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L’injonction autobiographique

par voisenat - publié le

L’autobiographie est aujourd’hui le genre littéraire le plus ubiquiste et le plus consensuel. Il attire, en effet, aussi bien l’écrivain confirmé qui veut faire œuvre que le scripteur ordinaire, même à peine alphabétisé. De plus, les modèles de l’écriture de soi forgés en Europe sont en train de conquérir l’espace mondial. Autre phénomène, lié à cet essor : la thésaurisation des histoires de vies dans des archives singulières qui confèrent à cette expérience privée une valeur, à la fois historique, politique et esthétique. Après des travaux sur l’extension et le renouvellement de la pratique autobiographique conduits par Philippe Artières et Anna Iuso, un thème paradoxal a fait l’objet d’une recherche plus approfondie qui a abouti à des journées d’études et à la publication de La face cachée de l’autobiographie, sous la direction de Anna Iuso (Garae Hésiode, 2011).

“Raconter sa vie” apparaît aujourd’hui comme le signe d’un surgissement du sujet. L’autobiographie moderne - dont les Confessions de Rousseau exprimeraient l’essence - se conçoit comme un moment d’affirmation volontaire, d’aveu délibéré et de libre connaissance de celui qui écrit. Le “pacte autobiographique” affirme cette authenticité, en donne les raisons et en trace les limites.

Dans cette perspective tout devient important ; le moindre souvenir, le recoin le plus caché détenant le secret d’une vie qui cherche à se comprendre elle-même dans et par l’écriture. L’histoire sociale de l’autobiographie retrace l’expansion de cette pratique qui va avec l’élargissement démocratique de la société des individus. Mais alors, comment comprendre, à l’échelle de l’Occident puis du monde, l’extension exactement parallèle de l’enquête et de la requête autobiographique ? “Raconte-moi ta vie” est devenu, dès le XVIe siècle, devant les tribunaux de l’Inquisition comme dans les murs du couvent, un ordre auquel on ne saurait échapper. Vers le milieu du XIXe siècle les sciences de l’homme naissantes - criminologie, sociologie, ethnographie, psychologie, sexologie et psychanalyse - ont généralisé la méthode des “cas” qui s’accomplit dans la rédaction requise des mémoires. Aujourd’hui “l’ordonnance” autobiographique est entrée aussi bien dans l’arsenal de contrôle politique, dans la panoplie thérapeutique et dans les techniques d’animation. Exigée, sollicitée ou simplement encouragée, l’autobiographie peut se révéler instrument de conformité et de discipline.

- Une première journée d’étude, “ Tu écriras ta vie ”. L’injonction autobiographique", a eu lieu à Paris, le 18 octobre 2002, organisée par Philippe Artières. Elle a permis d’explorer la typologie des formes d’injonction. Y ont participé : Cécile Dauphin (Ehess, Crh), La contrainte épistolaire ; Claude Pennetier (Cnrs-Paris I), Ecrire sa vie pour le Parti ; Françoise Simonet (Univ. Paris 13), Ecole et autobiographie ; Renaud Dulong (Cnrs-Ehess), L’aveu ; Philippe Artières (Lahic), Ecrire pour son médecin ; Muriel Le Roux (Cnrs-Ihmc), Les concours d’autobiographies de la Poste ; Anna Iuso (Univ. de Rome La Sapienza), Un concours national d’autobiographies en Italie.


- La deuxième session, organisée par Anna Iuso, à Carcassonne les 6 et 7 décembre 2004 au Garae, Maison des Mémoires, a replacé ces diverses pratiques dans la durée historique et proposé, à partir de cas nouveaux, une exploration anthropologique de la sollicitation autobiographique. Y ont participé : Bartolomé Bennassar, Raconter sa vie pour sauver sa peau. Inquisition et autobiographie ; Antonio Castillo Gomez, L’autobiographie spirituelle féminine en Espagne ; Anna Iuso, Les penseurs se racontent. Manuel et modèles de l’autobiographie intellectuelle (Italie, XVIIIe siècle) ; Philippe Artières, Le sexe noir sur blanc. Inversion et autobiographie ; Philippe Lejeune, Les écrivains par eux-mêmes : un dictionnaire d’auto-biographies ; Mauro Boarelli, Ecrire de soi sous contrainte. L’autobiographie dans le parti communiste italien (1945-1956) ; Daniel Fabre, Impossibles histoires de vie. L’autobiographie entre l’injonction et l’interdit.

Responsable du programme : Anna Iuso