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Accueil > LAHIC > Ateliers et Ressources > Atelier "Patrimoine culturel immatériel" > PCI : Chronique scientifique et culturelle.

« Voir autrement le monde », compte rendu du 31e festival international du film ethnographique Jean Rouch (10-28 novembre 2012)

par voisenat - publié le

Par Christian HOTTIN.



Pour la deuxième année, le festival international du film ethnographique, orphelin de la salle de cinéma du Musée de l’Homme, s’est tenu au théâtre de la maison des cultures du monde, boulevard Raspail. Le rapprochement entre les deux institutions est des plus heureux : la maison des cultures du monde, à travers le festival de l’internationale de l’imaginaire propose depuis trente ans au public la découverte et le partage des formes musicales et chorégraphiques des cultures traditionnelles vivantes, tandis que depuis plus longtemps encore, le Bilan du film ethnographique offre un panorama sans cesse actualisé de la création cinématographique en anthropologie, tour d’horizon des réalisations qui est toujours, indissociablement, un tour du monde des cultures.

Ces dernières années, le programme du festival s’est considérablement étoffé, a gagné en diversité et en qualité. La programmation internationale est désormais au cœur d’une nébuleuse d’activités : master classes, hommages, rencontres, regards comparés. A noter tout particulièrement, cette année le développement de séances « hors les murs », à Strasbourg, Toulouse, Montpellier, et en région parisienne. On ne saurait, faute d’y avoir pris part, évoquer ici, fût-ce brièvement, l’ensemble de ces événements. Le propos sera beaucoup plus restreint.

Vingt-quatre films participaient à la compétition internationale et concourraient pour six prix. Le prix Mario Ruspoli, attribué par le ministère de la culture, le grand Prix Nanook Jean Rouch, doté par le CNRS ou le prix Bartok, pour la société française d’ethnomusicologie, sont des classiques. Le prix du patrimoine culturel immatériel, attribué au nom de la direction générale des patrimoines était remis pour la cinquième fois, renouant ainsi avec la tradition du prix du patrimoine ethnologique, naguère doté par la mission du même nom. Deux nouveaux prix existent désormais : le prix « anthropologie et développement durable », attribué grâce au mécénat de Suez environnement et le prix monde en regard, qui résulte d’un partenariat prometteur avec l’INALCO. On ne peut que regretter, en espérant que cette lacune sera prochainement comblée, l’absence de distinction pour un premier film, qui était par le passé assurée par le prix Fatumbi.

Dans le cadre du prix du patrimoine culturel immatériel, la direction générale des patrimoines a attribué cette année un prix et deux mentions spéciales : de fait, le patrimoine retient au plus haut point l’intérêt des réalisateurs et la qualité des travaux présentés explique ce choix, quelque peu en rupture avec les usages antérieurs.

Qu’entend-on au juste ici par patrimoine ? Ce peut être, en premier lieu, des usages, des modes de vie, des pratiques traditionnelles que les cinéastes choisissent de d’analyser sans nécessairement se montrer très attentifs à l’insertion de ces pratiques dans les évolutions des sociétés contemporaines : le regard de l’auteur, la construction du propos contribuent alors à renforcer leur caractère patrimonial, donnant ainsi à voir et à admirer, pour la délectation du spectateur, des formes emblématiques du « patrimoine culturel immatériel » telles que l’UNESCO en propose dans ses listes internationales, enrichies chaque année de nouvelles séries d’inscription. Regilaul — Lieder aus des Luft, le la réalisatrice allemande Ulrike Koch, serait en ce cas un film assez représentatif de cette tendance : dans une nature omniprésente, envoutante, et filmée avec une constante recherche d’esthétisation, les chants traditionnels de la culture estonienne sont donnés à voir et à entendre, sans que le contexte social et politique de cet revival fasse l’objet d’un questionnement particulier. En dépit de la beauté des images et des airs, on comprendra qu’une telle approche retienne moins que d’autres l’attention...

C’est à Yaodong, petit traité de construction, d’Élodie Brosseau, cinéaste (accompagnée de l’anthropologue Caroline Bodolec), qu’est revenu le prix du patrimoine culturel immatériel. En effet, s’il est bien question ici d’un mode de construction traditionnel en Chine, c’est tout autant de la place de cette technique dans la société chinoise contemporaine que traite le film, avec une attention constante aux usages, à la situation sociale des protagonistes, sans que la démarche scientifique, très affirmée, ne fasse jamais obstacle à l’empathie et à l’émotion...

Pour autant, le patrimoine, sa revitalisation, ses processus d’appropriation, les motivations sous-jacentes à sa valorisation s’inscrivent dans un jeu constant de tensions, de rivalité, de clivages politiques et sociaux : Returning souls, dédié à l’histoire de la reconstruction à Taiwan d’un sanctuaire aborigène détruit en 1958, constitue à cet égard une véritable introduction à l’étude des politiques et des enjeux sociétaux liés au patrimoine, ce qui justifiait aisément l’attribution d’une mention spécifique pour ce film.

Il peut enfin arriver que le parti-pris esthétique, l’intrusion violente sur l’écran d’un monolithe dense, en apparence seulement présenté comme une suite d’images brutes, mais relevant en fait d’un montage très finement travaillé, rende superflu le commentaire didactique tout en favorisant le surgissement de multiples questionnements. Ce fut le cas avec un premier film, Adak, de la réalisatrice française Amandine Faynot. De quoi s’agit-il ici ? D’un sacrifice animal rituellement pratiqué en Turquie, mais transposé du cadre domestique traditionnel dans un abattoir ultra-moderne, obsessionnelle régi par des règles d’hygiène et de sécurité. Tous les débats sont pourtant là, qui ne demandent dès lors qu’à s’exprimer lors de la discussion qui suit la projection : permanence et mutation des rituels, place de l’animal, monstration de la violence au cinéma... L’efficacité du propos, servi par une esthétique minimaliste, a amplement justifiée une mention prometteuse.

Nombreux auraient été encore les films qui méritaient l’attention du jury pour leur apport à la réflexion sur le patrimoine et sa mise en scène cinématographique. Le Musée de Thien, du réalisateur vietnamien Hoang Tung est de ceux-là ; à travers l’enrichissement des collections d’un musée dédié à la guerre du Vietnam, c’est le travail de collecte de l’équipe scientifique qui est donné à voir ; collecte des objet, récits de vie qui s’expriment à cette occasion... Tout au plus peut-on regretter que le film soit trop bref, et il est vrai que le propos aurait supporté de plus long développements. La sélection de cette année 2012 était d’une richesse étonnante. Jai Bhim Comrade, épopée indienne de près de trois heures a reçu le prix Bartok, mais l’apport de ce film à la recherche en ethnomusicologie n’est certes qu’un des aspects de cette œuvre retraçant la lutte des intouchables pour l’égalité et la dignité dans une société toujours profondément structurée par le système des castes. Questions de mémoires — et non de patrimoine — avec Bruxelles-Kigali, de Marie-France Collard, qui, le temps d’un procès, nous fait partager l’impossible oubli et l’impossible pardon des survivant du génocide rwandais. Quant au grand Prix, décerné à Nzoku ya pembe (L’Éléphant blanc, de Kristof Bilsen) il consacre une œuvre majeure, capable de rendre perceptible, tangible presque l’immobilité du temps et l’absurdité des situations, au cœur de la grande poste de Kinshasa, vestige colonial aussi monumental que décrépi, métaphore à peine vivante d’un État en voie de désagrégation avancée... On l’aura remarqué, la Belgique était à l’honneur cette année, avec un palmarès saluant la créativité de son cinéma documentaire, mais aussi avec l’hommage rendu par le Comité du film ethnographique à Luc de Heusch, récemment disparu.