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Accueil > LAHIC > Ateliers et Ressources > Atelier "Patrimoine culturel immatériel" > PCI : Chronique scientifique et culturelle.

Compte-rendu du colloque « Enjeux et modalités de gestion d’un patrimoine culturel immatériel inscrit à l’UNESCO », Aubusson 28 et 29 juin 2012.

par voisenat - publié le



Deux journées denses

Le colloque organisé par la Cité internationale de la tapisserie d’Aubusson les 28 et 29 juin 2012 se distingue de ceux tenus en France depuis 2006 sur la question du patrimoine culturel immatériel par plusieurs traits. Il s’agit d’une manifestation particulièrement stimulante, dont on peut espérer que sortiront aussi bien des pistes concrètes de coopération que des sources d’inspiration pour de futures autres rencontres.

En effet, après les questionnements méthodologiques (Le PCI en Europe, inventer son inventaire, colloque de l’INP et de la DAPA, 2007) ou théoriques (transmettre quel patrimoine immatériel, colloque de l’Université du Mirail, 2010), après les approches juridiques(Droit et patrimoine culturel immatériel, colloque du Cécoji et de la DGP au Musée du Quai Branly, 2011) et sectorielles (journée professionnelles de la FEMS à Dunkerque, 2011), on entrait – enfin – dans la gestion concrète du PCI, avec des questions telles que la mise en œuvre des plans de sauvegarde, les échanges internationaux entre porteurs de traditions et médiateurs, ou encore le regard critique porté sur les premières inscriptions.

Il s’est tenu à Aubusson, dans la cité qui a porté l’une des premières candidatures françaises au patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO, et au cœur du Limousin, l’une des régions de notre pays les plus fertiles en initiatives dans ce domaine : en marge des débats on a évoqué le dossier de la porcelaine de Limoges, déposé à l’UNESCO puis repris en 2011, ou encore aussi celui des Ostensions limousines, déposé en 2011 puis en 2012 et qui devrait être examiné par l’organisation dans le cadre du cycle 2012-2013.

La rencontre s’est inscrite dans une série d’événements culturels riches en résonances avec son thème principal : elle fut précédée par une réunion du réseau textile de Rhône-Alpes, désormais étendu à l’Auvergne et au Limousin ; une présentation des travaux en cours de Liciers aubussonnais accompagnait cette première manifestation. Le soir du 28 juin vit l’inauguration d’une importante exposition consacrée à la tapisserie à l’exposition internationale des Arts décoratifs de 1925. Enfin, les participants avaient la possibilité de poursuivre la découverte du monde de la tapisserie par des visites organisées le samedi dans des manufactures d’Aubusson et Felletin.

Le principe d’organisation générale était simple et clair : une série d’exemples concrets d’éléments inscrits sur les listes de l’UNESCO, avec leurs plans de sauvegarde, la mise en œuvre des mesures, les difficultés rencontrées. Quelques interventions thématiques ou institutionnelles (allocution de la représentante de la CNFU, analyse juridique de la catégorie du PCI, méthodologie de projet avec les représentants du CFPCI et du MCC) sont venues compléter le panel.

Notons encore que le colloque a bénéficié d’une assistance fournie, d’une bonne couverture médiatique (FR3 Limousin) – sans doute favorisée par la concomitante visite de la nouvelle ministre au Musée Dubouché de Limoges – et d’une forte reconnaissance institutionnelle (président du conseil général, sous-préfète d’Aubusson). S’y sont retrouvés des administrateurs du patrimoine, des chercheurs de plusieurs disciplines et de nombreux porteurs de traditions. Tout au plus faut-il regretter l’absence de certains intervenants, ce qui a contraints les organisateurs à de constantes réorganisations de l’ordre du jour…

Enjeux

Les grands thèmes qui préoccupent tous les acteurs du PCI (transmission, participation, sauvegarde) ont été fort présents tout au long de ces journées, mais c’est autour d’une série d’enjeux et de défis que l’on souhaiterait rendre compte de cette manifestation.

Des enjeux de communication pour commencer. On a souvent fait remarquer que le patrimoine culturel immatériel restait une notion peu connue en France, que la compréhension du terme même posait problème, ou encore que certaines inscriptions passaient inaperçues…
La communication de Jean-Michel Mathonière, historien et fondateur du centre d’études des compagnonnages, a montré que certains groupes de compagnons, occupant parfois une place dissidente au sein du mouvement, n’avaient pas été associés aux préparatifs de la candidature et que, de manière plus générale, l’importance de l’inscription reste méconnue de nombre de compagnons des trois grandes organisations. Ce point de vue contraste assez nettement avec la perception largement positive que le ministère de la culture et ses représentants avaient jusqu’à présent de ce dossier. A contrario, Emmanuel Gérard, directeur de la Cité internationale de la Tapisserie, a présenté, en un très clair et détaillé exposé, toute l’importance que la communication tenait dans la mise en œuvre d’un plan de sauvegarde, notamment lorsque l’inscription va de pair avec un projet de dynamisation du territoire, comme c’est le cas à Aubusson.

Enjeux de connaissance ensuite. Il est parfois énoncé par tel expert, avec un goût marqué du paradoxe, que le PCI signifie la fin de l’expertise, en confiant aux détenteurs non seulement la maîtrise technique de la performance mais également le primat dans l’interprétation du fait patrimonial. Depuis plusieurs années, on plaide au ministère de la Culture pour une approche plus nuancée de cette relation en expert (conservateur, ethnologue…) et porteurs de PCI. De ce point de vue, les communications sur les compagnons (faite par un « renard » qui est aussi l’un des meilleurs historiens du fait compagnonnique), le Silbo Gomero ou encore les techniques traditionnelles de tissage des Li (par Jing Wang, anthropologue à l’EHESS) ont au contraire montré tout le profit qu’il y avait à croiser les points de vue et les regards et tout le bénéfice que le PCI pouvait tirer de l’ethnologie, aussi bien en terme de connaissances sur les pratiques que de réflexion critique sur les processus de sauvegarde.

Enjeux de coopération enfin. Ils sont évidents dans le domaine du textile, et c’était tout le sens de la présence de et l’intervention de Bernard Schotter, administrateur général du Mobilier national. Ils se sont également montrés à tous dans la présentation du Silbo Gomero, langage sifflé de l’île de la Gomera. Le silbo bénéficie de mesures de soutien et d’accompagnement importantes, qui ont été mises en place notamment grâce à l’implication d’Eugenio Darias, coordinateur de la mise en place de l’enseignement du Silbo Gomero. Les promoteurs de la sauvegarde du Silbo entretiennent des relations suivies avec l’association « le langage sifflé d’Aas » et son président, Gérard Pucheu, qui œuvrent pour l’étude et la revitalisation de ce langage sifflé des Pyrénées, disparu dans les années 1960 mais encore partiellement connu grâce à des enregistrements. Enfin, la coopération peut également s’accomplir entre différentes techniques, entre artistes et artisans, dans un dialogue entre formes traditionnelles et création contemporaine : Cécile Le Talec, lauréate de l’appel à projets 2011 de la Cité internationale de la Tapisserie, a présenté son projet de tapisserie inspiré de l’enregistrement des chants d’oiseaux et du langage sifflé de la Gomera.

Défis

Trois défis pour le PCI peuvent être évoqués, en conclusion de ces journées.

Un défi juridique : on comprend mieux, grâce à Moussa Talbi, doctorant à l’Université de Clermont-Ferrand, pour quelles raisons l’institution patrimoniale, arc-boutée sur ses « tables de la Loi » du code du patrimoine, peine tant à faire une place digne de ce nom au PCI : Les principes de la Convention, s’ils ont un fort contenu juridique potentiel, ne peuvent être traités avec les outils du code du patrimoine, exclusivement conçus pour les objets inertes et non pour le patrimoine vivant. C’est du côté de la propriété artistique, de la propriété littéraire, ou de la propriété industrielle que se trouvent les outils juridiques utiles pour penser une sauvegarde du PCI.
Un défi économique : la candidature de la Tapisserie d’Aubusson est l’une des rares à avoir été initiée par l’État (en l’occurrence la préfecture de la Creuse). Le pari a alors été fait que cette inscription sur la liste encore presque vierge d’une convention obscure pour beaucoup pourrait jouer un rôle dans la revitalisation du tissu économique de l’est de la Creuse, zone touchée depuis des décennies par le déclin démographique et la désindustrialisation. La situation économique reste aujourd’hui morose en Creuse – comme partout – mais la Cité de la Tapisserie et son équipe se battent avec talent et ardeur pour que la Cité ouvre ses portes et joue pleinement son rôle de centre de recherches, de ressources, de transmission et de valorisation de la Tapisserie d’Aubusson.
Un défi moral et éthique. Cela est chaque jour plus évident : le PCI n’est pas un patrimoine comme les autres. Rien ne justifie mieux la décision de l’UNESCO d’avoir doté celui-ci d’une convention spécifique. Les intervenants, praticiens, mais aussi souvent chercheurs ou acteurs culturels impliqués, ne parlent pas d’un objet d’étude qui se situe à quelque distance d’eux : le patrimoine immatériel est un patrimoine incarné, ou plus exactement incorporé, qui fait corps avec celui qui le défend. C’est d’êtres humains porteurs d’un patrimoine incorporé qu’il s’agit ici. Toute nouvelle démarche est sensible, toute prise de parole hâtive expose à de vives réactions, L’émotion patrimoniale, qui est ailleurs l’exception, tandis que se joue avec grâce le ballet bien réglé de l’expertise, est ici la règle, devrait presque être de règle, pour que se réchauffe enfin le patrimoine.