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Rosa Agullana, une autobiographie spirite

publié le

Marie-Claire Latry

Chemins de traverses

Condamnée à vivre une existence peu conforme à ce qu’on attendrait d’une jeune fille de cette époque, Rosa est traversée d’idées noires et songe plusieurs fois à se suicider. Cette note de mélancolie obsessive souligne la tonalité d’ensemble de l’enfance marquée par le manque d’amour maternel. Rosa a succédé dans l’ordre des naissances à sa sœur Pauline, sans la remplacer jamais dans l’amour de sa mère - du moins est-ce là une reconstitution plausible compte tenu du « désamour » maternel et du fond de tristesse du caractère de Rosa. Ainsi se sent-elle « tenue à l’écart », écart constitutif, première et fondamentale dysharmonie dont son histoire portera dès lors irrémédiablement la marque. Rapidement s’installe dans la narration de l’enfance une subtile et lancinante mélancolie. Semblable tonalité de l’humeur s’y maintient. La seule détérioration perceptible de son état intervient quand Rosa, vers huit à dix ans, se persuade qu’elle est née sorcière et qu’elle est condamnée par sa nature mauvaise à désirer les malheurs qu’elle pressent. Mais de telles auto-accusations ne sont que les avatars du mal-être initial. Rosa est comme insensiblement toujours davantage portée à être « à côté », de sorte que si elle choisit un jour, à peine âgée de vingt ans, le chemin de traverse et, avec la liberté, la rupture que représente une autre vie à Bordeaux, ce départ n’est que la suite devenue inéluctable de l’exil antérieur. Ce départ, contre toute attente, se révèlera être une libération. Avec sa mise à l’écart définitive de la vie villageoise, s’ouvre enfin pour elle une vie conforme à ses vœux. Elle ne reviendra que brièvement à Orist, pour le mariage d’un de ses frères, en 1872, ayant rompu de fait dès 1870 avec le chemin tracé pour elle.

La mise hors jeu avait commencé de bonne heure, plaçant Rosa toujours davantage en porte-à-faux par rapport à une société rurale où prévaut le modelage, par la « coutume » [1], de la conformité sociale. Ainsi, tout enfant, loin de faire partie du groupe des fillettes, Rosa se retrouve du côté des garçons, par la suite d’une décision parentale, et sans doute maternelle. Elle participe avec ses frères aux activités de dénichage des oiseaux qui signent l’appartenance des garçons au versant masculin du social. On sait en effet que par ces expéditions de chasse aux petits oiseaux, les garçons effectuent des apprentissages culturels et symboliques qui leur fournissent l’occasion de se construire une identité virile et de façonner leur aptitude sexuelle [2]. Bien qu’elle soit née fille, Rosa « fait le garçon », court les chemins avec ses frères « grands dénicheurs de pies », les accompagne dans leurs expéditions. Quand ils ne peuvent atteindre le sommet d’un arbre, c’est elle qui y grimpe, et plus haut qu’eux. C’est elle encore qui se bat contre les autres garnements et qui défend ses frères dans des bagarres où elle a toujours le dessus. Ce tempérament batailleur se retrouve quand, retenue enfermée dans la salle de classe, elle joue à faire l’oiseau, avec d’amples moulinets, plantée sur le bureau du maître pour de triomphants décollages, ceux d’une Icare de chahut. Mimer ou chasser l’oiseau, ces activités d’oiseleur se poursuivent en effet à l’école où, avec d’autres plumes, se fait l’apprentissage de la lecture et de l’écriture. Là encore est confirmée l’inversion à laquelle Rosa est contrainte. La fillette se trouve en effet, une nouvelle fois, socialement et symboliquement située à l’opposé de son sexe biologique car elle est placée à l’école des garçons et non envoyée, comme les autres fillettes chez les religieuses de Saint-Lon, pour des travaux d’aiguille, avant l’éventuel départ en pensionnat à Dax. Yvonne Verdier a montré que l’école de l’aiguille permet l’accession culturelle à la féminité par un ensemble d’opérations indissociablement techniques (la broderie des abécédaires), scolaires (l’apprentissage des lettres que l’on brode) et symboliques (le langage de la rose, du rouge, du sang et de la vision) [3]. Or rien de tout cela ne sera permis à Rosa, qui est très brièvement alphabétisée. En 1927, la dédicace manuscrite de son livre à Geley, particulièrement émouvante car seule trace autographe qui nous reste de Rosa, indique par l’hésitation de l’écriture tremblée et maladroite autant que par les fautes d’orthographe qui s’y trouvent, à quel point sa scolarisation fut superficielle.

Elle apparaît de la sorte comme en butte à l’interdiction de devenir fille. Elle ne peut vivre l’éducation normalement réservée à une fillette, sans pouvoir cependant s’accomplir comme garçon : elle ne réussira d’ailleurs pas à lire ni à écrire comme les autres gamins du village. C’est, dit-elle, « à cause de ma vue qui était très faible ». Physiquement, elle se retrouve ainsi affectée d’un défaut dont les significations apparaissent multiples. Le défaut de vision, s’il la laisse presque analphabète, pourrait en effet être déchiffré comme l’accès refusé - ou raté - à la nubilité et, au delà, à la féminité, au mariage et à la maternité. A la puberté, en effet, faute d’y voir clair, Rosa essaie de ne plus « se voir » (de ne pas avoir ses règles) en tentant de se rendre malade, c’est-à-dire poitrinaire. Pour la médecine de l’époque [4], en effet, la toux (qu’elle soit due à un simple mal de gorge, une angine, une bronchite, ou une pneumonie tuberculeuse) est considérée, chez la femme, comme la conséquence d’un transport de sang menstruel dans le haut de l’organisme. Anormalement retenu en cas d’aménorrhée ou de dysménorrhée, il est supposé se concentrer dans la poitrine, ou plus haut encore, dans le cerveau. Faute de « crise naturelle », le sang peut provoquer des épistaxis, des saignements de nez, comme des maladies de poitrine. C’est ce mal dont Rosa, volontairement, veut précipiter la venue. Elle essaie pour cela tous les moyens qu’elle connaît, comme tremper ses pieds dans l’eau glacée. Elle boit du vinaigre et mange de l’oseille crue [5]. Malgré cela, la maladie ne se déclarera pas. Il n’en reste pas moins que Rosa ne peut « apprendre aucun métier de femme ». Elle ne peut non plus partager les jeux et les activités des jeunes filles de son âge. Quand ses sœurs vont se baigner à Capbreton, elle reste, seule et rejetée, à Orist. Quand chaque semaine, elles vont au bal ou à la promenade - surtout l’une de ses sœurs, celle sans doute qui est devenue couturière, prénommée elle aussi Marie - elle est la Cendrillon de la maison, condamnée à manier cendres, saleté et poussière. C’est là, malgré tout, une activité de fille. Mais elle fait aussi ce qui revient aux garçons : elle va chercher de nuit les mules au pacage, les étrille, moud le grain et passe dans les métairies chercher le maïs pour en tirer la farine la plus commune, servant à la confection du plat de base de l’alimentation paysanne landaise, l’escauton, polenta cuite au chaudron.

Rêveries

Ainsi de l’enfance à l’âge adolescent se multiplient et se renforcent les signes divers d’une exclusion qui semble ne pas devoir connaître d’autre issue que le suicide. Paradoxalement, le défaut ophtalmique, plusieurs fois rappelé dans le texte, trop gravement et durablement exploité par sa mère qui recourt à ce prétexte pour justifier une mise à l’écart à l’origine du désespoir de la fille mal aimée, voit son signe s’inverser. De négative, la myopie semble devenir la marque d’une qualité superlative et singulière. Elle qui ne peut discerner les signes de l’alphabet sur la feuille, est capable de voir des scènes inaccessibles aux autres : l’ autobiographique nous livre ainsi, dès le troisième paragraphe du chapitre initial, le récit d’une sorte de rêve. Dans le moulin d’Orist, tout le monde repose quand, soudain, un hurlement déchire la nuit. C’est Rosa qui appelle au secours, réveillant en sursaut la maisonnée. Tout entière absorbée et terrifiée par l’invisible, la fillette voit, entend ce qui se passe autour d’elle - les cris de sa sœur, ses appels au secours, l’aide de son père accouru - comme à distance d’elle-même ; elle pose sur son père venu à son secours des « yeux hagards ». Leur regard est aspiré par la vision qui les dissout :

« Lorsque j’avais 7 ans, entre 11 heures et minuit, ma sœur poussait des cris déchirants appelant mon père et lui disant que le diable m’emportait. En effet, je me suis vue en haut du mur et la tête poussée fortement vers le plafond ; mon père arriva et me recoucha auprès de ma sœur ; aussitôt que mon père eut disparu et que la chandelle de résine fut éteinte, je remontais de nouveau, mêmes cris de ma sœur ; mon père revint, et mes yeux hagards, disait-il, se portèrent sur lui avec indifférence, je voyais, j’entendais, mais je ne comprenais pas ce qui m’arrivait. Cependant ma tête pensait des choses inconnues. [6] »

Cette première expérience de l’invisible, saisie dans ce qui évoque pour nous le tableau d’un cauchemar enfantin (elle a alors sept ans), s’amplifie de rêveries diurnes à l’occasion desquelles elle acquiert la certitude de bénéficier d’un « appui invisible ». L’évocation des rêveries de plein jour sonne comme un « aveu », d’autant qu’il s’agit là d’une expérience fondatrice et bien comprise comme telle par son auteur. Quel secret empreint de honte a-t-il fallu dissimuler jusqu’à ce jour ? Le récit devient brièvement une sorte de confession où se formule à voix haute le souhait d’amour insensé qui, ne s’adressant plus à la mère, s’adresse à Dieu présent dans la nature. La même séquence est donnée par deux fois dans le texte autobiographique en des termes qui se répètent à l’identique et installent à l’intérieur de la narration un système de rappels et d’échos [7]. A l’âge de treize ans environ, Rosa demeure « rêveuse », assise devant la roue de fonte du moulin, à contempler l’eau aérienne qui se vaporise en fines gouttelettes. Elle s’abîme doucement dans « un brouillard qu’[elle] voit ». Par deux fois au moins, le soleil disparaît de sa perception :

« Un fait miraculeux me prouva bientôt que si je n’avais aucune affection ici-bas, je possédais un appui puissant bien qu’invisible. Et voici la première manifestation de cette main si charitable qui se tendait vers moi.

Je désirais de tout mon cœur avoir des coquillages ; un jour, me trouvant seule, il me vint à l’idée d’aller sous le pont du moulin écouter les gouttes d’eau tomber sur la roue de fonte. Dans mon imagination, ces gouttes d’eau ressemblaient à des voix de fillettes qui, comme moi, se plaignaient à Dieu d’un injuste sort et chantaient pour implorer la protection des saints. Je pris alors une chaise sur laquelle je m’assis et demeurai rêveuse, cherchant à comprendre ce que disait l’eau qui clapotait devant moi. Je voulus imiter ce bruit, mais les sons ne pouvaient sortir de ma gorge et des larmes remplissaient mes yeux ; j’étais presque découragée, lorsque tout à coup j’entends une voix mystérieuse dans un brouillard que je voyais : « Gratte le sable devant toi et tu trouveras l’objet de tes désirs. » D’où venait cette voix ? Mon impression fut qu’elle partait du soleil, et machinalement je portai mes regards vers l’astre qui se cachait dans une vapeur grise. Cependant la voix insistait pour que je fouille le sable, et dans un moment d’allégresse je m’écriai : « Mon Dieu, faites que je trouve six coquillages et je ferai une neuvaine en votre honneur. » Puis je me mis à gratter le sable. Bien grand fut mon étonnement de découvrir un coquillage, puis deux, puis trois, finalement j’en trouvai six. J’avais ce que je désirais et j’aurais pu m’en tenir là, mais la curiosité aidant, je creusais encore et trouvais douze coquillages, plus je creusais, plus ils étaient blancs ; ne me possédant plus de joie, devant une preuve aussi manifeste d’intervention divine, je tombai à genoux pour remercier Dieu. Mais j’eus un scrupule, j’avais demandé six coquillages et on m’en donnait douze. Que fallait-il faire du surplus ? J’adressais cette demande avec l’espoir qu’on me dirait de garder le tout. Mais la voix ne se fit plus entendre, laissant sans doute à ma conscience le soin de décider ; je remis alors dans le sable les six derniers coquillages que j’avais trouvés.

Je commençai la neuvaine promise et, dans la suite, chaque fois que des idées sombres s’emparaient de moi, j’allais retrouver les gouttes d’eau pour leur raconter mes peines. » [8]

L’eau en gouttes du moulin, l’humide « vapeur » du soleil sont les deux formes que prend une semblable immersion dans la lumière. Comme le dirait Roland Barthes, Rosa est absorbée dans ce buvard lumineux : « commence alors la grande lumière du Sud-Ouest, noble et subtile tout à la fois ; jamais grise, jamais basse (même lorsque le soleil ne luit pas), c’est une lumière-espace (...). Je ne trouve pas d’autre moyen que de dire : c’est une lumière lumineuse », (...) « liquide, rayonnante, déchirante (...) » [9]. Simultanément, à regarder le soleil, Rosa se transforme en entrant dans ce territoire de clarté. Loin de s’y dissoudre, elle s’y minéralise. A s’enfoncer dans cette gelée aquatique, elle se sent muer en statue de pierre. Figée en monolithe, elle a la sensation qu’elle est « pétrifiée ». Ses gestes deviennent mécaniques : elle se tourne « machinalement » vers le soleil. Dans ce silence à soi-même qui l’engourdit, se creuse le sillon où résonne la « voix » : « voix de fillettes » inarticulée et mélodieuse ici, plus loin voix exprimant en langage humain un futur et un ordre : « Tu partiras pour Bordeaux où tu épouseras un Espagnol » [10], dans tous les cas voix du Dieu de l’enfance [11]. Il n’est pas impossible d’interpréter cette défaillance à partir de ce que de Martino nomme une « crise de la présence » [12]. Pour authentifier et donner consistance à ce vacillement impalpable, des voix venues se mêler à ce moment de la vision, délivrent un message dont Rosa vérifie la valeur de vérité en trouvant réellement des objets tangibles dans le sol qu’elle se met à creuser : des coquillages, puis un petit couteau, menus objets qui deviennent autant de preuves matérielles confirmant, dans l’ordre du réel, la vision. Restes géologiques, ils sont les témoins enfouis dans le sable d’un savoir invisible aux yeux de sa famille. Ils symbolisent pour elle l’accès direct au divin. Cette élection dont elle a le privilège et cette proximité intime vont désormais l’autoriser à dire - et peut-être également à accomplir, au risque d’être prise et de se prendre pour une mauvaise sorcière - de funestes prévisions, dont la pire sera la mort de son père. Cet apprivoisement initial de l’invisible s’accorde avec les annonces prémonitoires qu’elle ne cesse de faire, comme avec les savoirs étonnants et innés qu’elle manifeste et qui touchent aux domaines de la botanique et de la médecine : savoir sur le monde, d’une part, et savoir sur la maladie, la vie et la mort, d’autre part.

Vingt ans plus tard, la mort de sa fille quelques semaines seulement après sa venue au monde, le 20 janvier 1879, lui fournira la triste occasion de réactiver son pouvoir de connaître à l’avance les circonstances et la date du décès de certains de ses proches. Elle pressent la mort de sa fille exactement comme elle avait prévu le meurtre de son père. Dans l’un et l’autre cas, prévoir n’est pas prévenir. Impuissante, elle ne peut empêcher la vision de devenir réalité. La mort au berceau de Suzanne rappelle et répète par ailleurs le deuil qu’avait connu sa mère, ainsi que les conditions particulières de sa propre naissance, suivant de si près la mort de Pauline et faisant d’elle une enfant septième née, dans une société qui attribue à ce rang de la naissance des pouvoirs thaumaturges [13]. Les signes de la naissance s’inverseraient-ils [14] ? La mort de son enfant la renvoie vingt-huit ans en arrière et la détermine à parcourir sa vie à rebours. Entre la mort de Pauline et celle de Suzanne, doit-il y avoir la sienne ? Elle répond par l’affirmative. Elle va vers la mort. Son accouchement s’est transformé en « péritonite ». Elle pense ne pas en réchapper. Or, contre toute attente, soignée avec succès par A. Bez, elle achève sa guérison et se fait couturière, tenant elle-même le rôle de « passeuse » assuré dans la société paysanne traditionnelle par la couturière qui fait aller les fillettes de l’enfance à l’adolescence, l’hiver de leurs quinze ans. Elle se fait même créatrice de mode. D’une imagination féconde, elle invente plusieurs mois à l’avance les modèles à succès qui feront la mode de l’année. Sa myopie calamiteuse s’est désormais convertie en vision créatrice. En quelques pages rapides, elle narre cette métamorphose et cette renaissance. Elle a refaçonné son enfance. Elle a remis d’équerre les étapes tragiquement déviées de son passé pour que coïncident enfin le sexe et le genre. Désormais, survie personnelle, vision féminine et double vue auront partie liée.


[1Y. Verdier, Coutume et destin, Paris, Gallimard, 1995.

[2D. Fabre, « La voie des oiseaux, sur quelques récits d’apprentissage », L’Homme, n° 99,juillet-septembre 1986, p. 7-40.

[3Y. Verdier, Façons de dire, façons de faire, Paris, Gallimard, 1979.

[4M. C. Latry, Le fil du rêve, Paris, L’Harmattan, 2002, p. 218-219.

[5Ibid. p. 204.

[6Ibid., p.8.

[7Ibid., p. 10-11 ; p. 12.

[8Ibid., p. 10-11.

[9R. Barthes, Incidents, Paris, Le Seuil, 1987, p. 15-16.

[10Ibid., p. 17.

[11Ibid., p. 33.

[12E. de Martino, Œuvres. Le monde magique, Italie du Sud et magie. La terre du remords, Paris, Synthélabo, rééd. 1999[1948].

[13Archives Départementales des Landes, Série 16 J., Monographie paroissiale d’Estibeaux, par exemple.

[14Voir V. Foix, Sorcières loups-garous dans les Landes, Auch, Imp. Centrale, 1904.