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L’autobiographie en Occitan : Moun espelido. Memori e raconte de Frédéric Mistral

par voisenat - publié le

Lengas, Revue de sociolinguistique,N°55, 2004.

Introduction de Philippe GARDY

CNRS, Université Paul Valéry, Montpellier-III

L’écriture autobiographique de Frédéric Mistral est sans doute à la fois un aboutissement, un événement d’écriture (relativement) unique et un point de départ. En rédigeant, après une première tentative beaucoup plus brève, le récit de ses années d’enfance jusqu’au moment où il était définitivement entré dans l’« âge d’homme », le Maillanais ne faisait qu’emboîter le pas à d’illustres prédécesseurs, au premier rang desquels il faut sans aucun doute placer Chateaubriand et ses Mémoires d’outre-tombe. Provincial par les nécessités du temps et Provençal par appartenance revendiquée, Mistral se plaçait en même temps dans le sillage beaucoup plus immédiat d’Ernest Renan, dont l’itinéraire, de Tréguier jusqu’à Paris, offrait quelques similitudes avec le sien propre : l’autobiographie mistralienne trouve son aboutissement, sinon son point d’arrêt, dans la reconnaissance accordée par la capitale au moment de la publication du premier grand œuvre, Mirèio, en 1859. À cet égard, le volume Moun espelido. Memòri e raconte peut être lu comme une autre version, semblable et pourtant bien différente, des Souvenirs d’enfance et de jeunesse du Breton devenu professeur au Collège de France.

Cependant, Mistral, en sacrifiant ainsi aux lois d’un genre, l’autobiographie « moderne », dont les règles étaient alors assez largement établies et reconnues, se posait en novateur. Il infligeait à ces règles, en effet, une inflexion assez particulière qui, avec le recul du temps, revêtait des aspects qu’on pourrait estimer subversifs. Mistral ne rédige pas son récit en français d’abord, mais en provençal, la langue qu’il a contribué puissamment, tout au long de sa déjà longue existence, à instituer, et qu’il a tenté de faire reconnaître, avec des fortunes diverses, en France et en Europe. S’il existe une version française du texte, dont Mistral est également l’auteur à part entière, c’est à la fois par habitude (Mirèio avait été accompagné dès sa première édition d’une traduction française en regard) et par nécessité : il le fallait bien, pour être reconnu, et d’abord pour être lu au-delà du cercle plutôt restreint des lecteurs du seul provençal ou, plus largement, des autres variétés d’occitan.

Si renaissance linguistique et reconnaissance sociale effective d’une langue s’étaient réellement conjuguées, ce choix linguistique aurait pu passer inaperçu, ou pour le moins avoir été bien vite relégué au second plan. Mais tel ne fut pas le cas : quand il rédige son autobiographie, Mistral a tout à fait conscience, assurément, du chemin parcouru en ce sens depuis 1830, l’année de sa naissance à Maillane ; mais il sait tout aussi bien que rien n’est réglé à cet égard, et que plus les années passent, plus les chances de voir ses souhaits de jeunesse aboutir s’éloignent à grand pas.

Ce sentiment, qui n’est sans doute pas celui d’un échec, mais bien plutôt celui d’une impossibilité à la fois moins cuisante et cependant plus radicale, paraît occuper une place très importante dans l’écriture des Memòri. À tel point qu’on est en droit de se demander s’il ne s’est pas agi d’abord, pour l’auteur de Mirèio, à la façon de Rousseau par exemple, autre prédécesseur illustre, de se justifier d’avoir emprunté un tel chemin si malaisé. Justification à l’égard d’autrui, bien entendu, amis ou adversaires, zélateurs, disciples ou contempteurs ; mais aussi et d’abord, probablement, justication vis-à-vis de soi-même. Le temps ayant passé, les résolutions d’une jeunesse bien éloignée déjà, comme tout ce qui, dans l’enfance, au plus loin, les avait en quelque sorte préparées et conditionnées, malgré des hésitations de toute sorte à l’heure des grands choix de l’âge adulte, ces résolutions, donc, ne pouvaient-elles pas être mises en doute, interrogées, passées à l’étamine de la réflexion de l’âge mûr ?

Dans ces conditions, le choix linguistique des Memòri avait quelque chose de doublement paradoxal : il entérinait, certes, une décision antérieure, contre les verdicts peu favorables de tout une époque et d’un pays tout entier ; mais, en interrogeant cette même décision, il se mettait soi-même en question, dans une sorte d’hésitation fondamentale où, aux ravages inéluctables du temps, venaient s’ajouter ceux, tout aussi destructeurs sinon davantage, de la mise en question la plus intime, du retour mal assuré sur soi.

Ces interrogations en quête de certitudes par définition introuvables n’ont pas empêché l’autobiographie mistralienne d’être bien vite considérées comme une manière d’origine. À la suite du Maillanais, d’autres, dans une langue d’élection qui avait pu désormais devenir la leur, se sont à leur tour essayés à l’exercice de l’écriture de soi. Une telle postérité a su faire de Mistral, en ce domaine comme en d’autres d’ailleurs, un « premier », un de ceux, assez peu nombreux au bout du compte, qui d’une position initiale d’aboutissement, de fin (fin d’un siècle et achèvement d’un monde), par une sorte de retournement inattendu, se muent en commencements, en origine. La nécessité de l’introspection autobiographique a ainsi fourni un « modèle occitan » de cette sorte d’écriture à d’autres, qui, à leur tour, ont emprunté cette voie.

L’histoire de cette branche un peu particulière de l’autobiographie en France demeure largement à écrire. Mistral ne fut sans doute pas le seul à l’inaugurer : l’ami d’Alphonse Daudet, le Gardois Baptiste Bonnet, de quelque quinze années son cadet, emprunta à peu près au même moment des chemins similaires : Vido d’enfant (Vie d’enfant) et Lou Varlet de mas (Le Valet de ferme) furent publiés pour la première fois en volumes (édition bilingue, avec une version française de Daudet et d’Henri Ner), chez Dentu, à Paris, en 1894 et 1898, quelques années donc avant celui des Memòri. Mistral, dont on date généralement l’écriture de son récit autobiographique des années 1889-1890, paraît bien quoi qu’il en soit avoir ajouté à la pratique de ce genre en France un élément décisif, dont le retentissement devait être grand sur l’interprétation qu’il en donna : l’interrogation sur la matière première elle-même du souvenir, c’est-à-dire le choix d’une langue, que l’autobiographie se donnait pour objet, parmi d’autres, de ratifier et de justifier une fois encore a posteriori, certes, mais aussi, en arrière-plan, de questionner au plus profond de son ancrage personnel et historique. Ce jeu subtil, cet écart fondateur jamais réduit, sont le fondement même des Memòri. Ils en assurent paradoxalement et la cohérence et la fragilité, la première se nourissant de la seconde. De là, sans doute, sous une apparente simplicité, derrière le paravent d’une « bonhomie » bien trompeuse à cet égard, la réelle et fascinante complexité d’un texte qui n’a de cesse de laisser entrevoir des abîmes, des écroulement de pans entiers d’espace et de temps, au plus enfoui du « corps écrivant ». Le moi des enfances lointaines, lui-même ô combien sujet aux fluctuations et aux doutes, celui du présent de l’écriture, plus affermi peut-être et moins éparpillé, et celui, à la fois autre et semblable, du texte proprement dit, se livrent dans les Memòri à un jeu de miroirs que le choix linguistique n’en finit pas d’orienter. Le « modèle » autobiographique mistralien, dans sa complexité, et, plus encore, le « style » de cette autobiographie, selon le titre de l’essai décisif qu’a consacré à ce genre Jean Starobinski, s’offrent à nous comme un labyrinthe dont les chemins et les issues, feintes ou bien réelles, demeurent encore largement à explorer.

Les sept contributions publiées dans ce numéro de Lengas sont le texte écrit d’interventions prononcées lors de la journée d’étude « Moun espelido. Memòri e raconte de Frederic Mistral », journée qui s’est tenue à Toulouse (Institut catholique), le samedi 1er février 2003, à l’initiative du CELO (Centre d’Estudi de la Literatura Occitana). Destinées en premier lieu aux candidats au CAPES d’occitan-langue d’oc, ces contributions ont été pour la plupart d’entre elles rédigées et dites en occitan. C’est dans cette même langue, qui fut au centre de l’écriture autobiographique mistralienne, que nous les donnons à lire.

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SOMMAIRE

Philippe Gardy, Frédéric Mistral et l’autobiographie en occitan

Felip Martel, Mistral e la Revolucion. Recòrds de 48


Felip Gardy, L’òrdre dei racòntes e lo sens de la memòria

Jean-Claude Bouvier, Frederic Mistral e l’oralitat dins Memòri e raconte


Danielle Julien, De la nafradura a la glòria

Joan-Ives Casanova, Païsatges geografic e païsatge familhau dins Memòri e raconte


Jean Arrouye, Poétique du contraste ou le récit sans illusion

Clara Torreilles, Lo poèta e lo sant


Philippe Gardy, Émergence, diffusion et contestation du mot “patois” en Bas Languedoc (XVIIe et XVIIIe siècles)

Jean-François Courouau, La langue occitane dans le Mithridates d’Adelung et Vater (1809) : descriptions et documents


Angélique Salvarelli, La Corse, un idéal pour l’écrivain italien Niccolò Tommaseo

Chrystelle Burban, L’enseignement des langues régionales : personnalité ou territorialité ? Regards croisés France-Espagne