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Thèmes détaillés

par Jahan - publié le

Le corps à proprement parler est envisagé selon plusieurs approches : les représentations, les sensations, les sentiments, les pratiques, la séparation entre intériorité et monde extérieur (Georges Vigarello). Dans cette démarche interdisciplinaire sont plus spécifiquement étudiées les normes individuelles et collectives, leur origine, leur diffusion, leurs transformations.

Au cœur de cette interrogation s’imposent les thèmes de l’apparence physique, ses critères, ses diversités (étiquette, contenance, posture), ceux de l’identité et des sociabilités qu’elle sous-tend, ceux des consommations et des pratiques de santé, avec leur idéal très contemporain d’épanouissement et d’efficacité, mais aussi les jeux, les compétitions, les loisirs, selon le large spectre couvert par les pratiques de l’entretien de soi, les pratiques de spectacle sportif, l’investissement dans la performance et l’exploit.

La question des normes physiques pose aussi celle de leur transgression, d’où l’importance donnée dans ce cadre aux conduites d’excès et d’addiction, aux incivilités, aux violences, aux crimes. Plus fondamentalement, l’intérêt porté à la présentation de soi et à la mise en scène du paraître se prolonge par celui porté à l’effervescence, aux tensions intérieures autant qu’à la consommation de soi et au dépassement de soi. Exemple d’approche multidimensionnelle sinon complexe, le corps est étudié comme un objet susceptible de données toujours repérables et situées.

Plusieurs thèmes collectifs, au-delà de la diversité des projets de chacun d’entre nous, seront conduits dans la période à venir. Un premier projet sur la culture du corps dans la société de Cour (parrticipation du Centre Edgar-Morin au GDRE sur la culture de Cour dans le cadre du CNRS) réunira quelques-uns d’entre nous (Georges Vigarello, Marie Glon, Claudine Haroche notamment). L’objet sera ici de croiser l’étude des armes et plus largement des pratiques du corps avec celle de la danse, d’examiner les types de motricité mis en jeu, leur description, leurs références savantes (comment la mécanique, par exemple, pénètre la « connaissance » du mouvement humain), suivre encore les modes de socialisation dont elles sont l’objet (lieux d’apprentissage, pédagogie, différences « genrées », négociation des affects). Le corps sera étudié non plus comme vecteur de l’étiquette et de la contenance mais en tant que mise en acte de compétences « actives » et de qualités physiques censées définir le courtisan.

Notons ici les continuités et contiguïtés entre chercheurs, disciplines et terrains du Centre : ainsi la question des liens entre mécanique et compréhension du mouvement humain est au cœur du travail de Marie-Christine Pouchelle sur la robotique au Japon, dans lequel le lien est fait entre la conception des animaux-machines au XVIIe siècle, l’intérêt pour les automates au XVIIIe et la fascination éveillée chez les japonais par ceux du Français Vaucanson, fascination encore aujourd’hui à l’œuvre dans le développement unique au monde de la robotique humanoïde au Japon.

Un deuxième projet collectif porte sur une histoire de la virilité (livre collectif en trois volumes engagé aux éditions du Seuil à partir de février 2008 sous la responsabilité de Jean-Jacques Courtine, Alain Corbin, Georges Vigarello), l’enjeu étant de cerner ce qui, à chaque époque, définit le plus spécifiquement le masculin, ses modes d’acculturation, de renforcement, d’entretien, ses modes de changement aussi. Il s’agit d’une étude pluridisciplinaire dans laquelle, aux données de la culture, seront confrontées celles de la médecine, celles de la religion, de l’histoire naturelle ou, plus encore, du droit.

Les contradictions de notre système de santé, sur lesquelles travaille Marie-Christine Pouchelle, tiennent à la fois à notre longue histoire médico-hospitalière et aux nouveaux enjeux imposés aux professionnels de santé : restructurations hospitalières, exigences de rentabilité financière, évolution des temps de travail, nouvelles technologies. Ont été particulièrement abordés, dans une perspective multi-dimensionnelle, les transformations du rapport au corps et à la thérapeutique dans la culture hospitalière contemporaine, la valorisation idéologique de la distance (spatiale ou psychique) alors que les processus de la guérison dépendent en partie de la qualité du contact et de la proximité, les fonctionnements institutionnels producteurs de violence dans des établissements qui sont pourtant “de soins”, le leitmotiv de la “stratégie” chez les décideurs alors que les acteurs de terrain sont contraints à des expédients pour atteindre les objectifs qui leur ont été fixés.

Focalisant une partie de ses recherches sur la robotisation des procédures chirurgicales et l’incidence de cette dernière sur une profession en crise, Marie-Christine Pouchelle tourne son attention, conformément à l’une des grandes orientations du Centre, vers la comparaison internationale au cours de trois missions réalisées en 2007 et 2008 au Japon. Elle a d’autre part été appelée comme expert par la Haute Autorité en Santé (2007/2008), pour participer à la nouvelle rédaction du Manuel de Certification des Etablissements de Santé.

L’alimentation (Claude Fischler) est certes fondatrice de la corporéité mais aussi de l’identité comme de l’altérité. Dans les sociétés contemporaines, elle pose de façon de plus en plus aiguë la question des limites de l’autonomie individuelle face à un déclin de l’hétéronomie : les pratiques alimentaires sont moins réglées par des usages culturels et de plus en plus renvoyées par le marché et la médicalisation réunis à des décisions individuelles censément « rationnelles » - un « désenchantement » quasi Weberien. Cette situation fait émerger des problématiques nouvelles : la puissance publique est de plus en plus appelée à intervenir pour orienter les consommations dans un sens censément plus conforme à la santé publique ; la médecine et la science sont sollicitées, y compris pour répondre, dans le cadre de l’expertise et de la prévention du risque, à des questions quelquefois dénuées de sens scientifique réel ou tenir des discours normatifs de tonalité moralisatrice et de légitimité scientifique fragile ou éphémère. Une cacophonie de prescriptions et de prohibitions s’élève, au sein de laquelle les individus se trouvent de plus en plus fréquemment désorientés et d’autant plus demandeurs de directives que les divers marchés s’empressent de vouloir fournir. Ceux qui appartiennent aux classes sociales défavorisées payent un prix sanitaire particulièrement lourd. Les crises récentes, énergétique, financière, agricole et alimentaire, sont liées de façon complexe et accentuent encore le réseau de contradictions et d’incertitude caractérisant l’alimentation contemporaine, en reliant de manière souvent visible les problématiques de l’excès et de la pénurie, de la pléthore et de la pauvreté.

C’est dans ce contexte que le Centre Edgar-Morin a commencé à mettre en place des programmes de recherche (ANR AllegNutri, ANR Alimi) dont le développement doit en principe s’étendre jusqu’à 2011. En collaboration avec le LESMA (Audencia Nantes, prof. Mohamed Merdji), avec qui une convention de collaboration de recherche a été passée, Claude Fischler et son groupe (Estelle Masson, Valérie Adt, Saadi Lahlou, Jocelyn Raude notamment) poursuivent une série d’études sur la perception des risques toxi-infectieux (listeria monocytogenes, salmonelles, etc.) conduisant à une anthropologie des microbes en matière alimentaire.

Mené par la même équipe, le programme AllegNutri, financé par l’ANR, doit éclairer la perception et les usages des allégations-santé, de plus en plus fréquentes mais de plus en plus réglementées au niveau européen. Du même coup, il s’agit de saisir quelles opérationnalisations, quelles stratégies, les individus-consommateurs adoptent et mettent en œuvre dans leurs consommations alimentaires, dans quels systèmes de représentations s’insèrent les promesses sanitaires, de quelle manière, comment les consommations réelles sont affectées ou non. Un éventail authentiquement transdisciplinaire de méthodologies innovantes est mis en œuvre dans ce programme, de manière à obtenir une connaissance aussi précise que possible non seulement des représentations mais aussi des comportements : observations à domicile, relevés de consommation, enquête par questionnaire, entretiens semi-directifs, focus-groups, enregistrement vidéo en magasin expérimental, suivi en magasin réel, enchères expérimentales (économie expérimentale, en collaboration avec Pierre Combris, INRA), etc.

Avec Natacha Calandre (Centre Edgar-Morin) et Nicolas Bricas (CIRAD), sera développé à partir de 2009 l’important projet ALIMI, qui consiste à étudier l’alimentation de populations dites migrantes originaires du Maroc et du Mali et établies en France, en considérant non seulement la situation dans le pays d’accueil mais aussi les styles alimentaires, pratiques et représentations, dans le pays d’origine, de manière à saisir dans toutes leurs dimensions les stratégies, contraintes, difficultés, modalités d’adaptation ou dysadaptation et leurs conséquences en termes de santé ou de bien être. Là encore, l’arsenal méthodologique déployé sera large, qualitatif et quantitatif.

D’autres projets sont en préparation et financés ou en cours de financement. Claude Fischler entamera un projet sur le thème de la commensalité (dans la perspective théorique ouverte dans l’ouvrage en collaboration avec Estelle Masson publié en janvier 2008 : Manger : Français, Européens et Américains face à l’alimentation, Odile Jacob) en s’appuyant notamment sur une bourse CIFRE.

Le groupe alimentation connaît un développement important. Il comprend aujourd’hui seize étudiants de Master 2 et doctorants, 6 chercheurs et post-docs, membres du Centre ou associés. L’enseignement dispensé par Claude Fischler dans le cadre du Master de sociologie de l’EHESS depuis plusieurs années avec Saadi Lahlou se poursuivra en 2008-2009 avec Jocelyn Raude, professeur associé à l’Ecole des Hautes Etudes de Santé Publique. La participation à la constitution d’une filière spécifique de Master Sciences Sociales et Alimentation est à l’étude et fortement encouragée par diverses instances, organismes de recherche ou universités.

Les travaux antérieurs sur la perception du risque alimentaire ont conduit divers groupes européens à nous contacter pour nous demander d’apporter notre expertise dans ce domaine dans le cadre de projets sur la perception et les enjeux sociaux du risque, notamment dans le domaine des biotechnologies. C’est dans ce contexte que Claude Fischler participe au projet européen STEPE, coordonné par George Gaskell (London School of Economics) sur les technologies « sensibles » (STEPE : Sensitive Technologies and European Politics and Ethics, avec Jocelyn Raude et Ghislaine Richard).

Claude Fischler et divers membres de l’équipe ont été appelés à des fonctions d’expertise et d’administration de la recherche, que ce soit dans le cadre de l’ANR (Programme National de Recherche sur l’Alimentation) ou dans celui d’instances européennes (Fischler, Advisory Group on Risk Communication, European Food Safety Authority) ou encore au sein du Comité Stratégique sur l’Agriculture et l’Agro-industrie (CSAAD), Ministère de l’Agriculture.