voir se manifester vis à vis de tel ou tel projet des réactions imprévues et non contrôlées, on doit y voir un signe de la visibilité croissante du PCI, de l’intérêt grandissant qu’il suscite, mais aussi un défi majeur à relever pour demeurer conforme à l’esprit qui a porté le texte et ses principales dispositions.

Le 17 et le 18 novembre : difficiles négociations et évolutions en suspens

Au cours des deux journées qui suivirent l’inscription des éléments sur les listes du patrimoine immatériel, les travaux du Comité se sont portés sur la conduite à tenir concernant des futurs cycles de candidatures. Afin de prendre en compte le déséquilibre entre les listes et les déséquilibres géographiques au sein de chacune d’elles, il avait été décidé lors de la dernière Assemblée générale que deux chantiers de réflexion seraient ouverts en vue de l’adoption d’une directive opérationnelle révisée par la prochaine Assemblée (juin 2012) : les méthodes d’examen des dossiers et les critères d’inscription sur les listes. Le premier de ces dossiers a partiellement été traité, mais pour l’essentiel, le processus en est au point mort.
Un acquis important restera : la réforme des conditions d’examen des candidatures pour la liste de sauvegarde, le registre des bonnes pratiques et les demandes d’assistance internationale. En ce cas, au lieu de la diversité des procédures auparavant appliquées, une seule et même marche à suivre : a été établi un organe consultatif, composé pour moitié d’experts nommés à titre individuels et pour moitié d’ONG accréditées [6]. Cette solution d’examen, plus collégiale et plus simple, devrait permettre de faire face à l’afflux récent de projets concernant ces différents dispositifs.
S’agissant de l’examen des dossiers sur la liste représentative, en revanche, aucun consensus n’a pu être trouvé. L’affaire était complexe : pour remédier aux graves difficultés de gestion rencontrées par le secrétariat et à la charge de travail accablante qui pèse sur les membres de l’organe subsidiaire, il fallait faire des choix : soit en élargissant le nombre de membres de cet organe (en créant par exemple deux collèges qui se seraient répartis les dossiers par moitié) soit en divisant la charge de travail de l’organe tout en maintenant sa configuration actuelle (six membres, mais répartis en trois binômes qui auraient eu la charge d’examiner chacun un tiers des projets), soit encore en panachant les deux solutions (six membres issus du Comité, assistés de trois experts, travaillant par groupes de trois sur un tiers des dossiers chacun). Faute d’accord des pays qui souhaitaient une évolution, mais aussi faute d’accord au sein du Comité sur l’opportunité d’une évolution, le statu quo a prévalu, avec pour corollaire un plafond de candidatures à examiner pour le cycle à venir [7]. On s’en remet à la consultation par écrit des Etats partie et à la création d’un groupe de travail quant aux pistes à explorer pour l’avenir.

Enfin, de pareilles difficultés se sont présentées lorsque a débuté l’examen du point de l’ordre du jour consacré à une possible révision des critères. Le périmètre de la révision a fait débat (depuis une refonte globale jusqu’à la seule prise en compte de l’utilité du critère R.2, relatif à la contribution à la visibilité), tout comme l’opportunité de la tenue du débat : certains pays se prononçant pour le maintien des critères tels qu’ils existent actuellement. Il est à noter toutefois que les lignes de fracture entre pays et groupes n’étaient pas tout à fait les mêmes que pour le débat sur l’organe subsidiaire. Là encore, c’est sur la base d’une consultation écrite des Etats parties que seront poursuivies les discussions, à charge pour le prochain Comité de rouvrir le dossier.

Pour techniques et diplomatiques qu’elles soient, ces discussions qui font la part belle à ce qu’on pourrait appeler trop rapidement le « jargon » de la Convention méritent l’attention : derrière elles s’esquisse la configuration du fonctionnement de la Convention, avec ses conséquences au sein des Etats parties. Quelle place pour telle ou telle liste ? Quels critères ? C’est la question du poids respectif de l’une et l’autre qui se trouve posée. C’est surtout la question du rôle de la liste représentative, aussi floue et complexe dans sa genèse et ses objectifs que visible et dynamique au plan international : si elle embarrasse et divise, c’est bien parce qu’elle porte en elle tout à la fois une part des espoirs liés à la Convention, une part notable de son héritage et l’enjeu de son futur. Question qui peut paraître, du point de vue de l’institution, plus importante que celle des modalités des prise en compte des interventions de la société civile…



[1« This letter opens the Pandora’s box of civil society participation in the recognition of Intangible Cultural Heritage and particularly in the submission of nominations ». Chiara Bortolotto, « The “nominations war” live and webcasted, Report of the Fifth Session of the UNESCO Intergovernmental Committee for the Safeguarding of the Intangible Cultural Heritage (Nairobi 15-19 November 2010) ». Disponible à l’adresse suivante :
http://www.patrimoineimmateriel.net

[2Le Comité « demande au Secrétariat de proposer, pour sa sixième session, à la lumière des débats du Comité, des orientations pour le traitement de la correspondance du public ou d’autres parties concernées reçues par le Secrétariat au sujet des candidatures, et pour leur communication préalable aux États soumissionnaires ».

[3Le Comité « invite les États parties à veiller à ce que, en cas de propositions d’éléments contenant des références à une guerre ou un conflit ou à des événements historiques spécifiques, le dossier de candidature soit élaboré avec la plus grande attention afin d’éviter de provoquer tout malentendu entre les communautés dans le but d’encourager le dialogue et le respect mutuel entre les communautés, groupes et individus ».

[4Il s’agit de celui du Sinjska Alka. Curieusement, le dossier portant sur la fabrication du pain d’épices en Croatie du Nord n’a pas bénéficié d’un traitement aussi particulier.

[5Le Comité « rappelle l’importance de l’application des paragraphes 117 et 149 des Directives opérationnelles concernant la protection et l’utilisation de l’emblème de la Convention et invite les États parties à prendre toutes les mesures nécessaires afin d’éviter tout détournement commercial des éléments inscrits, en particulier des éléments génériques couvrant plusieurs domaines, à travers l’utilisation de l’emblème de la Convention à des fins d’instrumentalisation ou de labellisation mercantile.

[6Notons que la Maison des Cultures du Monde a été retenus pour faire partie de l’organe consultatif et que le Crecet figure désormais sur la liste des ONG accréditées.

[7Le Comité « demande au Secrétariat, dans la limite de ses capacités, de traiter entre 31 et 54 candidatures à la Liste représentative et de les transmettre à l’Organe subsidiaire afin de permettre à ses membres d’examiner en priorité les candidatures multinationales et celles soumises par des États parties n’ayant pas ou peu d’éléments inscrits sur ladite Liste ».