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Accueil > LAHIC > Programmes > Programmes achevés > Le savoir des différences. Histoire et science des mœurs (XVIIIe-XXe)

Altérités montagnardes : un laboratoire de l’ethnologie

par voisenat - publié le

Vues des plaines et des villes, les montagnes ont été continûment mises sous le signe du sauvage dans l’espace culturel européen. Commençant aux altitudes où l’emprise des cultures agricoles s’estompe, avant de ne plus être opérantes du tout, touchant par l’autre bout aux confins célestes de l’au-delà, obstacle aux tresses des communications, elles se prêtent difficilement aux domestications. Les massifs montagneux européens, et spécialement les plus massifs (Alpes, Pyrénées) ont été et demeurent à des titres divers des réserves pour toutes les sortes de cultures. Réserves d’étendues à défricher et coloniser, de ressources à exploiter fût-ce saisonnièrement, entre l’An Mil et le XIVe siècle ; réserves d’incarnations imaginaires des origines, d’étrangetés touristiques et “ terrain de jeu ” sportif (Whymper) du XVIIIe siècle à ce jour, les montagnes figurent, dans le contexte du présent programme, des réservoirs exemplaires, des laboratoires grandeur nature de la construction des savoirs que l’anthropologie fédère.

Un colloque a déjà fait le point sur les usages savants des Pyrénées, depuis la fin du XVIIIe siècle. En effet, tous les types d’enquêtes et, de façon frappante, toutes les grandes disciplines (topographies médicales, sociologie de Le Play, école d’ethnolinguistique des « mots et des choses », analyse marxiste de la communauté paysanne, ethnologie transhistorique de l’ethnos, anthropologie des isolats, anthropologie du symbolique...) ont fait de cet espace un laboratoire idéal.

L’équipe se propose de travailler dans les Alpes mais selon une modalité différente. Il ne s’agit plus de partir des disciplines appliquées sur des sociétés de la chaîne mais de choisir une tranche restreinte d’espace et de temps qui peut aller des Préalpes au Jura (précisément de la Gruyère à la Franche-Comté), du XVIIIe au XXe siècle. La Gruyère est une entité politique féodale jusqu’au milieu du XVIe siècle ; c’est ensuite un espace social et économique singularisé par une production fromagère de grande valeur ; puis c’est une entité culturellement refaite et remodelée, dans des processus qui imbriquent des transformations économiques, des réinterprétations intéressées de l’histoire, des réélaborations esthétiques et savantes d’une culture indigène chahutée par l’industrialisation et le tourisme ; c’est enfin, de surcroît et de nos jours, un terrain de recherches scientifiques, notamment humaines .

• Milieu du XVIIIe siècle : un modèle d’habitat alpestre dans les Préalpes fribourgeoises, le mot ancien qui le désigne et le mode de vie censément idyllique que cet habitat implique ou autorise, sont diffusés à grande échelle par un écrivain majeur, Jean Jacques Rousseau (1712-1778) et la “ lettre du chalet ” d’un roman à succès (La Nouvelle Héloïse, I, 36, de Julie [à Saint Preux]) pendant de la lettre sur le Valais (I, 23, [de Saint-Preux] à Julie) dans le registre alpestre.

• Première moitié du XIXe siècle. Un pasteur protestant vaudois, admirateur de Rousseau, Haller, Lavater : Philippe Bridel ( dit “le doyen Bridel ”) 1757-1845. Polygraphe, curieux de folklore, de traditions populaires, de géographie régionale, de sciences naturelles (son frère Samuel-Elisée est botaniste), de démographie (à la suite du recensement de 1798), Bridel est l’auteur de nombreuses oeuvres littéraires, en prose et en vers, qu’il a réunies dans un almanach, les Etrennes helvétiennes, à partir de 1783 et qu’il a remaniées sans cesse jusqu’à la parution du Conservateur suisse en treize volumes (1813-1831). Cofondateur de la Société d’histoire de Suisse romande et auteur d’un Glossaire des patois de la Suisse romande.

• Deuxième moitié du XIXe siècle. Un pédagogue, historien et homme politique fribourgeois, Alexandre Daguet (1816-1894). Disciple du Père Girard, catholique mais radical affirmé (c’est en politique l’option gruérienne face à la capitale et aux conservateurs de l’État de Fribourg), Daguet enseigne à Fribourg, Porrentruy, Fribourg à nouveau, Neuchâtel enfin, au gré des basculements gouvernementaux. Rédacteur de L’Educateur, auteur d’un manuel d’éducation, correspondant de la plupart des journaux politiques romands, Daguet est l’auteur d’un best seller, une Histoire de la Suisse à l’usage des familles. Cofondateur de la Société d’histoire de la Suisse romande et de plusieurs sociétés cantonales, il fut à Fribourg "l’âme du mouvement intellectuel libéral" (DHS). Il fut aussi l’un des principaux artisans de l’invention d’un État mythique : la Gruyère. L’invention résulte de l’assimilation d’une chaîne de droits féodaux, hiérarchisés et imbriqués sur le territoire du comté de Gruyère, à une souveraineté entière au sens moderne, et de l’assimilation du dernier comte, Michel, féodal flambeur de petite envergure, à un chef d’État.

• Tandis que des industriels et des chimistes (Nestlé, Cailler, Guigoz) injectent de la valeur ajoutée aux productions laitières du pays ; tandis que le chemin de fer l’ouvre à grande échelle aux touristes, anglais en tête, des écrivains, des peintres, des collectionneurs, des musiciens, en façonnent et en propagent une image de synthèse, tant pour le marché culturel intérieur que pour l’exportation. La figure emblématique et l’un des artisans majeurs de ce travail est le Fribourgeois Victor Tissot (1845-1917). Homme de lettres et de presse, rédacteur en chef de La Gazette de Lausanne à 23 ans, Tissot fait carrière et fortune à Paris, où il crée l’Almanach Hachette (une mine d’or) et Lectures pour tous, écrit des best-sellers (sur l’Allemagne notamment, et la Suisse), voyage beaucoup et revient périodiquement au pays. Pourfendeur de l’autoritarisme du gouvernement fribourgeois, il achète dans la cité de Gruyère la maison de Chalamala (le bouffon du comte Michel), un chalet au pied du Moléson (le Cervin des Préalpes), édite un virulent Almanach de Chalamala (1911-1914). Sentant sa mort prochaine, sans enfants, Tissot lègue sa fortune, ses collections (considérables) et sa vaste bibliothèque à la ville de Bulle, à charge de créer un Musée gruérien et une Bibliothèque publique.

• Autour de Tissot et après lui : des peintres qui ont le goût du folklore et / ou de l’histoire (Joseph Reichlen, 1846-1913 ; Auguste Baud-Bovy,1848-1899 ; Eugène Burnand, 1850-1921) ; des conservateurs (de musée), des écrivains et des idéologues (conservateurs), des érudits locaux, des musiciens. Pour mémoire et dans le désordre : Henri Naef, 1889-1967 ; Gonzague de Reynold, 1880-1970, François-Xavier Brodard, curé de la Roche, Joseph Bovet, 1879-1951.

• L’élaboration et la diffusion des savoirs se professionnalise et se diversifie aux deux générations suivantes, dont l’œuvre se poursuit au présent. Elle est majoritairement universitaire, et l’œuvre d’historiens surtout, tous rompus aux techniques comme aux problématiques de la recherche scientifique contemporaine : Roland Ruffieux, Nicolas Morard, Walter Bodmer, Jean Steinauer, Patrice Borcard, Ernst Tremp, par exemple. L’éventail de leurs postures cognitives va d’une neutralité universitaire affichée à l’objectivation critique. Quelques ethnologues prennent le relais des folkloristes. Géographes et économistes produisent de leur côté des savoirs “ de gouvernement ”, qui éclairent et orientent les actions tant publiques que privées en matière d’investissements et d’aménagement du territoire (le paradigme “ De Gérando ”).

• La recherche sur ce terrain montagnard se guidera naturellement sur les objectifs anthropologiques communs au programme “ le savoir des différences ” dans son ensemble. Elle visera plus particulièrement à ne pas faire du travail nécessaire d’inventaire l’objectif final et comme la borne de la recherche. On se souviendra que si “ récapituler ”, c’est reprendre une séquence à partir de son début, ce commencement est une “ tête ” (caput), et non un “ fond ” ou une série de couches empilées au-dessus desquelles l’anthropologue historien d’élaborations culturelles savantes pourrait prendre sans dommage une position irréfléchie - “ tête en l’air ”. En bref, on tentera de ne pas faire rouler la recherche uniquement sur le réseau de voies rectilignes, et fort utiles au demeurant, que l’historicité régnante impose. La pratique anthropologique d’un savoir (S3) sur des pratiques de savoir (S2) sur des savoirs premiers (S1) qui sont dans la culture des “ naturels ”, au commencement et “ en tête ”, des savoirs pratiques, sur quoi des cultures savantes viennent greffer leurs opérations, cette pratique cognitive (S3 ) a forcément forme bouclée. Comment manifester la rotondité ontologique des savoirs ?

Responsables : Claude Macherel, Claude Reichler, Noël Barbe

• Collaborations internationales :Musée gruérien et Cahiers du Musée gruérien (Bulle) : Patrice Borcard et Denis Buchs, Université de Lausanne, Faculté des Lettres : Claude Reichler. Université de Fribourg, Faculté des Lettres, chaires d’histoire et d’ethnologie.