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Les écritures de l’archéologie

par voisenat - publié le

Il est fréquent d’entendre les archéologues mentionner leur « difficulté à écrire » et opposer implicitement une écriture du compte-rendu scientifique de la fouille et une écriture littéraire qui vise à inclure le savoir archéologique dans le récit de l’histoire. En fait, la situation est beaucoup plus complexe. L’archéologie est la discipline qui met en œuvre la plus grande diversité d’écritures - si nous entendons ce terme dans son sens le plus large -, peut-être dans la mesure où la fouille intégrale et parfaite détruit nécessairement son terrain et exige donc un effort de re-présentation. Celle-ci est nécessaire au chercheur lui-même, à ses collègues, au grand public que l’archéologie passionne. Les écritures de l’archéologie se déploient donc à partir de la trouvaille, formant comme autant de scènes où le passé retrouvé est donné à voir et à lire.

On peut énumérer quelques-unes de ces modalités de la représentation qui conjuguent presque toujours l’écrit, le dessin, la photographie, le film parfois. D’abord le journal de repérage, sorte de compte-rendu de l’excursion archéologique qui prend au XIXe siècle l’allure d’un journal de voyage de type particulier. Ensuite le journal des fouilles proprement dit. Il peut se dédoubler lorsque le chef de chantier distingue la chronique du chantier en tant que vie collective et le relevé des opérations techniques et des découvertes. L’introduction de la saisie numérique immédiate est en train de transformer ce moment de l’écriture. Vient ensuite le rapport qui suit chaque fouille et qui sert de base à l’éventuelle publication sous forme de communication, d’article puis de livre. Mais ces expressions du savoir sont presque toujours en archéologie redoublées par l’exigence de monstration des résultats de la recherche. Les archéologues doivent donc élaborer des expositions, des salles permanentes de musée et aussi, de plus en plus, des présentations in situ qui intègrent le savoir archéologique, et le récit historique qu’il fonde, dans l’espace habité.

Ces mises en scène publiques sont accompagnées par une écriture et une imagerie qui, selon des modalités diverses, traduisent pour un public large le travail des archéologues et nourrissent la rubrique des « actualités de l’archéologie » puisque cette discipline est une des seules dans les sciences de l’homme qui donne lieu à un journalisme spécialisé.

Cependant l’écriture des archéologues ne s’arrête pas à cette panoplie complexe de mises en formes de leurs observations, d’expressions de leurs analyses et de communications de leurs résultats, la mise en récit concerne aussi les vies savantes. Avec les historiens les archéologues sont des auteurs de « mémoires » qui sont centrées autour de deux thématiques, essentielles dans la construction de leur identité. Il s’agit d’abord d’expliciter la part de la vocation et de l’héritage dans la biographie de l’auteur, puisque la légitimité académique de l’archéologie est souvent donnée comme incertaine et menacée. Il convient ensuite de produire le récit plus ou moins héroïque et aventureux de la trouvaille, alors la vie d’archéologue vient nourrir un filon central de l’imaginaire archéologique.

Comment se sont fixées, comment ont évolué chacune de ces modalités d’écriture ? Quels rapports entretiennent-elles avec la définition disciplinaire de l’archéologie ? Avec sa réception publique ? Comment chaque archéologue donne-t-il sens à sa propre polygraphie ? Telles sont, parmi d’autres, les questions que pourrait éclairer cette enquête.