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Revues et réseaux

par voisenat - publié le

Le développement en France des études que nous qualifions aujourd’hui d’ethnographiques a connu une première forme de structuration au tout début du XIXe siècle, avec le réseau et les travaux mis en place par l’Académie celtique créée en 1805. Elle a élaboré un guide d’enquête destiné à être diffusé dans les préfectures et utilisé par un réseau de correspondants locaux, il est publié dans la première livraison des Mémoires de l’Académie celtique en 1807 (Ozouf 1981). Mais le modèle qui est ainsi mis en place (une société nationale, un réseau local, un questionnaire, et une publication périodique permettant de diffuser les résultats des travaux), n’aura guère le temps de prouver son efficacité : les Mémoires cessent d’être publiés en 1812 et en 1814 l’Académie Celtique disparaît au profit de la Société royale des antiquaires de France, tandis que rentrent dans l’ombre les curiosités sur les mœurs et usages populaires.

Il faut en effet attendre 1870 pour que cet intérêt, survivant à l’état dispersé, génère une constellation de sociétés et de revues qui, dans les cinquante années suivantes vont dessiner les contours (avec toutes les polémiques et les avatars que cela implique) d’une discipline émergente. C’est à travers la linguistique et la dialectologie et grâce à la création de revues comme La Revue celtique (1870), La Revue des langues romanes (1870) et Romania (1872), que ces curiosités anciennes vont trouver tout d’abord à se recomposer. Mais très vite, dès 1877, Gaidoz, le fondateur de la Revue celtique va créer avec Eugène Rolland un organe spécifique : Mélusine, recueil de mythologie, littérature populaire, traditions et usages. S’ensuit une véritable effervescence : en 1882-83-84, Eugène Rolland éditait l’Almanach des traditions populaires, tandis que Paul Sébillot, qui allait se révéler dans les années suivantes l’un des principaux animateurs de ce milieu, publiait dans la revue L’Homme, de Gabriel de Mortillet, membre de l’Ecole d’anthropologie de Paris. Il crée à son tour, en 1885 la Société des Traditions Populaires et en 1886 la Revue des traditions populaires, reprenant à son compte le modèle de l’Académie celtique : une société nationale, un réseau local, des questionnaires, une revue. Il faut d’ailleurs noter qu’en dehors de sympathies disciplinaires distinctes (Rolland pour la philologie et Sébillot pour l’anthropologie), ces deux grandes figures de la fin du XIXe siècle, s’affronteront autour de la paternité de l’usage des questionnaires et de la mise en place des réseaux de correspondants.

Autour de quelques personnages-clés - Gaidoz, Rolland, De Mortillet, Sébillot, Carnoy, Van Gennep -, et de quelques revues phares - Mélusine, L’Homme, La Revue des traditions populaires, La Tradition, La Revue des Etudes Ethnographiques et Sociologiques... - on peut donc retracer une grande partie de la sociabilité érudite des années 1870 à 1920 et comprendre les tensions disciplinaires qui se produisent précisément là où vont émerger les frontières d’un nouveau champ scientifique.

Eugène Rolland
Eugène Rolland

Par ailleurs, ces revues s’intègrent dans un réseau européen, puisqu’aux mêmes dates, des phénomènes plus ou moins similaires, sont à l’œuvre un peu partout en Europe occidentale. Aussi les liens de Gaidoz avec les philologues allemands, ceux de Sébillot avec Giuseppe Pitré, le fondateur en 1882 de l’Archivio per lo studio delle tradizioni popolari, sont-ils constitutifs du paysage intellectuel des revues françaises au tournant du siècle. La situation est équivalente en pays anglo-saxon et germanique où domine le modèle de la Folk-lore Society de Londres et de sa revue Folk-lore (1878) à partir de laquelle il est possible de reconstruire le réseau dont nous souhaiterions étudier, en particulier les zones périphériques les plus actives (Irlande, Finlande).

Le groupe de travail mis en place a organisé en octobre 2006 deux journées de rencontres scientifiques qui ont permis de faire la synthèse des travaux effectués. Ceux-ci seront prolongé, à partir d’octobre 2007, par un séminaire mensuel qui aura pour vocation d’élargir plus encore les perspectives à l’échelle européenne.

Responsables : Claudie Voisenat, Jean-Marie Privat