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La participation buissonnière - appel à contributions, revue Participations

par Vanhoenacker - publié le

APPEL A CONTRIBUTIONS :
numéro thématique de la revue Participations (à paraître en 2017)
date limite de soumission des propositions : 15 janvier 2016 (initialement 30/12/2015)

La participation buissonnière : ce que participer hors de la "démocratie participative" veut dire

Alexandre Fauquette (Lille 2-CERAPS) ; Catherine Neveu (CNRS, IIAC/TRAM) ; Maxime Vanhoenacker (CNRS, IIAC/TRAM)

L’école buissonnière se tient en des lieux insolites, au milieu des champs, sur des places de faubourgs ou perchée dans des cabanes hissées aux couronnes des arbres. Elle revêt des habits aussi variés que le permet l’imagination de celles et ceux qui s’y adonnent : ici des enfants fuient le maître autoritaire, lui préférant l’auto-apprentissage de la pêche ou des ricochets ; là des adolescents découvrent dans leur groupe de pairs la hiérarchie d’une bande ou les possibilités de la tontine pour acquérir du tabac. Ce qui rassemble ces expériences particulières c’est in fine leur clandestinité vis-à-vis de l’Ecole de la République, leur existence confinée à des espaces tenus secrets et invisibles puis l’opprobre qu’elles suscitent de la part de l’institution scolaire officielle. Pourquoi rapporter cette qualité « buissonnière » à des expériences participatives ? Précisément pour nous intéresser à des formes variées et hétéroclites de participation qui ont en commun de se déployer hors des espaces institutionnalisés dans le champ de la démocratie participative et qui demeurent par conséquent relativement invisibles aux yeux des acteurs de ce champ, chercheurs compris. Ce dossier propose de participer au nécessaire questionnement permanent des formes canoniques de la participation en prenant appui sur des formes, espaces et dispositifs de participation existant en dehors des espaces de la « démocratie participative », ce qui permet à la fois de réinterroger celle-ci depuis ses marges, et de saisir d’autres formes démocratiques. En en proposant une description rigoureuse et détaillée, comparable à ce qui a pu être mené dans différentes ethnographies de la participation, il s’agit de contribuer à une réflexion sur le « substrat participatif » et les actes de « prendre (sa) part » dans un espace collectif.
Les formes de participation buissonnière qui nous rassemblent ici ne sont donc « clandestines » que du point de vue des formes « labellisées » de participation. Les expériences de participation telles qu’elles existent dans le secteur médical, par exemple, où des patients et des praticiens expérimentent de nouvelles formes de consultation, sont à ce jour largement moins visibles et moins prises en compte que les budgets participatifs dans les travaux de sciences sociales consacrés à la participation. Pourtant, de telles expériences sont au cœur des préoccupations des professionnels du secteur médical ainsi que des chercheurs en médecine. Dans le champ des études sur la participation, il semble que la procéduralisation de la participation à l’action publique (conseils de quartier, commissions de débat public…) a pour corollaire un tropisme procédural des recherches sur la participation qui s’attachent presque exclusivement aux dispositifs relevant de cette mise en forme de la démocratie participative.
L’appel à explorer des formes buissonnières de participation est une invitation à un détour par des cas d’étude extérieurs à ce label « démocratie participative ». En détaillant ces formes de participation dans leur routines, dans leur inscription dans l’ordinaire des participants et dans des configurations sociales diverses (scènes professionnelles ou associatives, liens affectifs ou familiaux, pratiques liées à l’économie, scènes discrètes de la « petite politique », y compris dans d’autres périodes historiques…), ce dossier interrogera des relations de participation du point de vue du vernaculaire, du quotidien et des formes contemporaines de l’ethos démocratique. La question liminaire pourrait-être la suivante : les formes de participation buissonnières sont-elles propres à chaque secteur concerné (secteur médical, scoutisme, éducation populaire, pratiques de coopération, etc.) ? Ou, à l’inverse, se dessine-t-il derrière « l’effet secteur » des convergences autour du fait de « prendre part », de « participer » ou de « faire participer » ?
Notre objectif est de décrire et de renseigner des cultures participatives protéiformes à partir de leurs grammaires, des acteurs et parcours en présence mais aussi de leur organisation matérielle et symbolique. Quelles figures du citoyen/individu/acteur sont mobilisées ? Quelles communautés et quels ressorts collectifs (rituels, solidarités quotidiennes…) ? Quels en sont les outils (techniques d’animation, cérémonies et rituels...), les savoirs (références canoniques, pédagogies) et les compétences requises (professionnelles, expertes, militantes) ? Les travaux sur la participation ont mis en lumière les relations particulières se nouant à travers les dispositifs participatifs : l’outillage, la professionnalisation ou encore la matérialisation d’une frontière entre participation ascendante et descendante sont d’ordinaire des ressources permettant à certains acteurs de se construire une légitimité d’expert ou de spécialiste, et plus globalement de conforter des positions dominantes. Comment ces relations déséquilibrées ou asymétriques (profane/savant, patient/médecin, chef/scout…) se jouent et se mettent en scène (rapports de force, paradoxes...) lorsqu’on s’intéresse à d’autres formes et dispositifs participatifs ? Par exemple, la collaboration patient-professionnel, largement encouragée dans le secteur sanitaire, renforce pourtant le monopole expert de la décision médicale, malgré un relatif rééquilibrage du rapport profane/expert. Ailleurs, dans le scoutisme, la participation prend la forme d’un apprentissage ludique de l’engagement et de la prise de parole en public, avec pour objectif de former de futurs citoyens engagés et responsables. La frontière entre chefs et scouts tend à s’amenuiser au fil d’un parcours de participation puisque les scouts réussissant ces épreuves sont eux-mêmes appelés à devenir chefs. A travers ces relations et configurations spécifiques à chacun des terrains et secteurs envisagés, nous questionnerons en commun ces actes de participation buissonnière. Comment ces relations de savoirs et/ou de pouvoirs différenciées sont-elles prises en compte dans des pratiques participatives où le « faire » occupe une place centrale, comme les jardins partagés, les ateliers cuisine, le théâtre forum, les fêtes de quartier, les fablabs ou autres formes contemporaines de coopération ?
Puisque les terrains et objets composant ce dossier se situent hors du champ aujourd’hui banalisé/balisé de la « démocratie participative », nous prêterons une attention toute particulière aux mots et aux langages de ces formes de participation. Selon les acteurs et leurs parcours, la référence à la démocratie participative ne disparaît pas, bien au contraire. Il s’agit donc de ne pas céder à une tentation manichéenne opposant des dispositifs de participation officiellement reconnus par les pouvoirs publics et les chercheurs, à des formes vernaculaires conservant pour elles une pureté et une précarité originelle ; ni d’isoler artificiellement les formes buissonnières qui nous intéressent du « tournant participatif ». Au contraire, les articles réunis dans le dossier pourront travailler les liens entre les dispositifs institués de démocratie participative et les expériences participatives en marge de ce champ. Les pédagogies de la participation, telles qu’elles sont expérimentées depuis plus d’un siècle par les acteurs de l’éducation populaire, sont un exemple des hybridations métissages possibles entre diverses formes de participation, à l’image de la pratique des conseils que l’on retrouve dans l’animation de jeunes, dans la formation à l’exercice de la citoyenneté scolaire (formation des délégués aux conseils de classe) ou dans certains dispositifs institutionnels de participation (conseils municipaux d’enfants, conseils de quartier). Ce sont donc aussi les passages et les circulations, ou leur absence, entre diverses manières de « participer » qui nous intéresseront dans ce dossier.
Il s’agit également de contribuer à une réflexion sur d’autres formes d’institutionnalisation (ou de refus d’institutionnalisation) de dispositifs et formes participatifs et leurs liens avec l’action publique. Comment ces formes de participation buissonnières se constituent-elles et comment tiennent-elles dans le temps ? La position de ces dispositifs « en marge » de la démocratie participative produit-elle des effets particuliers, et notamment une moindre institutionnalisation et de plus fortes radicalités ? En filigrane, c’est le lien organique entre ces diverses formes de participation et la fabrique d’un ethos démocratique qui sera interrogé. Dans une partie importante de la littérature existante, la conception d’une démocratie participative servant exclusivement de béquille à la démocratie représentative obère la possibilité d’envisager des formes de participation vectrices de contestation et de redistribution des pouvoirs. Observe-t-on le même effacement du politique que dans les dispositifs institués de démocratique représentative et pour quelles raisons ? Dans le secteur médical, la participation peut être motivée par la volonté « d’améliorer sa santé » ; dans l’éducation populaire, certains pédagogues animent des dispositifs participatifs au motif d’objectifs éducatifs strictement neutres et apolitiques... Pour reprendre la proposition d’Isin, comment se joue dans ces espaces buissonniers, si elle s’avère pertinente, la distinction entre « actes de citoyenneté » et « pratiques de citoyenneté », les premiers « faisant une différence » et rebattant les cartes en modifiant les routines en place ; tandis que les secondes sont précisément ces rôles et actions routiniers, institués, prescrits ? Ces formes de participation peuvent-elles être mues par des formes de conservatisme social et politique ? Quel ethos démocratique fabriquent-elles ou réactualisent-elles ?

Les propositions d’article (entre 1 à 2 pages) doivent parvenir au plus tard le 30 décembre 2015 aux trois adresses suivantes :

Alexandre Fauquette : fauquettea chez live.com
Catherine Neveu : catherine.neveu chez ehess.fr
Maxime Vanhoenacker : maxime.vanhoenacker chez ehess.fr