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Communications, n° 94, 2014

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« Chercher. S’engager ? »

Communications , 94, 2014. Numéro dirigé par Sophie Bobbé et Pierre Alphandéry

Date de publication 02/05/2014 (ISBN : 978.2.02.115381.1). 165 pages - 16.00 € TTC Communications, n° 94, 2014

Ce numéro de Communications s’attache à interroger les pratiques de recherche en se centrant sur comprendre la posture du chercheur en sciences sociales à travers trois caractéristiques majeures : sa subjectivité, les formes de son engagement et son rapport au politique.

Mais qu’est-ce au juste que la « posture » du chercheur en sciences sociales ? Comment peut-on la définir, en décliner la diversité au vu des travaux et des itinéraires de chercheurs en sciences sociales ?

Le terme « posture » désigne ici la position que le chercheur occupe par rapport à ses objets de recherche, à ses interlocuteurs, à son terrain de recherche, et aussi à ses pairs et aux institutions qui structurent son activité. Loin d’être immuable, cette posture s’inscrit dans un rapport à la recherche qui ne cesse d’évoluer dans un mouvement que nous avons qualifié de cheminement. On rentre dans le monde de la recherche avec des attaches biographiques, géographiques, des appartenances sociales et culturelles qui vont peser sur le processus qui constituera le chercheur en sujet autonome inscrit dans un contexte et une histoire. Par conséquent, la posture du chercheur renvoie donc à un ensemble particulièrement massif d’éléments d’ordres matériels, subjectifs et structurels par lesquels il se trouve immergé et engagé dans le social. La pluralité des attaches, leurs liens avec le choix des objets de recherche, des méthodes et des questions ont longtemps été passés sous silence par les chercheurs eux-mêmes comme si ces thèmes risquaient de discréditer la démarche scientifique. Or, la diversité et la fécondité de la recherche tiennent à la pluralité des postures et des cheminements dont on trouvera l’illustration dans ces contributions. Dans un texte célèbre, Max Weber questionnait déjà la « signification » du travail scientifique qui, une fois achevé, « n’a d’autre sens que de faire naître de nouvelles questions. » Pourquoi, poursuivait-il, se livrer à une occupation qui n’a pas de fin ? Certes le savant participe ainsi à « l’intellectualisation » du monde et à sa rationalisation et donc au progrès, mais son travail a aussi une portée éducative qui peut contribuer à responsabiliser les hommes : « Si nous sommes en tant que savants à la hauteur de notre tâche (…), nous pouvons alors obliger l’individu à se rendre compte du sens ultime de ses propres actes, ou du moins l’y aider. » Si l’on laisse de côté le style désuet de ces propos, il rappelle combien l’exigence de l’activité de recherche ne permet pas d’imaginer qu’un chercheur choisisse de traiter d’un sujet indépendamment de sa biographie, de ses préoccupations personnelles et des enjeux de l’époque ? Nous partirons du point de vue que le choix d’objets et/ou l’approche retenue relève(nt) à la fois de la « grande » et de la « petite » histoire.

Le rapport au politique apparaît bien présent dans une grande partie des articles réunis, structurant des visions du monde, hiérarchisant les priorités et nécessitant une traduction dans l’action contre des ennemis incarnant des formes de domination radicales et insupportables (la lutte contre le colonialisme, les réflexions autour de la Shoah et le nazisme, les guerres d’Algérie et du Vietnam, le soutien aux travailleurs sans papiers…).

L’importance des enjeux que représente la constitution d’espaces de débats réellement pluralistes a conduit certains contributeurs à travailler, voire à soutenir des acteurs impliqués dans la remise en cause du productivisme, des OGM ou de certaines institutions. Cette volonté de travailler avec des acteurs marginalisés par le « système » ne s’exprime pas de la même manière aujourd’hui, tant diffèrent les contextes national et international. Elle pose aussi la question du rôle des institutions dans différents domaines. Elle se distingue d’une autre figure du politique qui s’exprime à travers les rapports de la science et de l’action publique, en questionnant notamment le rôle d’expert de plus en plus souvent adopté par les chercheurs.

La subjectivité du chercheur est la deuxième pierre angulaire de la posture scientifique. Elle se décline de façons diverses dans les contributions de ce numéro. Certains auteurs ont choisi de l’évoquer à partir de la présentation du cadre théorique et des textes de référence qui les nourrissent. D’autres l’évoquent à partir de la mise en scène de soi (le « je » chercheur) et dans les modes d’écriture (le « je » auteur) notamment à travers l’explicitation des choix tant méthodologiques qu’épistémologiques, ou encore dans le questionnement de la façon de faire son métier de chercheur, son rapport au terrain et à ses informateurs.

Enfin la question de l’engagement est au cœur de toutes les contributions, mettant en question la neutralité axiologique souvent érigée en norme ou assimilée, voire justifiée par les procédures d’objectivation. Polymorphe, l’engagement varie selon la trajectoire biographique du chercheur, infléchissant son rapport au terrain de recherche (à ses interlocuteurs), à son champ disciplinaire comme à sa problématique. Ces choix d’engagement déplié dans ces explicités et cadrés dans les contributions apportent des réponses différentes à la question des rapports entre l’engagement citoyen dans la vie publique et la pratique professionnelle. Ils exposent leurs auteurs à assumer un point de vue situé et qui les conduit parfois à réinterroger le regard majoritairement partagé par leur communauté disciplinaire, la dimension éthique de leur métier.

C’est au regard de ce triptyque que la posture est ici abordée nous conduisant à nous demander si la fécondité de la recherche ne tient pas à la pluralité des postures et des cheminements ainsi qu’à la diversité des façons d’entrelacer la petite histoire et la grande Histoire comme l’illustrent les contributions ici rassemblées.
Résumés des articles en français, anglais et espagnol ici

Sommaire

Pierre Alphandéry, Sophie Bobbé

La recherche au subjectif imparfait

Alain Bertho

Les mots et les pouvoirs

Geneviève Decrop

Temps de crise et temps ordinaire

Sophie Wahnich

Désir d’histoire

Michel Dreyfus

Un historien et ses doutes

Yves Dupont

Entre arrachement et attachement à la terre

Sergio Dalla Bernardina

Les confessions d’un traître

Isabelle Arpin

Une expérience grandeur nature

Sophie Bobbé

L’« autre » de l’ethnologue

Emmanuel Terray

Logique militante et logique de la recherche

Alban Bensa

Un ethnologue en Nouvelle-Calédonie