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Musées en Europe. Une mutation inachevée

par voisenat - publié le

Catherine Ballé et Dominique Poulot. Avec la collaboration de Marie-Annick Mazoyer, Paris, La Documentation Française, 2004.

La reconnaissance immédiate et sensible que suscitent aujourd’hui les musées dans nos sociétés est le fruit d’une longue histoire, celle de l’institution de la culture. La notion de patrimoine élaborée dans le dernier tiers du XXème siècle entend faire des musées un outil essentiel de l’intelligence de l’art et de l’histoire, en même temps qu’un instrument d’éducation aux valeurs collectives. Le XIXème siècle avait auparavant fondé la plupart des musées sur des perspectives patriotiques et historicistes, condamnant à l’oubli la culture de la curiosité propre aux cabinets de merveilles des XVIème et XVIIème siècle, comme l’esthétique du « sublime » caractéristique des établissements de la seconde moitié du XVIIIème siècle.

L’histoire des musées se confond souvent avec le récit de la socialisation de leurs fonds. L’historien K. Pomian a pu identifier de ce point de vue quatre figures de fondations : traditionnelle (l’institution, du trésor à l’église, du palais à l’académie, abrite une collection continûment ouverte au public), révolutionnaire (la création de musées à partir d’oeuvres nationalisées, dans un espace fondé ex nihilo par un Etat centralisateur moderniste), évergète (le versement de legs ou dons privés, en complément des grands musées nationaux ou pour fonder des établissements d’intérêt local), commerciale enfin (l’achat en bloc de fonds).

Au-delà de cette typologie, la constitution des collections fait l’objet de recherches qui mettent en évidence le caractère international des mécanismes d’acquisition, de transmission et de conservation des oeuvres. Le Royaume-Uni connaît, en particulier, une renaissance spectaculaire des études sur le collectionnisme et le connoisseurship ainsi que le démarrage d’études et de recherches universitaires en muséologie. Mais d’une manière générale l’histoire des musées est fréquemment convoquée dans un contexte commémoratif, à l’occasion des anniversaires de fondation, pour narrer l’enrichissement des collections. Il est vrai qu’à l’inverse les réouvertures ou les restaurations de musées « historiques » donnent régulièrement matière, depuis une génération, à des expositions, à des publications et à des réflexions sur la politique muséale du passé.

L’évolution des bâtiments - en général monumentaux - et de leurs dispositifs intérieurs est quant à elle du ressort des historiens de l’architecture, voire de muséologues. L’histoire sociale des musées, enfin, est demeurée l’apanage de la « petite » histoire, en tant que chapitre - mineur - de l’histoire des moeurs. Elle a été comme telle jugée quasi-insignifiante par l’histoire de la culture de la dernière génération, qui entend rompre avec le culte des élites et de leurs jouissances, et promouvoir à l’inverse des images et des objets tenus pour davantage significatifs d’une approche largement anthropologique. Pourtant, c’est bien l’approche renouvelée des usages et des pratiques qui peut fournir à l’analyse des musées une nouvelle dimension, au-delà de l’histoire administrative, de celle de ses bâtiments et de ses projets. Le passage d’une auto-célébration des musées à une approche critique s’est joué depuis la mi-XXème siècle par la prise en considération des enjeux publics - et ce au sein d’un champ disciplinaire devenu aujourd’hui à la fois ouvert et complexe. Un tel souci était déjà présent après la seconde guerre mondiale, par exemple, chez la sociologue de la connaissance Alma S. Wittlin, tandis que progressait la réflexion sur le réaménagement des musées .


La mutation contemporaine, marquée par de nouvelles ouvertures, ou par des réaménagements qui vont de la simple extension des surfaces d’exposition à leur réorganisation complète, se réclame tantôt d’une exigence savante, tantôt de revendications sociales ou communautaires, tantôt d’opportunités politiques et administratives. Les musées de cette génération visent, au-delà des intérêts de l’érudition, à satisfaire des publics, et à alimenter le développement culturel. Simultanément, ils participent au travail de définition de l’héritage européen, en collaborant à l’affirmation d’une authenticité collective.