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Capitales en minuscules. Les petites capitales et la promotion de la localité.

par Nadine Boillon - publié le

Journées d’études

Maison des Mémoires,
53 rue de Verdun, 11000 Carcassonne,

30 et 31 mai 2013


Programme

Les capitales ne sont décidément plus ce qu’elles étaient. Si le mot « capitale » a historiquement une résonance politique que le triomphe de l’État-nation n’a fait que conforter, aujourd’hui, le « rôle capitulaire » déborde du cadre politique, pour ressortir à bien d’autres domaines : démographique, social, sportif, économique, financier, commercial, industriel, technologique, culturel, artistique, touristique, historique, patrimonial, etc. Non content de se multiplier, les qualités de « première » se distribuent diversement. Les capitales, dites « multi-fonctions » [1], comme Paris, les cumulent, tandis que d’autres se contentent d’une « primauté » ou d’une autre.

Le flottement de sens qui découle de pareilles extension, démultiplication, diffraction de l’acception tient aussi à la diversification des territoires, des « hinterlands », dont ces villes « prennent la tête » : divisions politico-administratives, supranationales (fédérations, unions, organisations internationales) et subnationiales (états, provinces, régions), entités économiques dessinées à l’échelle des continents (telle l’Union européenne), espaces du patrimoine et de la culture (monde, humanité), circonscriptions religieuses, etc. Le possible cumul de ces échelons (nationaux, infra et supranationaux) complexifie encore la réalité contemporaine de la capitale.

Non seulement l’on assiste à la diversification et à la superposition des territoires, mais l’on constate aussi, sinon leur totale dissolution, du moins leur éclatement, voire leur déréalisation. Il n’est plus à démontrer que la double dynamique de dispersion et de concentration géographiques de l’information, des capitaux et des hommes qu’induit la globalisation favorise l’émergence de réseaux et que les villes occupent une place essentielle dans ce nouvel ordonnancement du monde [2]. Mais si, comme le rappelle Saskia Sassen, « il ne peut exister de ville globale autonome » [3]
, cette interdépendance d’où résulte déjà quelque chose d’un système urbain transnational, s’établit au détriment du réseautage de proximité. En se connectant de plus en plus étroitement les unes aux autres, les villes se désolidarisent de leur « arrière-pays ». Elles n’en n’ont pas moins des prétentions de capitales. Cela étant, elles règnent sur des territoires dont la dimension topique, de plus en plus évanescente, entre moins en ligne de compte que leur caractère économique, social ou culturel. A la pointe de telle ou telle spécialité (gastronomie, muralisme,...), les capitales marquent une rupture supplémentaire avec l’idée « traditionnelle » de « ville de tête » ou « ville de trône » [4] faisant ancrage dans un territoire topographiquement défini. Leur « hinterland »se reterritorialise dans les limites aussi extensives que floues des espaces qu’occupent aujourd’hui les communautés unies autour d’un même intérêt, que celui-ci soit économique, professionnel, identitaire, ou autre.

Aussi peut-on, à la suite d’Emmanuelle Tricoire, entendre la capitale « comme une ville n’appartenant pas à ses seuls habitants » [5]. Paris, en tant que capitale typique d’un Etat-nation « appartient » aussi bien aux Parisiens qu’aux Français. De même, Cannes est aussi bien la ville des Cannois que des cinéphiles, Denens celle des Denensiens et des amateurs d’épouvantails, Chamonix celle des Chamoniards et des fous d’alpinisme, etc. Les villes reconnues à l’échelle internationale comme destination touristique mettent en scène de façon magistrale cette appartenance hyper-partagée au-delà de toutes frontières, nationales et autres.

N’en demeure pas moins la complexification du « fait capitale », toute de diversification, qualitativeautant que quantitative. On assiste, en effet, à une inflation des occurrences capitulaires : de plus en plus de villes se proclament capitales à un titre ou à un autre. Si l’on force un peu le trait, il semblerait que le désir de prééminence traduise l’aspiration plus ou moins secrète de toute ville, sinon de toute localité, à se hisser au rang de première. Tout semble se passer comme si, en usant de ces manières de rehaussement, la ville pouvait espérer une plus grande individuation, une plus forte visibilité, un supplément d’identité. Peut-on se contenter d’analyser cette tendance seulement comme l’une des expressions de la résistance et du « retour » [6] du local, ou, pour le dire commeRoland Robertson, de la « glocalisation » [7], contrecoup prévisible de bien d’autres évolutions contemporaines, à commencer par la globalisation, suivie de près par la crise des identités nationales et l’essoufflement du modèle de l’Etat-nation ? Sans doute pas quand la multiplication des centralités, loin de n’être qu’une affaire de chiffres, est la preuve tangible d’une indéniable évolution : elle implique une nouvelle représentation des villes et des territoires en même temps que le développement de nouveaux rapports entre ces ensembles que forment villes et territoires.

En effet, l’aspiration à la prééminence n’est pas simplement une quête, mais s’apparente plutôt à une lutte, où la concurrence a toute sa place. Or tant qu’il est convoité et disputé, le titre de première fait encore sens. « Encore » en effet, car à se multiplier de la sorte, les premières pourraient, non pas terminer dernières, mais finir par invalider le principe « capitulaire » lui-même. A cet égard, les géographes n’ont pas tout à fait tort de se demander si l’on ne serait pas au début de la fin des capitales [8]… Ceci dit, étant donné que le statut de capitale résulte fondamentalement d’un jeu de relations, fondé sur une logique de compétition, d’une dynamique multidimensionnelle impliquant, au-delà de la ville elle-même, les acteurs de la reconnaissance, il semble bien que la « capitale » n’ait pas dit son dernier mot. Quoiqu’il en soit, il est clair que nous sommes entrés dans un autre temps des capitales.

Partant de l’incongruité que constituent a priori les plus minuscules localités et leur autopromotion en « capitales », les chercheurs réunis autour de ce projet se proposent d’interroger, dans la continuité de la réflexion initiée à Québec [9], les modalités de l’accès à la primauté dans la construction de l’image de première, et avec elles, les enjeux de tous ordres (économiques, politiques, identitaires,…) inhérents au rehaussement au rang de capitale.

Parmi ces capitales « improbables » figurent en bonne place les capitales « gourmandes », dont le nom est associé à un produit agricole (Lautrec et l’ail rose, Paimpol et le haricot coco, Le-Puy-en-Velay et la lentille verte, Challans et le canard, etc.) et / ou à une spécialité culinaire (Rethel et le boudin blanc, Castelnaudary et le cassoulet, Commercy et la madeleine, etc.). Présentes à l’esprit de tout un chacun, elles ont su aussi s’imposer à l’attention des sciences humaines qui, cela étant, ont privilégié l’étude des plus grandes d’entre elles : Lyon, San Sébastian, Barcelone, Porto, Turin, Montréal, New-York,… [10]. L’intention des journées organisées à Carcassonne est de rapatrier vers des localités de moindre envergure les interrogations suscitées par ces manières de valorisation.

Ce déplacement se doublera d’un élargissement, prenant acte du fait que les petites les capitales peuvent tout aussi bien fonder leur rayonnement sur une spécialité ou une raison autre que gastronomique : celle-ci peut être horticole (la rose trémière à Talmont, la violette à Tourrettes-sur-Loup, etc.), artisanale ou industrielle (les gants à Millau, la tapisserie à Aubusson, le délainage à Mazamet, etc.), culturelle (l’imagerie à Epinal, les marionnettes à Charleville, la pyrotechnie à Monteux, le jazz à Marciac, etc.), sportive (la pelote basque à Saint-Pée-sur-Nivelle, le surf à Hossegor, le cyclo-cross à Lanarvilly, etc.), historique (Narbonne capitale de la Septimanie, Corte de la Corse, Toulouse de l’exil républicain espagnol, etc.), etc.

Cette double opération d’inclusion dans l’horizon de la réflexion n’exclura pas d’autres partis-pris, notamment celui consistant à inverser la perspective. Il s’agira ainsi de faire cas des capitales impossibles, autrement dit des activités, traditions, particularismes qui ne peuvent se cristalliser en un lieu. De même, pourra-t-on s’attacher à observer et comprendre la tendance à la « minuscularisation » que peuvent manifester tout ou partie des capitales les plus grandes.

Jouer des contrastes qui se font jour à l’instant t des premières décennies de notre XXIème siècle ne dispensera pas de s’intéresser aux variations qui, d’une époque à l’autre, président à l’apparition et à l’affirmation des petites capitales. Leur démultiplication actuelle ne saurait en effet nous abuser et nous inciter à sous-estimer la dimension historique du phénomène dont l’indice le plus évident est l’inscription plurielle des petites capitales dans nos imaginaires, régionaux ou nationaux. Il convient donc de revisiter les contextes plus anciens et d’examiner, dans leurs tenants et aboutissants spécifiques, les occurrences d’autopromotion capitulaire que l’on pourra y repérer. On devine sans mal que l’exaltation de la petite patrie, les différentes vagues de régionalismes observables sous la IIIème République et les premiers développements du tourisme [11] ne sont pas étrangers au phénomène et infèrent certaines caractéristiques plus proprement hexagonales. L’on en saisira d’autant plus sûrement la prégnance, en se donnant les moyens de la comparaison. Le sujet s’y prête, à considérer la prolifération des petites capitales sur tous les continents, d’un bout à l’autre de la planète. Autorisant le dépaysement du questionnement, le classement capitulaire nous offre de fait un point de vue original sur la mondialisation de l’institution de la culture (problématique fondatrice du LAHIC, partenaire de la rencontre) et son corollaire, à savoir la généralisation de l’utilisation développementaliste des ressources culturelles, autrement dit la mise en marché des identités.

L’étude des petites capitales est donc aussi celle, en bonne part, de l’éthique économique de la culture et des tensions qui la traversent. Celles-ci constituent, dans le champ des sciences humaines, un objet dont la relative nouveauté fait tout l’intérêt du programme Transactions culturelles et classements « immatériels » (MSH – Montpellier), dans le cadre duquel prennent place les journées carcassonnaises. Posée au passé ou au présent, ici ou ailleurs, cette question des échanges culturels, appliquée à « nos » petites capitales, profite également, en la revisitant, à « l’ethnologie des territoires », l’un des quatre axes des activités de recherche de l’Ethnopôle GARAE qui soutient et accueille cette rencontre scientifique.


[1Peter Hall, “Seven Types of Capital City”, Planning Twentieth Century Capital Cities, (David Gordon editor), London, Routledge, 2006, pp. 8-14.

[2Saskia Sassen, La ville globale. New-York, Londres, Tokyo (traduit de l’américain par Denis-Armand Canal), Descartes Cie, Paris, 1996.

[3Saskia Sassen, « Introduire le concept de ville globale », Raisons politiques, n° 15, 2004, pp. 12.

[4Céline Bayou, « Ville de tête ou ville du trône. Les capitales d’Europe par le prisme de l’étymologie », Grande Europe. La revue sur les pays du continent européen, n°7, 2009, pp. 13-20.

[5Emmanuelle Tricoire, « Des villes capitales pour l’Europe », Grande Europe. La revue sur les pays du continent européen, n°7, 2009, pp.11.

[6Bernard Kayser, La renaissance rurale, Paris, Armand Colin, 1990 ; Jean Viard, La société d’archipels ou les territoires du village global, Paris, L’Aube, 1994 ; Bertrand Hervieu, Jean Viard, Au bonheur des campagnes (et des provinces), Paris, L’Aube, 1996.

[7Roland Robertson, “Glocalisation : Time-Space and Homogeneity-Heterogeneity”, Global Modernities, (Mike Featherstone, Scott Lash and Roland Robertson eds), London, SAGE Publication, 1995.

[8Emmanuelle Tricoire, op. cit., p. 11.

[9Colloque international Capitales et patrimoine au XXIème siècle, du 5 au 7 novembre 2009, Université Laval, Québec, organisé conjointement par l’IPAC (Institut du patrimoine culturel), le CELAT (Centre interuniversitaire d’études sur les lettres, les arts et les traditions) et le LAHIC (Laboratoire d’anthropologie et d’histoire sur l’institution de la culture). Cf Habib Saïdi et de Sylvie Sagnes (sous la direction de), Capitales et patrimoine à l’heure de la globalisation, Presses de l’Université Laval, Québec, 2012.

[1010 Julia Csergo, Jean-Pierre Lemasson, (sous la direction de), Voyages en gastronomie. L’invention des capitales et des régions gourmandes, Autrement, Paris, 2008.

[1111 Catherine Bertho, La roue et le stylo. Comment nous sommes devenus touristes, Odile Jacob, Paris, 1999.