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Les trois vies des légendes

par voisenat - publié le

Préface de Claude Macherel aux Légendes de la Gruyère,

Recueil de Marie-Alexandre Bovet illustré par Gisèle Rime, Éditions Gruériennes, 2004, 132 p. (49 CHF)

« Au commencement était le Verbe », dit l’Écriture. Ce sont, précisément, les premiers mots de l’évangile de Jean qui le disent. Par écrit. Puisqu’une préface, le nom l’indique, doit « dire d’avance », praefari, quelque chose du livre en tête duquel elle est placée, quels motifs d’ouvrir celle-ci par l’amorce éblouissante du quatrième évangile ?

Entre les deux Testaments et les légendes gruériennes republiées ici, il n’y a pas vraiment rupture. On est dans le même espace-temps humain, sacralisé en continu. Un Verbe suprêmement efficace y règne, doté d’une puissance d’action supérieure à toute autre. Ici-bas, sur le plancher des vaches, ce règne n’est pas sans partage. Plusieurs personnages des légendes gruériennes affrontent en combat singulier l’Adversaire, « l’autre aux pans d’habit verts », comme dit joliment le conteur. Eau bénite, chapelets, intercession de saints ad hoc ou ruses finaudes, l’arsenal du Bien ne manque pas d’armes, toutes proportionnées à la vigueur des attaques. Mais quand ça chauffe vraiment, au bout de l’escalade, les porte-parole terrestres du Verbe n’ont plus qu’à opposer, à la personnification ultime des forces du Mal, la force sans pareille de l’évangile de Jean.

Celle-ci tient, pour partie, à la grandeur des commencements recommencés. Vers l’an 100 de notre ère à Patmos, Jean reprenait les versets initiaux de Genèse 1 : « Au commencement... Dieu dit :“ Que la lumière soit. Et la lumière fut.” ». D’un même souffle inspiré, Jean synthétise, comme deux en Un, et la parole de Dieu le père en Genèse 1 (capable de créer un monde à partir du tohu-bohu originel), et la parole postérieure de Dieu le fils, lui-même Verbe incarné, capable d’ouvrir les voies du salut à une création redevenue chaotique entre temps.

De son côté, le Malin des légendes tente, promet, et contracte à terme fixé. A terme échu, il vient réclamer son dû. Il place régulièrement l’échéance du contrat sur une charnière temporelle : à l’aube, par exemple, au chant du coq. Autrement dit, ses actions sont linéaires, engluées dans les durées du temps compté. C’est leur point faible. Car à ces marchandages humains, trop humains, le texte de Jean oppose une action bouclée, circulaire, une figure souveraine d’éternité : le recours et le retour aux gestes premiers du Verbe, énoncés ici et maintenant. Du Verbe vif, qui fait instantanément ce qu’il dit.

L’alpha uni à l’oméga des versets consacrés est redoublé, à l’occasion, par le tracé d’un cercle bien terrestre : celui qu’un chartreux, champion consacré du Bien, dessine autour de lui à la pointe de son bourdon, sur le sol ardent du combat. Ailleurs, un capucin chasseur fait envelopper dans « un billet de l’évangile de Jean » (autant dire dans l’arme absolue), la balle d’un coup de feu à tirer. Ainsi dopé, le projectile débarrassera enfin l’alpage de Solomont du chamois noir insaisissable qui précipitait ce gras pâturage à la ruine.

Du reste, un peu partout dans les Alpes, des rites crépusculaires mettaient chaque soir en œuvre, à voix forte et porte-voix, les mots de Jean 1. Les pasteurs alpins leur prêtaient la force exceptionnelle de couvrir pour la nuit, abrités du mal, pâtures, troupeaux et armaillis, aussi loin que leur voix portait ces mots-là.

« Au commencement était le Verbe ». Un texte atteste l’existence d’une parole, antérieure à la création que ce Verbe opère. Un écrit, inspiré et daté, fait foi d’une oralité première, hors du temps. Il l’inscrit inévitablement dans le temps, en attendant l’ultime retour à la lumière sans ombre des commencements. Cette prise de l’oral par l’écrit, instituée entre histoire et éternité, génère une tension très puissante. C’est l’autre ressort, profondément paradoxal, de l’efficacité religieuse du Verbe selon Jean.

A leur échelon plus modeste, les légendes aussi ont une vie première, fondatrice. Le mode d’existence normal de tous les mythes, contes, proverbes, histoires drôles et autres récits - avant leur saisie éventuelle par l’écriture - est oral. En temps d’avant les textes (manuscrits, imprimés, numérisés), du verbe seul est déroulé. Une parole ailée, allante, va droit à qui l’accueille. Dès lors qu’on la couche, elle se rétracte, figée sous la plume et les yeux du scribe. Ainsi prise, la parole prend, comme abricots en confiture. Une deuxième vie des récits commence. Des lecteurs par milliers ouvrent le pot, tournent les pages, savourent le fruit en sucre. Puis referment le pot et le reposent sur son tablard.

Avant les confitures, conteuses ou récitants étaient seuls à porter la légende ou le mythe en mémoire vive ; seuls à en tresser les fils de vive voix, à l’adresse d’écoutes attentives et répétées. D’une génération humaine à la suivante, des auditeurs mués en conteurs prenaient la parole à leur tour, adressant le récit à des mémoires neuves qui, leur tour venu, feraient rebondir le conte. Et ainsi de suite.

En Gruyère, comme ailleurs en Europe, la belle saison des recueils et des confitures a couru du XVIIIe siècle finissant aux premières décennies du XXe. « Nous offrons au public la collection la plus complète de nos Légendes fribourgeoises », écrit l’abbé J. Genoud, l’an 1891, en tête du recueil qu’il donne pour publication à l’Imprimerie de l’Œuvre de Saint-Paul à Fribourg.

« Il était temps, ajoute-t-il aussitôt, de les regrouper en un seul volume, car plusieurs commençaient à être oubliées ou même étaient déjà entièrement effacées de la mémoire de nos contemporains. Le siècle qui bientôt va finir avait lentement mais sûrement démoli le bel édifice de nos traditions populaires. (...) Heureusement, dans beaucoup de contrées, des hommes se sont levés pour opposer une barrière à ce torrent de la dissipation et de l’oubli. » A l’aube du troisième millénaire, la retenue livresque du barrage, toutes sources orales confondues, se mesure en hectomètres de rayonnages.

Pour revenir au pot, l’image est à vrai dire un peu courte. Le livre que vous tenez ouvert fait plus et mieux qu’un bocal : c’est une armoire aux confitures. De Jehan l’éclopé au Poulain rouge de la Goletta, comptez dix-huit pots sur les tablards. Qui a soigné l’arbre, mûrit les fruits ? Qui en a fait récolte ? Comment furent-ils lavés, dénoyautés, le sucre pesé, la bassine chauffée, écumé le bouillon, jaugée la prise ?

C’est toute une histoire, cette deuxième vie des légendes. En Gruyère, elle reste toute entière à écrire. Le Musée gruérien conserve, cote 339, un fort manuscrit relié de toile noire : 234 pages calligraphiées, 32 pièces complètes, certaines signées ‘Pic-Pic’, la 33e inachevée. La moitié environ des textes publiés ici s’y trouve déjà. La tradition orale attribue la rédaction du ms. 339 à Marie-Alexandre Bovet (1858 - 1939).

Neveu d’ecclésiastique, collégien à Saint-Maurice, breveté notaire, contrôleur des hypothèques en semaine quarante-cinq ans durant, naturaliste amateur et folkloriste du dimanche, Bovet fait partie de la cohorte de lettrés et de notables qui, dans la foulée du doyen Bridel, de Joseph Reichlen, Victor Tissot et tant d’autres, « inventèrent la Gruyère », selon l’heureuse formule de Patrice Borcard.

Le manuscrit fut donné au musée par Mlle Agnès Bovet, nièce de Joseph, l’abbé musicien, lequel le tenait de son oncle... Marie-Alexandre. Une transmission manuelle et familiale soutient donc la tradition orale. Jusqu’à plus ample informé. Car à l’examen, trois écritures clairement distinctes se partagent le ms. 339. L’enquête pourrait dès lors commencer. Soit A, B et C : lequel était M.-A. Bovet ? Qui étaient les deux autres ? Quelles modifications dans les passages de l’oral à l’écrit ? Aux mains des scribes d’abord (qui travaillaient sans magnéto), aux mains des éditeurs ensuite, que sont les récits devenus ?

Côté imprimés, on repère six éditions de l’armoire aux légendes, à compter de celle de l’abbé Genoud. Elles sont étiquetées tantôt fribourgeoises, tantôt gruériennes. De l’une à l’autre, les éditeurs sélectionnent et croisent les pots, mettent la marchandise aux dimensions de leur meuble... ou rectifient les confitures à leur goût. Un préfacier fait parfois cerise sur le tableau. Dans la lignée Légendes gruériennes, Auguste Schorderet en 1919, Henri Gremaud en 1968 ont pris, avant le signataire de ces lignes, le risque de mettre en perspective les récits.

Surtout, graveurs, peintres ou illustrateurs sont mis à forte contribution. Forte parce que l’imagerie transpose et restitue dans son registre une part de l’essentiel : la vivacité, l’intonation, le mouvement, la couleur - bref la présence propre aux récits, quand ils allaient de vive voix et de bouche à oreilles.

Pour un supplément de vie en images, l’édition 2004 de ces légendes est un millésime mémorable. Servies par une mise en page riche d’effets détonants, les compositions de Gisèle Rime, étincelantes ou ombreuses, endiablées et tendres, font littéralement merveille. Elle a dosé un alliage enchanté de fantastique et de réalisme, de nature vive et de surnature. L’éclat de ses images dynamisera à coup sûr la troisième vie des légendes. Celle qui n’a pas cessé de bourgeonner sur la confiture des écrits, le soir au coucher des enfants dans la voix des grands ; ou alors dans les restitutions publiques des conteurs et conteuses du pays. Je pourrais en nommer cinq ou six, vivants de grand talent. S’ils passent à portée de votre présence, courrez leur prêter l’oreille.

A nuit faite et couchés, Jean veillant en Lumière, vous dormirez à rêve ouvert.




Toute l’information pratique concernant l’ouvrage est accessible sur le site de l’éditeur :

www.lagruyere.ch/editions-grueriennes/legendes.htm