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Enquêtes

par voisenat - publié le

De façon générale on peut situer la recherche empirique sur les mœurs et coutumes du côté de la statistique monographique à l’allemande, de filiation naturaliste. La mise en œuvre extensive de celle-ci a cependant utilisé une technique empruntée au modèle concurrent de l’arithmétique sociale, à l’anglaise, il s’agit du questionnaire. Tel sera le premier thème traité. Comment enserrer le monde flou des mœurs et coutumes dans une série de questions plus ou moins fermées ? En réalité cette ambition dispose d’un modèle, qui n’a pas été interrogé dans cette perspective, mis en place par la Réforme et la Contre-Réforme pour contrôler la conformité de la pratique religieuse. Les visites pastorales et les enquêtes épiscopales sont un véritable atelier de l’enquête par questionnaire. On voit, en effet, dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, le répertoire des questions s’élargir pour faire place à une volonté de savoir qui dépasse le cadre de la chasse aux fausses croyances et aux pratiques hétérodoxes pour inclure des façons de faire techniques, des rituels ou des usages juridiques locaux. Des questionnaires de ce type (par exemple celui de l’abbé Baurein dans le Bordelais, en 1778) seront particulièrement analysés dans leur forme et leurs résultats.

Le travail collectif se focalisera d’abord sur le premier questionnaire ethnographique d’une certaine ampleur, mis au point par Dulaure, en 1807, pour l’Académie celtique. Comme on le sait, ce questionnaire n’a circulé que dans le cadre de l’Académie et chez les préfets occupés à leur statistique départementale, dans laquelle ils pouvaient fondre quelques réponses locales. Les études existantes (Ozouf 1981 ; Belmont 1995) déplorent l’absence d’un corpus de réponses primaires qui permettrait d’analyser véritablement les effets du questionnaire dans la construction du savoir. Or ce corpus existe puisque le questionnaire a été systématiquement administré par les préfets des pays conquis (Belgique, Rhénanie et surtout Italie, Royaume de Naples compris). L’analyse est donc à relancer sur cet ensemble d’archives.

Par ailleurs, le groupe compte aborder également l’histoire d’une modalité très particulière de définition et de collecte du savoir sur les mœurs et coutumes : l’enquête biographique. A partir du XVIIIe siècle, on repère des tentatives d’application systématique de ce procédé mais il est alors réservé à des milieux spécifiques, lettrés en particulier, et aboutit à des biographies relativement standardisées où domine la carrière savante et littéraire. Il semble que ce soit l’administration napoléonienne qui ait eu l’idée d’administrer systématiquement l’enquête biographique, d’abord aux cadres de l’armée, d’origine sociale très mélangée. Ceci a valu des réponses très étonnantes : tel officier donnant un répertoire de ses jeux d’enfant, tel autre détaillant des coutumes de mariage... Comment ce type d’enquête, qui resta longtemps indirecte et souterraine, s’est-il institutionnalisé au point d’aboutir aujourd’hui, un peu partout en Europe, à des archives autobiographiques qui sont de vastes collections de récits de vie ( Antonelli et Iuso 2000) ?

Enfin, un troisième chantier a été ouvert à la suite d’une importante découverte documentaire advenue récemment à l’occasion de la préparation de ce programme. Le Comité des Travaux Historiques et Scientifiques (CTHS) qui regroupe depuis 1871 l’ensemble des sociétés savantes françaises, a lancé en 1914 une enquête nationale sur l’esprit public et la « tradition orale », c’est-à-dire les pratiques et les discours non écrits pendant la guerre. Des réponses retrouvées, émanant d’érudits ethnographes, illustrent la constitution de ces savants du local en témoins de la vie collective en temps de guerre. Leur relation peut prendre la forme d’un journal, souvent très volumineux. Cette rencontre entre événement, écriture et témoignage sollicité n’est pas unique, le groupe de travail en analysera d’autres occurrences européennes.

Responsables : Pietro Clemente et Anna Iuso.