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Peur, méfiance et défi face à la machine. Du bon usage des sentiments dans l’usine

par voisenat - publié le

Véronique Moulinié

Vient de paraître dans la revue Terrain n°43, Peurs et menaces, septembre 2004.

Comment peut-on travailler à proximité voire sur des machines dont on reconnaît l’extrême dangerosité sans éprouver de peur apparente ? En plongeant au cœur de l’entreprise, on découvre comment les ouvriers manipulent, au sens premier du terme, cette émotion. La « peur », affirmée ostensiblement voire brandie et, en réalité non éprouvée, est un instrument de résistance à l’autorité, un moyen de signifier une opposition. A l’inverse, celle que l’on pourrait ressentir, en situation de travail, face à une machine dangereuse, est, elle, bannie. Les ouvriers considèrent en effet que, loin de les préserver, elle est à l’origine des accidents du travail. « Faut pas avoir peur. Si tu as peur, c’est là que tu te fais prendre », répètent-ils à ceux dont les gestes hésitants trahissent la crainte. Cela ne signifie pas que les novices soient laissés seuls face à la machine. Un code implicite, reposant sur un éventail d’émotions dont il convient idéalement de faire l’expérience, régit la conduite de chacun. Et les ouvriers affirment veiller scrupuleusement sur son strict respect. L’enjeu, en effet, est d’importance et va bien au-delà de l’accident du travail. Depuis la méfiance jusqu’à l’imprudence se dessine le cheminement qui permet de découvrir la juste position à maintenir à l’égard de la machine. C’est au fond le parcours qui fait d’un « nouveau » un « ouvrier » qui apparaît là. On comprend alors que ces sentiments et ces attitudes, prescrits ou proscrits, relèvent plus du discours tenu par le groupe des pairs et projeté sur l’impétrant que de l’attitude réelle de ce dernier. Il s’agit moins peut-être pour lui d’éprouver ces sentiments que de les mettre en scène, ostensiblement.