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L’incarnation de la lecture : sensualisation et corporéité de lecteurs.

par Nadine Boillon - publié le

Article de Bérénice Waty paru dans "Le Livre au corps" sous la direction d’Alain Milon et Marc Perelman, Paris : Presses Universitaires de Paris Ouest, coll. "Livre et société", 2012.

Début du texte…

Dans « La chair et la fin », Michel Melot multiple les réflexions autour d’un livre à manipuler, à dévorer des yeux, le lecteur y est dépeint comme un mangeur de mots et la lecture comme un processus d’ingestion. Son érudition évoque le pays des Dogons où « les mots sont des graines » (Michel Melot) qu’il suffirait d’ingurgiter pour parler. Elle nous ramène au Moyen Âge où l’on « inscrivait des versets bibliques sur des œufs durs que l’enfant mangeait après les avoir lus au maître à voix haute ». Si les lettres doivent être absorbées, elles sont aussi objet d’attention de la part des lèvres pour être prononcées, de la part du regard qui les décrypte. Qu’elle soit silencieuse ou à voix haute, la lecture est un mouvement physique qui active la bouche, parfois s’y ajoute un doigt accompagnant le cours des mots (pensons à l’enfant laborieux penché sur un texte et ânonnant grâce à l’aide de son « outil » décrypteur), les yeux parachevant ce mouvement de progression. Parfois, la bibliothèque, publique ou privée, résonne de voix, celles des écrivains parlant entre eux ou attirant les lecteurs. Les liens entre le corps et la lecture sont d’ailleurs fréquemment mis en scène dans la littérature, les écrivains éclairant cette collusion :
– « Le bibliothécaire montra d’un geste aux visiteurs la multitude de livres rangés sur les quatre murs, depuis le plancher jusqu’à la corniche : - Vous n’entendez pas ? Vous n’entendez pas le vacarme qu’ils font ? J’en ai les oreilles rompues. Ils parlent tous à la fois et dans toutes les langues. Ils disputent de tout. » (Anatole France, « La chemise »)
– « Il faut goûter certains livres, en avaler d’autres, en mâcher et en digérer quelques-uns. » (Francis Bacon)
– « La littérature m’apparaît de plus en plus comme une maladie, un virus étrange » (Frédéric Beigbeder, Dernier inventaire avant liquidation).

4ème de couverture

Les différents articles présentés dans cet ouvrage collectif mettent tous en lumière la dimension corporelle du livre. Toutefois, les analyses développées dans Le Livre au corps ne se contentent pas de l’analogie qui associe le corps à l’objet-livre à travers les mots d’un vocabulaire commun à l’instar de ceux de tête, pied, dos, nerfs… Loin d’un anthropomorphisme manifeste, aisément repérable et vite accessible, tout le projet de ce livre est surtout de mettre au jour la profondeur de liens sensibles et l’articulation de rapports visibles et invisibles entre le livre et le corps dans l’histoire – au Moyen Âge, à la Renaissance – mais aussi dans leur propre production et reproduction artistique autonome.
Qu’il soit un objet investi d’esprit ou immédiatement un corps selon Edmund Husserl ou une modalité de notre être selon Emmanuel Lévinas, le livre n’est rien sans son lecteur dont il révèle la corporéité sensible, le livre étant lui-même une forme d’incarnation de l’œuvre et une mise en œuvre du corps dans l’acte de lecture.
Avec Henri Michaux, Saint John Perse ou encore Wols, Le livre au corps soutient que le corps comme le livre sont saisis par une poétique de leur génération ou de leur engendrement réciproque.