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Histoire de la raison patrimoniale en Europe, XVIIIème - XXIème siècles

par voisenat - publié le

Dominique Poulot

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Aujourd’hui le patrimoine, devenu synonyme de lien social, est partout, de la mobilisation des corps politiques à l’institution culturelle. Parallèlement, la réalité du tourisme international, dans l’importance des enjeux économiques qu’il mobilise, fait de l’interprétation du patrimoine, voire de sa simulation, un instrument souvent décisif du développement local. L’impératif de conservation de l’héritage, matériel et désormais immatériel, s’impose donc sans discussion dans les pays développés comme dans le reste du monde. Chaque jour il prend un caractère plus général et plus contraignant, manifesté par des dispositifs législatifs et réglementaires qui ne cessent d’étendre leur domaine d’application. Du reste, la réalité de destructions (iconoclasmes religieux ou idéologiques, dégâts collatéraux de conflits ou « domicides » concertés ) que l’on avait eu sans doute tendance à sous-estimer ou à tenir pour abolies depuis la fin de la seconde guerre mondiale a récemment redoublé le sentiment d’urgence qui a toujours accompagné et nourri la conscience patrimoniale.

L’affirmation d’un point de vue adverse - l’éventuel refus de la patrimonialisation ou sa critique radicale - ne peut apparaître que « vandale », stigmatisée comme telle, ou à tout le moins insignifiante dans le débat public. L’émergence de critiques est devenue de fait très improbable en dehors de l’expression de divergences sur la manière de réaliser au mieux le traitement des monuments, des objets et des sites. Mieux, ces préoccupations naguère étroitement professionnelles occupent désormais largement l’espace public, donnant lieu à de nombreux colloques, salons ou entretiens. On y interroge les moyens et les fins, l’avenir et les éventuelles limites du phénomène, généralement au sein des institutions patrimoniales elles-mêmes . La perspective « savante » en la matière s’assimile surtout à un relevé des expertises contradictoirement portées sur telle ou telle initiative de l’administration, sur telle ou telle décision de restauration ou d’intervention . Les commentateurs ne manquent pas de faire apparaître les contradictions ou les ambiguïtés de cette gestion, les limites des politiques publiques et le poids des contraintes extérieures, mais le plus souvent pour déplorer les dévoiements par rapport à un âge d’or supposé de la préservation, et pour réaffirmer la nécessité d’une politique toujours appuyée sur l’érudition des spécialistes . La perspective d’une histoire de l’administration culturelle, pour débarrassée qu’elle soit des arguties de militantismes contrariés, ne suffit pas non plus à construire un objet propre, victime qu’elle est de la diversité des champs d’intervention et de compétence des bureaux dont elle doit rendre compte : elle fournit souvent un miroir aux partages entre disciplines et histoires spécialisées, qui tournent au dialogue de sourds, voire aux conflits implicites . Si bien que le patrimoine n’a suscité, d’une manière générale, qu’un intérêt plutôt limité dans le champ de la recherche en histoire et en sciences sociales en France - à la différence de l’archive, tout à la fois objet et institution de mémoire relativement voisin à première vue . Pourtant, de la même façon que la montée mémorielle avait naguère permis à Pierre Nora de penser les lieux de mémoire nationaux, la vive actualité de la patrimonialisation invite à interroger la construction de cette forme d’obligation et de responsabilité à l’égard de la présence matérielle du passé . L’actualité de la démarche est évidente : si l’archive a bénéficié, dans l’ancienne configuration des savoirs historiens, de l’avantage du secret à dévoiler, qui lui était constitutif, le patrimoine peut bénéficier de l’avantage de sa publicité dans la nouvelle disposition de l’histoire culturelle, où le manifeste est à son tour privilégié par l’enquête.

Il convient de saisir l’histoire des patrimoines comme ensembles matériels et, indissolublement, comme savoirs, valeurs et régimes du sens. Ce faisant, on se gardera de la téléologie que manifestent, par exemple, les mises en série rétrospectives d’épisodes tenus a posteriori pour « patrimoniaux » et censés déboucher naturellement sur la législation contemporaine. On combattra encore la tentation d’établir des topographies des patrimoines en forme d’inventaires d’« un autre pays » sans plus d’enjeu pour nous, ou des répertoires qui déclinent les attitudes à l’égard du passé matériel d’après une échelle de jugements, moraux et professionnels, du désintéressement scientifique au zèle partisan, de manière à exposer les falsifications et les manipulations, en méconnaissant la complexité du processus engagé dans toute patrimonialisation. Il s’agit moins de distinguer entre ce qui réellement hérité et ce qui est (re)construit, ou entre des fictions sincères et des inventions malhonnêtes, que d’interroger la production et la consommation de l’évidence patrimoniale elle-même, tout à la fois imaginaire et institution.

Le patrimoine est comme le principe souterrain et la manifestation autoproclamée d’un travail social et intellectuel : vouloir saisir le geste patrimonial au sein de l’histoire sociale et culturelle, c’est penser les découpages et les « encadrements » auxquels il se livre dans un rapport toujours complexe à ce qui l’organise. La temporalité matérielle - ce que Bernard Lepetit nommait en évoquant le paysage urbain du temps solidifié - y acquiert de la valeur au nom d’attachements, de convictions, mais aussi de rationalisations savantes et de conduites politiques. Le rapport intime ou secret d’un propriétaire, d’usufruitiers à divers titres, de spécialistes ou d’initiés à certains objets, à des lieux ou des monuments devient, une fois ceux-ci patrimonialisés, public - tandis qu’inversement, comme l’exposait Simmel, des aspects autrefois publics de l’héritage partagé entrent à coup sûr sous le couvert du secret. Le patrimoine incarne en somme la « montée en généralité » d’oeuvres et d’objets singuliers, envisagée de manière à être utile à l’action de connaissance et de conservation collective. En cela, le patrimoine paraît fournir un champ d’applications privilégié pour reprendre à nouveaux frais trois questions, sous l’angle à chaque fois de la circulation sociale : celle du regard savant porté sur des oeuvres et des objets matériels, celle de l’historicisation d’une société, et plus généralement de son rapport à des « régimes d’historicité » , celle enfin de l’éthique et de l’esthétique qui en découlent ou qui lui sont liées (l’exemplarité et l’adhésion , mais aussi l’émancipation ou la dénégation).

A partir de ces acquis, on peut avancer que l’évidence du patrimoine se décline dans les discours contemporains sous forme d’une « raison » spécifique, qu’elle mobilise des sociétés et des procédures devant les objets et les cultures, enfin qu’elle engage des récits d’accès, de (ré)appropriation, de jouissance, qui construisent diverses conventions- savantes et populaires.

J’envisage donc de développer simultanément trois axes de recherche portant sur :

1. La crédibilité patrimoniale

A l’heure où le symbolisme du patrimoine joue un si grand rôle dans le débat public, et spécifiquement dans les recompositions plus ou moins volontaristes de la légitimité culturelle, on n’entend pas sonder ici l’opacité de ses objets, dans une démarche herméneutique propre à l’histoire de l’art, ni établir, à côté de leur intérêt artistique, documentaire, illustratif ou savant, leur valeur communicationnelle au nom d’éventuelles disciplines (muséologie, héritologie ? ) Il ne s’agit pas davantage de retracer la progressive élaboration d’une conscience collective, depuis les balbutiements de ses premiers hérauts jusqu’à son couronnement sous une administration éclairée ni de donner la chronique d’enrichissements successifs, dans la montée des protections monumentales et la multiplication des musées. La perspective est au contraire de déconstruire les représentations de l’identité convenue d’un « patrimoine » pour insister sur les reconfigurations de son statut, sur ses incessantes recontextualisations, sur les dévaluations et les délégitimations qui le parcourent.

Le discours patrimonial a d’abord été une catégorie de célébration propre à la littérature artistique, sous la forme de « l’exaltation d’une cité ou d’une nation saisies dans leurs traditions et dans leurs oeuvres », comme l’avait résumé André Chastel à partir de Julius Von Schlosser. L’époque moderne a vu se multiplier listes d’oeuvres et collections de villes à travers le champ de l’écriture antiquaire. Puis, avec la reconfiguration culturelle ouverte par la Révolution française, le propos s’est confondu avec le combat contre le vandalisme : il est devenu un engagement en vue du maintien du statu quo. L’effacement de l’Ancien Régime des objets de mémoire et de leurs civilités voit se reconfigurer leurs rapports à la collectivité au cours du XIXème siècle. L’une des manifestations les plus spectaculaires tient, dans le domaine du bâti, à côté de la conservation stricto sensu, à l’émergence d’interventions qui répondent à l’instauration progressive d’un académisme de la conservation-restauration. Le lien de la nation à la conservation fait figure d’évidence avec l’émergence de « communautés imaginaires » : la plupart des objets « qui comptent », et dont la beauté est à tout le monde comme l’écrit Victor Hugo, deviennent l’incarnation de « l’esprit » d’une collectivité particulière. Ils s’inscrivent dans un lieu - un gisement - qu’ils illustrent et qui les engage dans une revendication d’autochtonie et dans un culte de la transmission. Faire le tour du propriétaire - des objets nationaux - devient pour le citoyen un acte politique - une preuve de civisme. Ce commerce particulier avec les « souvenirs » dessine des formes culturelles générales et fait entrer en résonance esthétique et politique, du sublime à la nostalgie, donnant lieu à des énonciations multiples de l’in situ. L’archéologie, en particulier, fournit un ensemble de démonstrations réinvesties au gré d’éventuels revivals.

Au long du XXème siècle la notion de conservation engage clairement une représentation de l’historicité : le principe de précaution amène une conservation dite « préventive » strictement définie tandis que les réflexions administratives ne cessent d’affirmer que le patrimoine est « un présent du passé » . Peu à peu le patrimoine assume une position critique sous la forme d’une mise en oeuvre positive et d’un jugement de valeur affirmant des choix. Il s’avoue marqué par des enjeux politiques, économiques et sociaux qui débordent largement les frontières disciplinaires (entre l’histoire, la philosophie, l’esthétique ou l’histoire de l’art, le folklore ou l’anthropologie) - ainsi que l’a montré, au cours des années 1970, la reconnaissance de « nouveaux patrimoines ». Tel est encore le cas de la conservation des ressources intangibles, ou de la conservation culturelle définie au début de la décennie 1980 et qui recouvre une profusion d’efforts publics et privés en faveur de communautés multiples . Parallèlement, un patrimoine mondial marqué par des controverses post-coloniales notoires s’ouvre à un retour réflexif sur sa composition et ses usages . Si, dans tous ces cas, la perspective historique a pu faire prendre conscience des silences et des fausses évidences, le rôle d’une histoire du patrimoine ne se confond pas avec une profession de scepticisme épistémologique, avec la dénonciation des abus du passé, ou avec la simple inversion du processus en faveur d’objets oubliés ou négligés.

L’étude de la « vie sociale des objets » - saisie en particulier dans les jeux du collectionnisme ou plus généralement du côté de leur réception - rencontre depuis quelques années une histoire de leurs pratiques - d’admiration esthétique et de mémorisation éthique, d’engagement savant et d’attachement civique - devenue, de l’école de Warburg à Arnaldo Momigliano ou Frances Yates, de Paolo Rossi à Mary Carruthers , ou Caroline Bynum , un front pionnier de l’histoire culturelle et politique. A travers des perspectives diverses, relevant de traditions culturelles et nationales hétérogènes, voire de régimes scientifiques incompatibles, se dessine néanmoins une image dans le tapis. Ainsi Leonard Barkan a-t-il montré le rapport entre archéologie et émergence de la catégorie esthétique à la Renaissance. D’autres recherches tentent de lier les objets, les pratiques et les discours qui ont peu à peu constitué le savoir de l’histoire de l’art, du musée au livre illustré et à la chaire. En reprenant à nouveaux frais les grands récits du savoir antiquaire et historien, de l’émotion visuelle (l’émerveillement, la résonance) et de la volonté politique et sociale, il s’agit ici de déplacer la perspective, d’une généalogie de l’esthétique et des disciplines antiquaires à celle des conventions patrimoniales comme régime matériel et grandeur du passé. On s’attachera en particulier aux crises ou aux tensions sociales et politiques, aux polémiques et aux conflits artistiques et culturels, aux désemboîtements subits ou progressifs des rapports au passé et à l’avenir, tous moments qui voient l’invention de poétiques patrimoniales inédites dans leurs définitions, leurs choix ou leurs exigences.

2. Les civilités du patrimoine

L’histoire de l’invention et de la publicité du patrimoine, par l’exposition et par l’écriture, doit être envisagée grâce à l’étude des milieux employés à sa (re)connaissance, grâce à l’analyse de ses modes d’identification et de gestion, juridiques et savants, grâce à l’approche de ses pratiques et de ses jouissances enfin . On voudrait montrer comment se racontent les « trouvailles » à travers inventaires, parcours et commerces ; comment s’élaborent parallèlement des intrigues, des types d’inventeurs et des styles de patrimoines dans un rapport à l’ « écologie des images » et des lieux. L’élaboration d’un sens visuel du passé, des paysages monumentaux des villes à ceux des campagnes, dans un rapport complexe à l’historiographie et aux apprentissages érudits, est ici essentielle. L’étude du patrimoine répond, dans sa généralité, aux trois principes de perceptibilité, de spécificité et de singularité propres à la sociologie de la réception telle que Jean-Claude Passeron l’a explicitée. Chacun des « objets qui comptent » s’identifie à travers guides, récits de voyage, correspondances, journaux, catalogues, en fonction des reproductions qui circulent, de l’importance des évocations ou des citations dont il est le prétexte ou le principe. On s’attachera à leur mise en intrigue dans différents discours ou scénarios, savants ou familiers, et à la mise en scène de leurs « amis » - dans des réseaux de socialisation érudite et artistique, et spécifiquement selon les modèles d’apostolat patrimonial disponibles. En effet, des morales individuelles et des éthiques collectives s’élaborent ou se reconfigurent à l’endroit de legs plus ou moins revendiqués et de « trouvailles » plus ou moins opportunes. Ainsi convient-il d’interroger la manière dont l’émulation savante et la rivalité pour la jouissance des choses s’exacerbent l’une l’autre, par exemple au profit de l’identité d’une population, d’une mémoire religieuse (les Vaudois d’Alexis Muston, salué par Michelet) ou d’une cité.

Les « amis » des objets patrimoniaux, amateurs et professionnels, polygraphes et experts, militants et fonctionnaires, constitués en communautés d’interprétation, s’érigent en porte-parole ou en avocats des innovations, des appropriations et des assignations. Quelques-unes de ces figures - l’antiquaire et sa ruine, le conservateur et son musée, le folkloriste et son terrain - sont passées peu à peu à l’état de stéréotypes quasi anthropologiques. Leur examen permet d’interroger les identités que construit le recyclage d’images, d’objets et de pratiques tombés en déshérence et simultanément « donnés » en héritage. Autant dire que les objets patrimoniaux peuvent permettre de repérer les différentes configurations d’un social qui se déploie à travers leurs partages et leurs refus. Ces derniers dépendent et s’entretiennent de procédures, de conventions discursives, d’exigences matérielles ou techniques. Les guides de recherche ou les manuels pédagogiques, les papiers de ministère et les procès-verbaux des sociétés savantes- et plus largement les romans familiaux des patrimonialisateurs et toute la littérature de l’attachement aux monuments pertinents - nourrissent spéculations sur les nomenclatures et interrogations sur l’histoire, affirmations moralisatrices et déclinaisons de hiérarchies.

Une très grande diversité de manières de faire est ici à l’oeuvre, qu’il s’agit d’interroger du point de vue, notamment, de cette écriture ordinaire dont participent les carnets de laboratoire, les relevés d’enquêtes, et dont l’ethnologie contemporaine a entrepris de sonder la richesse. L’homme du patrimoine en campagne, se distinguant de l’homme du commun, doit doter l’objet de ses coordonnées - temporelles, spatiales - pour le situer dans ses ambitions, l’expliquer, l’interpréter. Cette démarche est toujours peu ou prou une autodidaxie, comme on l’affirmait dès le XVIIIème siècle du connoisseurship, tenu pour un savoir appris à force de « courses », c’est-à-dire de voyages et d’échanges. Par la suite l’éventail des curiosités s’est ouvert, requérant une moisson de détails, de ressources complémentaires ou intermédiaires, sur fond de braconnages. Toute une économie de l’archéologie se dessine, par exemple, des découvertes fortuites à l’occasion de labours paysans jusqu’à leur invention par des antiquaires locaux et leur reconnaissance au sein de l’érudition nationale, économie de longue durée depuis l’Ancien Régime jusqu’aux réseaux plus denses de la polygraphie du XIXème siècle . Dans l’éloignement ou la proximité des pièces, la permanence ou le fugace de leur exposition, la séduction éventuelle des procédés de leur reproduction, se joue une publicité élargie des patrimoines qui entretient des liens complexes avec le commerce d’objets et d’images bon marché, de plus ou moins « bon goût », aux franges du populaire et du pittoresque.

Dans tous les cas, les voyages improvisés et les missions planifiées, les visites et les collectes, les compilations et les enquêtes, les interventions restauratrices et les apprentissages de savoir-faire élaborent et sanctionnent des procédures. Les détails à saisir, ou, au contraire les parties à négliger, répondent à divers genres d’inscription du notoire et du pertinent au sein de répertoires à construire. Tenter une histoire patrimoniale de la culture matérielle exige de se pencher sur l’érudition et sur le collectionnisme, sur leurs dispositions tacites, sur leurs petits outils, sur leurs jouissances muettes, bref sur tous les gestes et les savoirs qui organisent la perception et la représentation des objets en fonction de hiérarchies entre savoirs locaux, attachements particularisés et horizon des connaissances générales de l’honnête homme. Au-delà, on s’intéressera particulièrement aux principes de construction des corpus, à la stratégie du travail en commission, forme de réponse à des crises ou à des problèmes de définition, comme aux modes de l’inspection et de l’inscription en séries qui présupposent souvent une chaîne de catégories à remplir, de lieux à vérifier, bref une hiérarchie à décliner. La documentation patrimoniale, assimilée par Guizot au genre de la statistique descriptive allemande, crée des chiffres - ce que Eric Brian appelle « l’inscription des signes numériques dans des conditions particulières de production » - chiffres comparés peu à peu d’une nation à l’autre, pour mesurer les « poids » relatifs des patrimoines, et qu’il conviendrait d’analyser au sein des échanges entre savants, administrateurs ou législateurs, et opinion publique. Elle crée aussi des « collections éphémères », pour détourner la formule de Francis Haskell, qui sont autant de (re)productions - par l’image et par l’écriture - d’objets isolés dans une recontextualisation ad hoc, celle de l’identification d’un Etat à un moment du savoir et du goût. Elle fournit aux générations suivantes des représentations concurrrentes, et en tout cas fictives d’un ensemble insaisissable comme tel, à moins d’imaginer une cartographie qui coïncide avec le territoire. Souvent, ces images interdisent d’envisager le détail des procédures de présentation et de connaissance qui ont permis ce dernier état, de penser les incertitudes des offres, des choix et des moyens qui ont marqué, voire étroitement borné, la réalisation d’un inventaire - toujours à l’horizon du projet patrimonial. Enfin le journalisme patrimonial, si l’on peut l’appeler ainsi, qui annonce périodiquement « inventions » et découvertes, travaille régulièrement aux ajustements entre sens d’un passé et conscience du présent - contribuant probablement autant à normaliser les différences qu’à mettre en exergue la singularité d’un monument ou d’une pièce pour l’intelligence de l’histoire et la fierté collective.

Au-delà d’une géographie, essentielle à la configuration patrimoniale, les activités des amis d’objets dessinent une économie du flair et du hasard, celle de la serendipity qui est à l’origine de trouvailles bien préparées et, à travers celles-ci, d’une hiérarchie des « patrimonialisateurs ». Ces derniers entretiennent un dialogue complexe avec les collectionneurs, avec les « accumulateurs » d’objets « sauvages » liés à l’imaginaire archéologique, ou encore avec les acteurs de folklorismes plus ou moins liés à une « performativité » commémorative et présentiste . D’où la question de la réussite ou de l’échec des antiquaires, des collectionneurs évergètes ou des conservateurs savants, quand leurs connaissances ou leurs engouements sont peu ou mal partagés ou au contraire quand, salués par un concert d’éloges, ils reçoivent une reconnaissance privilégiée . Les histoires de vies ou les romans familiaux - comme celui des Visconti, conservateurs du Vatican puis du Louvre à la fin du XVIIIème siècle, qui ont suivi leurs objets à travers occupations et révolutions - offrent la possibilité d’articuler singularité d’engagements particuliers et partage de valeurs collectives.

3. La science morale du patrimoine

La jouissance du patrimoine, qui a donné lieu à une abondante littérature, dont certains chefs-d’oeuvre , s’est surtout nourrie de scénarios et de conventions, voire d’un légendaire, moral et historiographique. Celui-ci alimente les interrogations sur les stades de l’histoire et les spéculations sur les premières mythologies, mais aussi les affirmations sur les modèles et les dépôts de valeurs. L’imaginaire social de la généalogie a profondément marqué pendant l’Ancien Régime l’idée de transmission. Les notions de bonne économie d’une maisonnée se joignent à ces exigences quand l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert souligne que le curieux dérange sa fortune, dans la tradition des moralistes du Grand Siècle. Mais à la veille de 1789 le Watelet fait l’éloge des cabinets patriotiques, supposant un nouvel idéal du collectionnisme basculé sur le présent d’une modernité française dont on commence à distinguer les perspectives. Par la suite, la description, souvent parodique, des travers et des ridicules du collectionneur, opposés à la morale du musée, marque les dictionnaires et les physiologies de la première moitié du XIXème siècle. Le Grand dictionnaire universel de Pierre Larousse à la fin de la décennie 1860 renonce à « passer en revue toutes les variétés, toutes les audaces, toutes les singularités de la collectionnomanie » Il montre, comme Clément de Ris dans La Curiosité (1864), que le collectionnisme est au bord de la maladie mentale ou, selon les termes d’époque, de la « médecine expérimentale ».

Une tradition de l’histoire de l’art insiste pourtant, différemment il est vrai selon les pays, sur le rôle éminent des collectionneurs non seulement dans la constitution de patrimoines collectifs, l’élaboration d’un corpus de savoirs, mais encore, à l’égal des artistes ou des protagonistes de revivals , dans la configuration d’un goût national - tant il est vrai qu’un patrimoine de mauvais goût n’est pensable que dans certaines conditions. Ce légendaire - au sens où Michel de Certeau employait le terme - entend convaincre de l’intelligence, de la perspicacité et de la générosité du collectionneur. Le cas est particulièrement avéré dans l’histoire de l’art italien, où nombre de collectionneurs ont fait l’objet de monographies élogieuses, en rapport avec un campanilisme nourri de la tradition des écoles régionales. Sans sacrifier à la géographie artistique sur ce mode, l’historiographie anglaise est aussi fermement ancrée dans son rapport aux collectionneurs, pour des raisons complexes, liées à une argumentation patrimoniale autant qu’à un éloge de l’intelligence de la marchandise, dans son circuit du marchand au propriétaire. Dans la France du second XIXème siècle, l’activité de publiciste d’un Philippe de Chennevières et l’apparition d’une presse érudite à propos du collectionnisme manifestent le lien entre l’éloge des collections, l’effort d’évaluation des écoles régionales, enfin la volonté de disposer d’une histoire nationale. Le début des enquêtes savantes sur les collectionneurs du passé entretient toutefois un rapport ambigu à la culture matérielle contemporaine. L’historien de la littérature Brian Rigby souligne combien, dans les grands romans du XIXème siècle, les descriptions de la vie des bibelots s’accompagnent d’« une résistance complexe, esthétique et morale, aux objets » - ainsi chez Flaubert.

En considérant les différents degrés d’intimité sociale avec le passé matériel, les distributions inégales de « grandeurs » - entre collections et musées - on tentera de montrer si et comment l’ancien régime des objets de mémoire et de leurs civilités s’est effacé au profit de nouvelles références et de nouveaux partages . Car bien des amis d’objets semblent au cours des XVIIIème et XIXème siècles avoir été dépossédés, tant matériellement que symboliquement, de leurs dispositions individuelles à l’expérience historique quand s’élabore un mouvement collectif dédié au « patrimoine » et à l’histoire nationale. Par la suite, les agencements de la conservation s’articulent de manière de plus en plus visible aux vicissitudes des stéréotypes nationaux, à la construction des récits identitaires et à la massification des publics, notamment à travers les mutations de la scénographie historique ou de la muséographie internationale. Au moins l’ouverture de musées publics provoque-t-elle de nouvelles prises de parole devant de potentiels objets d’attachement, qu’ils soient nationaux ou exotiques, à rebours d’une instrumentalisation univoque. La prolifération des objets patrimonialisés dont on jouit et pour lesquels on se bat - ou non - pose à nouveaux frais les questions de l’adhésion des citoyens à un dépôt de valeurs, à un « common interest » de l’imagination et de l’art, mais qui est aussi une figure de l’altérité . Tout ceci compose ce qu’on pourrait nommer la « moralité » du patrimoine dans les représentations collectives, moralité qui peut prendre tantôt la forme d’un programme d’émancipation, voire de subversion, tantôt le parti d’un conformisme social et culturel : c’est là un champ d’enquêtes qu’on ne peut que signaler ici, entre épistémologie, esthétique, et éthique ou théorie politique.

En liant ces trois axes dans une perspective de recherche unifiée par l’attention portée aux mondes du patrimoine, pour reprendre une formule désormais classique de Howard Becker, il s’agit de contribuer à l’analyse historique d’un phénomène social et d’une institution, de catégories de savoir et de goût, enfin de pratiques et de réceptions. J’entends poursuivre à propos de cet objet un dialogue entre l’histoire et les sciences sociales engagé depuis mes premiers travaux, et approfondi avec l’appartenance à un nouveau laboratoire placé sous le signe du travail anthropologique. Mon engagement au sein de l’équipe du Lahic m’a fait bénéficier non pas tant des « ressources » qu’offre l’anthropologie à l’histoire que de la critique de certaines dispositions tendancielles de cette dernière, ainsi quant au traitement exhaustif de sources à épuiser, ou quant au sacrifice supposé à l’exigence de représentativité sociographique .

Reste à considérer ensuite les constructions patrimoniales comme autant de modes appropriés de traiter le passé, comme autant de styles - le style incarnant une « notion de perspective historique » selon la formulation lumineuse de Carlo Ginzburg [1]. De récentes expositions consacrées tantôt à des acteurs de la patrimonialisation monumentale - par-delà les grands initiateurs, Mérimée et Viollet-le-Duc, qui sont des cas d’école - tantôt à des fondateurs de musées, tantôt enfin à des inventeurs de sites archéologiques, manifestent combien ces épisodes ont été autant de styles significatifs des régimes matériels de temporalité. Cette perspective, dont la spécificité tient à l’adoption du point de vue de la réception, est susceptible de s’étendre à des formes d’expositions, de mises en scène, de représentations d’un passé matériel (au musée en particulier) qui donnent lieu à ce même sens de « patrimonialité ».


[1Carlo Ginzburg, A distance. Neuf essais sur le point de vue en histoire, Gallimard, 1998, « Style .Inclusion et exclusion », p.120.