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Le transfert de sacralité

par redacteur - publié le

Il est apparu important de conduire une réflexion à la fois critique et analytique sur la référence au "sacré" quand il s’agit de désigner la valeur culturelle, les conditions de sa production et l’expérience que procure son partage. Sans expliciter toujours une relation qui reste très problématique, les théories de la laïcisation des sociétés modernes engendrent ou appuient un discours sur le "transfert de sacralité", notion qui recouvre en fait plusieurs aspects. On peut en retenir trois.


1) D’abord la mise en place de nouveaux dispositifs de sélection, de protection et de partage de la valeur, incarnée, le plus souvent, dans des sites, des objets, des pratiques considérés comme des biens collectifs inaliénables dans lesquels se trouve incarné "l’esprit", les "fondements", l’"histoire" d’une collectivité particulière. Les institutions, les lois, les discours dominants et ordinaires tracent autour de ces biens, et grâce à eux, le périmètre de l’exceptionnel, tout comme les religions construisent l’espace où se configurent les relations à la transcendance.


2) D’où découle le déploiement des modalités très particulières qui encadrent et orientent le contact avec ces nouveaux réceptacles de la valeur collective. Citons, par exemple, la monumentalité du cadre de leur présentation, la dramatisation de leur apparition, la "ritualisation" de leur approche, les débats sur la distance entre ces "choses" et le public (respect ou familiarité ; consommation ou protection), l’émergence de catégories de spécialistes, connaisseurs ou experts, qui se représentent comme une aristocratie de gardiens de la valeur. Et ici les métaphores du "temple" (pour désigner le musée, le théâtre...), de la "liturgie" (pour les formes du contact), des "prêtres" (pour les créateurs et les médiateurs) sont centrales et très largement partagées.


3) Enfin, la désignation du complexe, mal définissable, d’émotions qui saisit celui qui est admis à entrer en contact avec ces lieux et ces événements où la valeur culturelle se manifeste, emprunte massivement aux langages de la phénoménologie de l’expérience religieuse, jouant, en particulier, sur l’antithèse du fascinans et du tremendum (telle qu’elle a été formulée en 1917 par Rudolf Otto) ou sur les transferts du langage de l’expérience mystique.


Donc le "sacré", pour conserver le terme le plus générique, est une référence très présente dès qu’il s’agit de désigner dans leur différence les réceptacles de la culture et les expériences, personnelles et collectives, que génère leur accès. Bien évidemment les discours et les pratiques qui visent à une "désacralisation" (voire au "sacrilège") au nom de la liberté absolue du créateur comme au nom du partage démocratique, non-élitaire, des biens de culture, renforcent le caractère massif et inquestionnable du sacré comme paradigme.

Un séminaire a donc été mis en place. Il interroge ce qui fonde ces constats en admettant la nécessité de dépasser la pure et simple dénonciation de cette référence au sacré - qui aurait pour seule fin de produire et de légitimer les créateurs et les "gestionnaires" des biens culturels. Mais, en même temps, ce qui rend ce problème particulièrement complexe est que le "sacré" fonctionne à la fois comme une notion indigène et comme une catégorie analytique. Par exemple, si l’on suit les travaux de Paul Bénichou, les écrivains de la première moitié du XIXe siècle ont délibérément produit une théorie et une pratique du "sacre de l’écrivain" en se référant explicitement au religieux et au sacré ; de même des artistes et des muséologues du XXe siècle ont utilisé de façon tout à fait consciente et systématique la notion de "sacré moderne" pour caractériser leurs productions. Mais, simultanément, à partir de la fin du XIXe siècle, dans la sociologie française puis dans la phénoménologie du religieux, dans la sociologie de la modernité de matrice weberienne et dans l’histoire des religions refondée en Italie, le sacré est passé d’adjectif à substantif et l’on a proposé plusieurs définitions substantielles de cette catégorie. Définitions qui ont été discutées et qui ont parfois abouti à un rejet pur et simple. L’anthropologie et la sociologie des religions ont, aujourd’hui, pris, en général, leurs distances avec le sacré en tant que notion analytique. Ce qui n’empêche pas les acteurs culturels d’utiliser plus ou moins directement les travaux anthropologiques et sociologiques sur la religion et sur l’histoire récente de ses fonctions sociales afin d’argumenter leur conception de la différence des objets ou des actes de culture.

Devant cette situation passionnante car complexe il a fallu choisir une stratégie d’approche qui fasse dialoguer des travaux qui prennent le "transfert de sacralité" comme un fait à interroger, appartenant à la modernité occidentale depuis la fin du XVIIIe siècle, et des travaux qui, sur un plan plus immédiatement théorique, portent sur les conditions d’apparition, les contenus, les modalités d’usage et les effets - heuristiques ou non - de la catégorie de "sacré"... L’intérêt de cette double approche réside dans la nécessaire prise de conscience que ces deux plans se révèlent pratiquement indissociables, les questions que posent les situations historiques suscitant des explications générales comme le "transfert de sacralité" qui sont aussitôt mises en œuvre dans le discours des acteurs et ainsi de suite.


Quatre journées d’étude ont déjà été organisées, en mars 2002, mai 2003, juin 2007 et avril 2008. L’objectif est de produire un volume préparé collectivement qui fasse le point sur ces thèmes dans cette perspective très ouverte.