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L’humanité providence et le complot de l’excellence. Visite guidée de Clefs

par junior - publié le

Programme complet

Daniel S. Milo, maître de conférences de l’EHESS (TH) ( IIAC-CEM )

1. L’humanité providence et le complot de l’excellence

Compétitivité, innovation, poursuite de l’excellence, existe-il des valeurs plus évidentes que celles-ci ?

Généalogie de l’excellence : l’homme est animal bien avant qu’il ne soit parlant. Il s’ensuit que l’origine de nos facultés et instincts remonte aux animaux et même aux microbes. Quelle est l’origine de la poursuite de l’excellence ? La sélection naturelle, bien entendu, et dans les cas de compétition entre mâles, la sélection sexuelle ; les femelles en sont exemptes, car elles portent en elles l’excellence par excellence : les ovules.

Téléologie de l’excellence : comme toute faculté et instinct humains descendent de notre animalité, et comme dans la nature tout est fonctionnel, la poursuite de l’excellence n’est qu’un moyen. À quoi sert-elle ? À la survie individuelle et à la survie générationnelle (reproduction).

Ces axiomes sont faux. La poursuite de l’excellence n’est indispensable ni aux nonhumains ni aux humains. Plus la nature en général excelle – la sélection naturelle a disposé de 3.7 milliards d’année pour l’amener à la quasi-perfection – plus les organismes en particulier peuvent se permettre d’être juste OK. C’est la "nature providence". Plus les hommes en général excellent – la langue et surtout le futur leur ont assuré la victoire finale dans la lutte pour la survie - plus les hommes en particulier peuvent se laisser aller dans la médiocrité. C’est "l’humanité providence". L’exigence de l’excellence dans la nature est une projection. L’exigence à l’excellence dans la société est un complot sans complotteurs. Nonhumains et humains peuvent aisément survivre et se reproduire sans exceller. Pire : si l’excellence est payante, la poursuite de l’excellence est pratiquement toujours une recette d’échec.

2. Visite guidée de Clefs

Clefs (1993) est paru il y a un quart de siècle. Il est à la base de ma pensée est de ma recherche. Il est peu lu car illisible. Cette année ce livre recevra une nouvelle chance d’être compris. Voici quelques thèmes qu’on retrouvera aussi dans l’autre partie du séminaire.

L’homme est un animal déléguant. Chaque organisme est un Léonard de Vinci : versatile à l’extrême. Un seul cafard assure toute la gamme des fonctions qui reviennent aux cafards, et pas un seul aspect de la vie des cyprès ne peut être étranger à un cyprès individuel. Créatures de la Renaissance, microbes et girafes sont aptes à assumer la grande variété des tâches qu’implique le fait de rester en vie et de se reproduire. Mais l’homme est une créature privilégiée. Grâce au futur, à son imagination et à sa capacité d’abstraction, il peut déléguer un grand nombre de corvées à ses congénères et devenir expert dans l’une d’entre elles (voire dans aucune). Au lieu de tout faire lui-même, l’homme en général délègue. Il désigne des « volontaires » pour exécuter les menus travaux à la place de pratiquement tous les hommes en particulier.

Chômage neuronale. Depuis que l’homme a gagné la lutte inter-spécifique (entre espèces) pour la survie, et que la société s’est chargée de ses besoins basiques – il est nourri chauffé logé protégé – la crème de la crème de ses neurones est au chômage.

L’Extraordinaire Représentatif (ER). Les ensembles humains sont si hétéroclites, pour leur assurer ne serait-ce qu’un semblant de cohérence, il leur faut se reconnaître dans le plus extravagant des leurs. De tous les lieux français, et quel qu’en soit le paramètre, vols à main armée, touristes japonais par mètre carré, deniers publics investis dans la pierre, Paris offre le plus grand écart par rapport à la moyenne nationale. Or c’est sa déviance, précisément, qui accouche de ces propositions, paradoxales en apparence : "Paris et la province forment les deux pôles de la vie nationale française. Qui connaît Paris connaît le principal de la France." (Curtius, Essai sur la France).

Les deux ennemis de la vérité. 1) Le cerveau sensationnaliste, qui est attiré par les cas extraordinaires, et qui les avance comme exemples et comme contre-exemples. 2) Le cerveau scaphandrier, qui lit toujours entre les lignes. "Pour voir ce qu’on a devant le nez est un combat constant" (George Orwell).

Voici quelques phrases qui serviront de fil conducteur à cette visite guidée. Même un Kafka n’était Kafka que deux heures par jour. Convaincre de la vérité prouve la société. Vouloir, c’est ne pas pouvoir autrement. Dire, point, n’est pas de ce monde, nous vivons sous le joug du point-virgule. Tant de causes et si peu d’effets. Le cerveau a horreur de la cause suffisante. On ne se fait pas un nom avec le complexe d’Œdipe. La civilisation enrichit la gamme mais baisse la flamme. Que veut l’homme ?, vouloir, mais ne peut ? Que fait l’homme ? Il veut bien. Qui n’imite s’imite.