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L’atelier Catlin

par voisenat - publié le

L’Atelier Catlin s’est déroulé de 2004 à 2006 et a abouti à la publication du n°3 n.s. de Gradhiva, "Du Far West au Louvre : le musée indien de George Catlin".

Problématique :

George Catlin, peintre des Indiens, débarque en France fin avril 1845, avec les six tonnes de matériel de son musée itinérant, de son Indian Gallery. En fait, il s’est installé à Londres à la fin de 1839 dans l’intention de convaincre le gouvernement fédéral américain de l’intérêt de sa collection qui vise à "sauver les indiens de l’oubli". Il escompte, en effet, d’un accueil triomphal en Europe, une reconnaissance qui entraînerait l’achat par l’Etat des centaines de dessins, peintures et objets qu’il a accumulés au cours des cinq saisons qu’il a passées dans les plaines, d’une tribu à l’autre, périples qu’il a raconté dans un récit devenu un classique. A Paris, le roi Louis-Philippe, lui-même très attentif à l’ethnographie américaine, le fait accueillir au Louvre - avec ses peintures, ses objets, son grand wigwam et la troupe d’indiens Iowa qui l’accompagne -, plus tard il lui commandera quinze tableaux pour la galerie de l’histoire de France à Versailles.

L’œuvre de Catlin, finalement récupérée en 1885, quatorze ans après sa mort, par la Smithsonian Institution, a été redécouverte au cours des trente dernières années, elle a fait l’objet d’études récentes de la part des historiens de l’art américains, elle figure donc en bonne place dans l’histoire du regard sur les sociétés indiennes. La très belle exposition qui s’est tenue d’octobre 2002 à janvier 2003 à Washington, au Smithsonian Art Museum, a fait excellemment le point sur cette redécouverte. On s’étonnera, cependant, de la très faible présence de la tournée européenne, française en particulier, dans le panorama qu’offre le riche catalogue. Pourtant Catlin lui-même, en laissant deux volumes de souvenirs sur cette expérience et en vivant en Europe jusqu’à la veille de sa mort, aurait dû susciter la curiosité.

L’atelier Catlin, réuni autour de la publication d’un numéro de la revue Gradhiva, vise à combler cette lacune et apporte, de plus, un point de vue nouveau sur un moment fondateur du regard anthropologique en Europe occidentale. En effet, à la différence de ce qui s’est passé à Londres - où Catlin a pourtant exposé dans le très populaire Egyptian Hall - Paris lui voue un intérêt qui conjoint la curiosité des foules et la réflexion intense des artistes. La visite du musée Catlin a été pour les plus grands créateurs post-romantiques l’occasion d’un choc esthétique et d’une méditation sur l’art que l’histoire, française et générale, de l’anthropologie a complètement oubliés. Il ne s’agit pas moins que de vérifier sur pièces l’émergence de la dialectique que nous avons désignée de l’expression " L’autre de l’art " et qui consiste en la reconnaissance d’une extériorité - enfantine, naïve, barbare, sauvage, populaire...-, intégrée, par l’avant-garde, dans le périmètre légitime que les mondes de l’art ont la faculté de redessiner. Catlin et ses Indiens présents par leurs danses, leurs objets, leurs formes plastiques et représentés sur les cinq cents peintures de la galerie, ont joué un rôle majeur dans cet ébranlement des définitions de l’art que l’on nomme modernité. Pourquoi ce moment a-t-il été oublié ? Le groupe de travail s’efforcera de répondre aussi à cette question.


Résultat :

Du Far West au Louvre : le Musée indien de George Catlin, Revue d’anthropologie et de muséologie, n° 3, juin 2006, Gradhiva au musée du quai Branly

La parution de ce numéro de Gradhiva, en juin 2006, coïncide avec l’inauguration du musée du quai Branly.

Une introduction de Daniel Fabre situe Catlin et la problématique générale du numéro, proposant, en outre, un parcours de la chronologie de l’œuvre publiée qui constitue une sorte de biographie du peintre en action. Puis six essais approfondissent sous des angles assez divers ce moment Catlin :

Claude Macherel dans « Genèse d’une arche américaine pour les Indiens » met en évidence le principe qui a guidé non seulement l’enquête de Catlin mais les choix de sa vie d’exil (lorsqu’il repeint de mémoire l’ensemble de sa galerie indienne récupérée par celui qui a payé ses créanciers) : créer un équivalent du monde indien englouti par le déluge de la « civilisation » américaine blanche. En cela Catlin ne répète pas seulement des modèles qu’il connaît, il assume jusque dans le moindre détail de ses convictions et de ses actions l’engagement du patriarche.

Patricia Falguières dans « Catlin, la peinture et l’"industrie du musée" » restitue le projet du Musée indien dans l’histoire antérieure et postérieure de la muséologie, entre le cabinet de curiosités et le spectacle de cirque.

Daniel Fabre dans « L’effet Catlin, Paris 1845-1846 » met en évidence la réception du Musée indien et des deux tableaux de Catlin exposés au Salon de 1846. Deux « primitivismes » concurrents s’expriment alors. Le premier, minoritaire, est incarné par Gérard de Nerval qui, en référence aux œuvres majeures des illuminés de la fin du XVIIIe siècle, considère que les Indiens de Catlin sont les restes dégénérés de la civilisation primordiale. Le second, exprimé avec quelques variantes par Théophile Gautier, George Sand et Charles Baudelaire, veut extraire de Catlin et de son musée les éléments premiers d’un art originel, qui se réduit aux éléments premiers, essentiels, du trait et de la couleur. Cette enfance de l’art est mise explicitement en relation avec l’art de l’enfance et l’art populaire que la même génération vise à inclure dans l’art tout court pour en déplacer l’épicentre.

Gaetano Ciarcia dans « Impressions d’Europe, les indiens de la galerie Catlin du Far West au Far East » revient sur les Letters, ouvrage assez méconnu dans lequel Catlin fait de ses Indiens et de lui-même des Persans qui découvrent l’altérité occidentale et élaborent, ce faisant, une sorte de Musée européen symétrique. Il discute l’inclusion de Catlin soit dans la tradition plus tardive des Wild West Shows soit celle des « zoos humains », en restituant aux Indiens la logique qu’ils ont exprimés eux-mêmes dans des écrits récemment retrouvés, et à Catlin l’ambiguïté de sa position.

Frédéric Maguet dans « Des Indiens de papier, entre réception royale et réception populaire » met au jour l’ensemble des images secondaires qui, en France, annoncent et prolongent la découverte du Musée indien. Depuis la figure au modelé néo-classique des Osages (présentés à Paris en 1827) jusqu’aux planches de Pellerin à Epinal en passant par les bois gravés et les lithographies qui présentent de l’univers visuel de Catlin un écho dont toutes les anamorphoses font sens.

Deux grands dossiers illustrent cet ensemble. D’abord l’édition intégrale des dessins que Delacroix a fait des troupes Iowa et Ojibwa présentes à Paris, au Musée Catlin. Un recueil inédit de ces dessins a été, en effet, acheté par le Louvre en janvier 2004. Ensuite une série de traductions, réalisées par Claudie Voisenat, prolonge l’analyse de Gaetano Ciarcia en donnant à lire les points de vue des Indiens et de Catlin sur leur périple européen.