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Le projet scientifique du TRAM

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Le projet scientifique du TRAM

Ce projet, préparé en juin 2012, pour le cinq ans à venir se propose de saisir la radicalité des transformations à l’œuvre dans le contemporain en nous appuyant sur l’étymologie même de la notion de radicalité : qui retourne à la racine.

Il s’agit ainsi de penser l’historicité de ce qui pourrait pourtant apparaître comme un déplacement si structurel du fonctionnement du politique qu’il faudrait l’appréhender comme totalement neuf. Le global politique, les espaces transnationaux de débats et de négociations, le rôle des organisations non gouvernementales auraient marqué l’avènement d’une politique toute autre au regard de sa fondation grecque et des suites qu’elle a pu avoir dans la quête renouvelée d’une « démocratie », en particulier depuis les Révolutions atlantiques, dont la Révolution française. Là où la politique était déterminée par la quête d’un ethos de la cité selon l’axiome d’Aristote (Milner, 2003), elle serait aujourd’hui déterminée par la seule question de la survie (Abélès, 2006), le sauvetage des corps fournissant sinon la seule ambition des citoyens, du moins la dimension première de ce qu’il serait encore permis d’attendre de la politique. On observe également une politique populationniste agressive qui dans un contexte de tension entre un désir d’émancipation démocratique et une logique autoritaire du pouvoir vise à contrôler le corps social dans sa composition démographique via les appareils institutionnels.

Les événements survenus en 2010-2012 autour des Révolutions arabes ont remis empiriquement en question l’effacement de l’ethos au profit de la survie. Mais la demande d’un nouvel ethos pour la cité est également apparue avec force dans les mouvements d’indignés qui se sont déployés en Europe et aux Etats-Unis. Le mouvement de contestation des résultats officiels de la présidentielle iranienne de juin 2009, exigeant la transparence du scrutin et le respect des droits civiques, le mouvement étudiant chilien de l’été et de l’automne 2011, en réclamant la gratuité des études universitaires, celui des étudiants québécois du printemps 2012 en refusant une hausse vertigineuse des frais de scolarité, ont eux aussi placé la demande politique et l’action politique dans un registre de renouvellement de l’ethos. On pourrait également en repérer des « signes faibles » dans des désirs émergents, ou des pratiques discrètes, dans certains espaces du dit « social », liés à une aspiration à redonner place à une pensée de l’ethos en lieu et place d’une approche gestionnaire ou disciplinaire de la pauvreté et des « pauvres ». Au sein de ce déplacement, la question de la citoyenneté et de la subjectivation politique se trouve donc elle aussi directement interrogée. Liée à la détermination de la politique par la quête d’un ethos, a-t-elle été « remplacée » par la survivance, comme celle-ci l’aurait été par la survie ?

Il s’agit ainsi de repérer, non l’éternel retour du même au travers de ces événements de demande d’éthos démocratique ou de sa forclusion volontaire, mais de considérer qu’ils ont rendu visible une concomitance en tension de deux modes de la politique en lieu et place d’un effacement historique de l’un au profit ultime de l’autre. C’est fortes de cette hypothèse désormais empiriquement accréditée que nous souhaitons appréhender le contemporain comme rapport de temporalité spécifique de ces tensions et observer comment ce rapport au temps transforme les conditions du politique.

Le contemporain comme nouvel agencement du temps

Alors que tout le travail de l’historien consiste à faire en sorte que le passé retourne au passé plutôt que d’habiter sans fin un présent absorbé par son ombre portée, le contemporain pourrait être caractérisé par une nouvelle impossibilité d’apprivoiser le temps. Le présent serait comme en arrêt, le futur encore plein de rêves de terreur, et les passés menaceraient toujours de sortir de leurs boîtes. « Le temps hors de ses gonds » de Shakespeare serait une condition du contemporain, sans retour aux sages agencements de l’innocence ou simplement de la distance. Pour pouvoir appréhender ce nouveau carambolage des temporalités dans le contemporain, plusieurs outils méritent d’être réfléchis. Ce qui est alors en jeu est un temps soustrait au passage du temps, ou subverti dans des remaniements imprévisibles. Il devient ainsi nécessaire de penser cette soustraction et ce remaniement qu’ils se nomment imprescriptible, patrimoine authentique, achronie, mémoire sociale, amnésie historique ou incorporation. Pour relever ce qu’historiens, anthropologues, socio-démographes et politistes peuvent faire de ces nouveaux agencements du temps, il conviendra de prendre appui sur la notion d’anachronisme contrôlé (Loraux, 1993) et ainsi de saisir la radicalité des transformations à l’œuvre.

Nous souhaitons ainsi pratiquer une histoire politique où, aussi lointain soit le passé envisagé, il n’est pas pour autant séparé du présent. Il s’agit alors de mieux éclairer le présent, lequel demeure l’objet visé, comme objet à la fois anthropologique et politique que nous appréhenderons selon trois axes thématiques d’investigation.

Des objets indissociablement historiques, anthropologiques et politiques

Les travaux menés par les chercheures de l’équipe se situent sur différentes périodes historiques de la période moderne et contemporaine et sur des sites multiples : le Mexique, les pays des Révolutions arabes de 2011, l’Iran, la France, l’Italie, les états-Unis, le Vietnam. La démarche que nous adoptons est donc résolument comparatiste puisqu’il s’agit avec ces terrains variés de construire des propositions réflexives communes sur nos trois axes thématiques. Le premier prend à bras-le-corps la question de l’après-coup de l’histoire ; le deuxième examine les processus de politisation et de dépolitisation dans la vie politique ou citoyenne ordinaire ; et le troisième interroge les manières dont s’inventent des mondes entre subversion, révolution et utopies.

Thème : 1 Les après coup de l’histoire :

Dans l’après-coup des grandes commotions historiques, les sociétés doivent inventer et articuler des pratiques privées, des pratiques sociales, des politiques qui leur permettent de se réunifier ou de se refonder. Cet axe de recherche contribuera à l’analyse de ces pratiques dans leurs dimensions affective, législatives, judicaire et politique. Nous étudierons la judiciarisation du rapport au passé en particulier dans les controverses incessantes sur les lois mémorielles interrogeant à ce titre la notion d’achronie.

Nous mettrons en chantier un travail sur les usages de la mémoire de la Résistance dans les discours politiques contemporains. On s’intéressera notamment au révisionnisme des néo-populistes italiens qui tentent de criminaliser les résistants communistes, et à la manière dont la référence au CNR est redevenue en France un outil de débat politique mettant en mouvement des associations et des manifestations publiques. Il s’agira également de qualifier les boucles du temps qu’il est possible d’observer depuis 1989 en Italie du Nord et en Roumanie. La chute du mur de Berlin a réactivé des schémas qui nous renvoient aux années 1940 : le retour des Italiens en Roumanie après qu’ils en aient été chassés par les communistes après 1945 et l’Est de l’Union européenne perçu comme une aire d’expansion pour les entreprises allemandes et italiennes dans une optique néo-impérialiste.

La question de la transmission de l’histoire sera travaillée aussi bien pour la Révolution française que pour la révolution iranienne. Nous interrogerons à nouveau frais les notions d’histoire chaude et d’histoire froide pour comprendre quel rôle joue aujourd’hui l’écriture de l’histoire des Révolutions. En Iran l’histoire est désormais réélaborée, falsifiée par le nouveau pouvoir dans un rapport conjoint à ses pratiques populationnistes, l’objectif d’Ahmadinejad étant d’éradiquer le passé. En France, nous reprendrons le dossier sur la longue durée et interrogerons les points de passages de différents moments d’une conscience historique de la période révolutionnaire jusqu’à un moment que l’on peut qualifier de post-patrimonial.

Dans ce contexte nous serons attentives aux métabolisations culturelles de l’histoire avec au cœur l’interrogation sur un nouveau régime éthique de la culture. Nous souhaitons analyser comment ces différentes pratiques artistiques interrogent à nouveaux frais le politique et l’histoire qui renoue avec une écriture de la présence et s’ancre dans une poétique des anachronismes. Nous tisserons ici des liens fructueux avec la thématique création de l’axe 2.

Enfin cette thématique accueillera les travaux qui portent sur les musées d’histoire des guerres. D’une manière générale cette question des musées et de la patrimonialisation de l’histoire sera également travaillée en synergie avec l’axe 2 qui porte sur les patrimoines.

Chercheures : L. Dematteo, M. Ladier, S. Wahnich

Thème 2. La citoyenneté ordinaire, processus de politisation et de dépolitisation contemporains

2.1. Le déplacement du politique introduit par le « global politique » tendrait à substituer à la quête d’un éthos de la cité l’attente de la survie. S’il est nécessaire alors de s’attacher à saisir les formes et transformations liées à cet autre mode de la politique, il est tout aussi nécessaire, au regard de l’hypothèse d’un contemporain caractérisé par la concomitance de ces deux modes plus que par la substitution de l’un à l’autre, de revenir anthropologiquement sur les formes et transformations de la citoyenneté comme éthos de la cité.

On s’intéressera tout d’abord à l’analyse des qualifications actuelles de la citoyenneté (cultural, urbaine, ordinaire), tant dans les espaces académiques que dans les pratiques politiques dans différents contextes. Ce seront ainsi les questions des formes contemporaines d’aspiration à l’éthos démocratique (conflits sur l’appartenance et égalité, déplacements du politique...) qui seront analysées. La réflexion sur au moins une de ces qualifications (urbaine) fera l’objet de discussions et d’échanges avec les travaux menés au sein de l’axe 3 de l’IIAC, sur les urbanités, qui peuvent d’ailleurs également être croisés avec la réflexion sur les rapports sensibles aux lieux comme ressources de subjectivation politique, proposée ci-dessous.

Chercheur-es : L. Dematteo ; C. Neveu.

2.2. Le quotidien et l’ordinaire comme espaces de subjectivation politiqueferont l’objet d’une autre série de travaux. Cet axe permettra d’explorer plus particulièrement d’une part une autre qualification de la citoyenneté, celle de « citoyenneté ordinaire », et d’autre part d’inscrire fermement ces analyses dans une prise en compte de la matérialité des espaces et des lieux. Classiquement en science politique, la « citoyenneté ordinaire » serait celle-là même qui existerait (ou pas d’ailleurs) en dehors des espaces et moments de ce qu’une partie de cette discipline a délimité comme étant le champ politique ; mais d’un point de vue anthropologique, cet « ordinaire » ne peut être distingué aussi simplement et ses dimensions politiques, ses potentialités de politisation doivent être considérés au plus près, y compris dans des rapports sensibles. La notion d’actes de citoyenneté (Isin) sera tout particulièrement analysée, ainsi que les formes de l’antipolitique ordinaire, les dimensions économiques et fiscales de la citoyenneté, ou encore la notion de civilité laïque au regard de la formation du citoyen démocratique.

La question des modes culturelles de la religion civile contemporaine sera travaillée en lien avec la question « transferts de sacralité » de l’axe 2 du IIAC.

Chercheur-es : L. Dematteo, M. Ladier, C. Neveu, S. Wahnich.

2.3. Illusion électorale : les élections politiques en Iran post-révolutionnaire

Se référer au peuple comme source légitime du pouvoir est inhérent à la République islamique, dans la mesure où elle vit le jour grâce à une révolution populaire. Les Iraniens, poussés par la force et l’enthousiasme engendrés par celle-ci, demeurèrent actifs assez longtemps sur la scène politique. Les nouveaux dirigeants, rassurés sur l’assise de leur domination par l’élimination des oppositions, purent donc choisir le principe électif afin de satisfaire cette demande des Iraniens, et recourir systématiquement au suffrage universel. Mais par la suite, guerre des factions et développement de la fraude entraînèrent des manifestations spontanées, signant l’échec du système de la République islamique à garder l’assentiment de ceux qui avaient accepté la révolution, et même de ceux qui n’avaient connu que ce régime depuis leur naissance. Il s’agira d’approfondir l’analyse des enjeux électoraux en Iran notamment à l’horizon de la présidentielle de juin 2013. À la lumière de l’expérience iranienne, seront également étudiées les premières élections organisées en Tunisie et en Égypte.

Chercheur-es : M. Ladier

Thème 3. Inventer des mondes

Trois modes de l’invention seront ici travaillés : Révolution, subversion, utopies. Nous proposons une nouvelle approche de l’objet Révolution pris dans une dimension transhistorique, transnationale, et interdisciplinaire. Nous comparerons les révolutions du printemps arabe, la révolution iranienne et la Révolution française.

Nous souhaitons comprendre les ambivalences des subversions historiques : subversions vivifiantes qui permettent de réinventer la tradition pour la dépasser ou subversions mortifères qui, au nom du passé, empêchent des mondes d’émerger ou de se légitimer comme normes acceptables.

Nous analyserons comment la globalisation produit de l’antipolitique et des oscillations droite/gauche. Les recherches porteront en premier lieu sur la comparaison de deux mouvements néo-populistes contemporains, la Ligue du Nord et le Tea Party.

L’Iran sera appréhendé entre horizon politique de la population et horizon populationniste du politique. L’ébranlement de la légitimité de la République islamique, notamment depuis la présidentielle controversée de juin 2009, a été aussitôt suivi par l’adoption d’une politique populationniste par le chef du gouvernement, M. Ahmadinejad. Ce changement notable de la politique de population du régime constitue bel et bien un programme « révolutionnaire-réactionnaire », qui ne cherche pas à gagner l’adhésion de la population dans son état actuel d’exaspération, mais simplement à la « tenir » suffisamment pour pouvoir méthodiquement aliéner les prochaines générations, voulues nombreuses et dévouées à l’État.

Enfin la notion d’utopie permettra d’appréhender les nouveaux imaginaires qui prétendent ramener la foi en l’impossible, prendre à bras le corps ainsi un nouveau rapport à l’horizon d’attente politique. Nous travaillerons collectivement à l’élaboration de la notion sur des terrains transnationaux et multisites.

Chercheures : L. Dematteo, M. Ladier, C. Neveu, S. Wahnich