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Accueil > LAHIC > Programmes > Programmes achevés > Le savoir des différences. Histoire et science des mœurs (XVIIIe-XXe)

Le savoir des femmes : une différence résurgente

par voisenat - publié le

Dans l’Europe de la fin du XVe siècle et du XVIe siècle, les textes faisant état d’un savoir spécifiquement détenu par les femmes, transmis entre elles de façon orale et constitué par un corps de croyances et de « recettes », sont nombreux.

Un premier ensemble de textes est formé par le « cycle des quenouilles », élaboré dans le dernier tiers du XVe siècle entre Flandres et Picardie. Connus par deux manuscrits (Chantilly, BnF), les Évangiles des quenouilles font l’objet d’une première impression à Bruges (Colard Mansion, ca. 1480) avant de connaître, dans le premier tiers du XVIe siècle, une rapide diffusion en France (Lyon, Paris, Rouen). Une version néerlandaise, Die evangelien vanden sprinrocke, est imprimée vers 1520 (Anvers, Michiel van Hochstraten), bientôt suivie de trois rééditions (la dernière datant de 1662). Une version anglaise, The gospelles of dystaves, paraît à Londres, chez Wynkin de Worde, vers 1507 et une allemande, Des Kunkels oder Spinnrockens Evangelia, est publiée en 1537 à Cologne. À cet ensemble se rattache une adaptation en occitan, due au Toulousain Pierre Du Cèdre, les Ordenansas et coustumas del libre blanc (Toulouse, 1555). Ces textes ont tous en commun de mettre dans une forme littéraire les croyances féminines. Après avoir longtemps été négligés, ils ont bénéficié depuis quelques années d’un regain d’intérêt de la part des chercheurs, spécialistes de la littérature ou anthopologues, qui y voient de remarquables témoignages dotés d’une authentique puissance littéraire sur le rapport entretenu avec la question féminine, l’oralité, la ruralité, les phénomènes de croyance. Ces recherches récentes, menées au sein des divers espaces nationaux ou régionaux, demandent à être mises en rapport à un niveau européen, car de nombreuses questions demeurent en suspens :

le rapport entre les différentes versions : s’agit-il de traductions littérales ou d’adaptations réalisées en fonction des traditions nationales/locales dans lesquelles ces œuvres viennent s’inscrire ?

ces traditions nationales/locales, précisément, quelles sont-elles ? Si l’Europe de l’automne du Moyen Âge est partout confrontée aux mêmes questions (les femmes, la croyance, le peuple, le monde rural), les modalités selon lesquelles elles reçoivent un traitement spécifique diffèrent (ou convergent) d’un pays, d’une région, à l’autre ;

ces œuvres sont écrites, traduites ou adaptées, par des hommes qui posent sur le savoir des femmes un regard oscillant sans cesse entre fascination et distanciation ironique. Elles nous disent toutes quelque chose sur les rapports homme-femme tels qu’ils se redéfinissent entre XVe et XVIe siècle.

Un siècle après cette expression littéraire, la notion de savoir féminin, valorisé en tant que savoir empirique de haute tradition, se retrouve chez les médecins qui, tout en corrigeant les « erreurs populaires » ne manquent pas d’y reconnaître une part de vérité, une vérité qui n’appartient qu’aux femmes, bourgeoises, servantes ou paysannes. Le Montpelliérain Joseph Joubert lance cette veine, son traité sera adapté dans plusieurs langues européennes, en Italie en particulier.

Ailleurs en Europe, dans la Péninsule Ibérique, en Italie, en Europe centrale, on trouve aussi, à coup sûr, des allusions, voire des descriptions, de ce savoir féminin. La voie qu’empruntent les auteurs et adaptateurs du « cycle des quenouilles » n’est pas la seule et on peut supposer que de nombreuses littératures en Europe gardent la trace de ce savoir féminin, avant que, à partir d’un certain moment qui varie en fonction des situations locales, il ne se trouve tout à fait socialement (et littérairement) dévalué, relégué dans le « peuple » auprès duquel les ethnologues de la fin du XIXe siècle et du XXe siècle le recueilleront, y reconnaissant parfois une spécificité féminine, liée à la maîtrise des événements du corps et des rites biographiques. Les modalités propres à ces autres espaces méritent d’être aussi interrogées.

Sur ce programme très délimité, déjà diffusé, s’est tenu en juin 2006 à Toulouse un colloque qui a réuni les spécialistes suivants : Madeleine Jeay (MacMaster University, Hamilton, Canada), Jelle Koopmans (Universiteit van Amsterdam), Malcolm Jones (Sheffield University, Royaume-Uni), Werner Röcke (Humboldt Universitat, Berlin, Allemagne), Yan Geub (Université de Neuchâtel, Suisse), Bruno Roy (Université de Montréal), Giordana Charuty (EPHE, Ve section). La publication de ces travaux est à paraître aux éditions Brepols (Belgique).

Responsables : Jean-François Courouau, Philippe Gardy

Colloque international à l’université de Toulouse le Mirail, Toulouse 11-12 mai 2007