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Les émotions patrimoniales

par voisenat - publié le

Le programme de recherche sur les émotions patrimoniales s’est déroulé de 2001 à 2010.

Problématique :

Le patrimoine ou le monument ne sont plus aujourd’hui de simples témoins immobiles de l’histoire nationale (l’ont-ils d’ailleurs jamais été ?) mais la source de débats, d’engagements collectifs voire de révoltes qui surgissent de façon souvent inattendue et incontrôlable et témoignent d’une forte sensibilité au passé dans des groupes sociaux très divers ou très composites.

On sait combien la notion de patrimoine s’enracine dans ce qui fut son repoussoir : la destruction, révolutionnaire, moderniste ou mercantile, des traces du passé, stigmatisée sous le vocable de vandalisme. Aujourd’hui, un répertoire restreint d’événements déclenchent ces mouvements. Il suffit qu’un site, un paysage, un édifice, un quelconque support de mémoire et d’identification soit détruit, transformé, détourné de sa fonction antérieure ou, simplement, menacé de l’être. L’émotion conjure le spectre de la perte. Reste à comprendre la dynamique sociale de sa genèse, de sa diffusion et de son extinction, à définir les modalités de l’engagement des groupes et des individus, à identifier les processus de la médiatisation et de la confrontation institutionnelle qui contribuent puissamment à métamorphoser un débat restreint en « scandale » puis en « affaire », à expliciter la diversité des langages (controverse scientifique, combat politique, manifestations collectives de tous ordres ...) et les régimes de valeurs qu’ils expriment.

Les recherches conduites sur ce thème par le Lahic et ses partenaires partent tous de cas précis, minutieusement analysés. Même si le rayonnement de l’émotion - du local au mondial - est variable, son épicentre et sa temporalité sont toujours délimités, offrant à l’enquête ethnographique et micro-historique des terrains exemplaires.


Déroulement :

- En 2001-2002 un séminaire a commencé à explorer, à partir d’études de cas, les modes d’approche de ces « émotions « collectives :

— Bérénice Waty : La dérestauration de Saint-Sernin de Toulouse.

— Daniel Fabre : L’incendie du Parlement de Bretagne à Rennes. La découverte du Parvis de l’église Saint-André à Carcassonne. Le projet annulé de commémoration de la création de l’université de Toulouse. Les restaurations d’Oradour-sur-Glane.

— Véronique Dassié : La destruction du Parc de Versailles par la tempête de 1999.

— Nathalie Heinich : L’affaire des colonnes de Buren. L’emballage du Pont-Neuf par Christo. La croix de Morellet à l’abbaye du Bec-Hellouin. "Un Beaubourg en Vendée" : la fontaine commandée à B. Pagès à La Roche-sur-Yon.

— Pierre Centlivres : La destruction des Bouddhas d’Afghanistan.

— Sylvia Ostrowestky : La monumentalisation du ghetto de Varsovie.

— Eric Mension-Rigau : Les châteaux privés saisis par l’émotion patrimoniale.

- A la suite de cette première prospection qui a été, en outre, nourrie des apports de nos collègues Francis Chateauraynaud et Philippe Urfalino sur les méthodes d’analyse des controverses, la Mission à l’ethnologie de la Dapa (Ministère de la Culture) a lancé en 2003 un programme de recherches intitulé « Emotions patrimoniales ». Trois projets ont été retenus qui prolongent et approfondissent les propositions théoriques du Lahic.

— Lunéville, château des Lumières : les formats d’une “ cause nationale ” (Noël Barbe et Jean-Louis Tornatore)

Outre l’intérêt que représente pour une approche ethnologique l’actualité de “ l’affaire de l’incendie du château de Lunéville ” et le déroulement « en direct » d’un processus de requalification patrimoniale, il semble que, parmi les motifs d’émotions, la destruction soudaine, accidentelle ou volontaire, comprise comme l’envers de l’œuvre du temps, ou plutôt comme une accélération, une irruption dans un processus lent, éclaire particulièrement sur les mécanismes de réduction à l’œuvre dans la patrimonialisation. La recherche interroge la mobilisation qui s’est immédiatement déployée au lendemain de la “ catastrophe ”, en évalue la consistance à travers une série de questions qui visent à décliner ses formats politiques. Ceux-ci ont trait successivement au cadre de référence du monument (les lieux du patriotisme lorrain), à son opérativité symbolique (registres d’émotions selon la valeur de remémoration, historique ou d’ancienneté), à sa problématisation socio-économique dans la société contemporaine (patrimoine et développement local).

— Un exemple d’émotion patrimoniale : Versailles et la tempête de 1999 (Véronique Dassié)

Cette recherche se propose d’étudier la campagne de soutien international en faveur des arbres du parc du château de Versailles détruits par la tempête de 1999. Cette dernière a en effet joué le rôle de catalyseur d’une solidarité imprévue, où l’Etat, la presse et les particuliers se sont mobilisés. Le terrain réalisé ouvre donc diverses perspectives :
La diffusion de l’émotion patrimoniale implique des acteurs éclectiques. Le rôle de la presse nous permet d’envisager la place des ressources médiatiques dans l’expression d’une solidarité mondiale. De plus, l’action des vents sur le parc de Le Nôtre est apparue au lendemain de la tempête comme l’indicateur d’un bouleversement climatique, signe d’une « rébellion de la nature » qui serait, en quelque façon, redevenue maîtresse de ses éléments cultivés et patrimonialisés. Enfin, c’est en inventant la pratique d’une « adoption d’arbres », sur le modèle des adoptions humanitaires que la replantation du parc a été financée. L’importance de la mobilisation invite donc à considérer l’articulation entre privé et public telle que l’inscription du végétal l’autorise, et d’interroger la notion de parenté symbolique ici mise en oeuvre.

— Conversion et résistance patrimoniales : la vallée des Camisards et le hameau de la Roquette (Françoise Clavairolle, université de Tours)

Cette recherche vise à observer et analyser le jeu complexe des relations et les polémiques qui ont surgi au sein d’un ensemble hétérogène d’agents sociaux à l’occasion de deux projets d’aménagement de sites : l’édification du barrage de la Borie qui menace une vallée considérée comme “un lieu d’émotion sacrée pour la diaspora huguenote” et la mise en valeur d’un hameau, dans le cadre de l’“écomusée de la Cévenne” créé par le Parc national des Cévennes. Ces cas ont été retenus parce qu’ils s’inscrivent dans deux “ terrains ”, géographiquement et culturellement proches, qui présentent par conséquent des caractéristiques relativement homogènes tant d’un point de vue historique que socio-économique. Dans un cas, pourtant, celui du barrage, la mobilisation s’est faite au nom du patrimoine de la vallée, tandis que dans l’autre elle est née de l’opposition à la mise en valeur patrimoniale du hameau de la Roquette aujourd’hui déserté. La confrontation de ces deux “émotions” devrait permettre d’échapper à la tentation, très largement illustrée par les travaux actuels, de réduire le rapport que les sociétés entretiennent avec leur territoire et leur histoire par le biais du patrimoine à une alternative entre une vision soit enchantée soit critique de celui-ci, comme histoire appropriée ou au contraire en oubli. Plutôt que de faire du patrimoine, dans une perspective essentialiste, le socle objectif du discours identitaire ou au contraire de s’attacher à dénoncer “l’illusion patrimoniale”, cette recherche veut s’employer à montrer que l’intensité des émotions qui se manifestent et des controverses qui accompagnent les projets patrimoniaux sont de puissants révélateurs des modalités de production du patrimoine par l’ensemble des agents sociaux. C’est ainsi qu’à travers de véritables conflits de légitimité se font jour l’existence et l’affirmation d’une autorité “publique” face à l’autorité souvent souveraine des collectivités, des institutions et du pouvoir centralisé.

- Enfin de 2007 à 2010, quatre rencontres scientifiques ont eu lieu qui ont permis d’explorer une série d’études de cas et d’élargir la problématique :

1re session : journées d’études des 12 et 13 mars 2007

2e session : journée d’études du 8 novembre 2007

3e session : journées d’études des 30 septembre et 1er octobre 2008

4e session : journées des 18 et 19 mai 2010


Résultats :

Les recherches financées par le ministère de la Culture ont toutes abouti à une publication :

- Les formats d’une cause patrimoniale. Agir pour le château de Lunéville
Sous la direction de Jean-Louis Tornatore et Noël Barbe.
Les Carnets du Lahic 6, Lahic / DPRPS-Direction générale des patrimoines, 2011.

- La Borie sauvée des eaux. Ethnologie d’une émotion patrimoniale
Françoise Clavairolle.
Les Carnets du Lahic 7, Lahic / DPRPS-Direction générale des patrimoines, 2011.

- Adopter des arbres. Les racines d’une émotion patrimoniale dans le parc du château de Versailles.
Véronique Dassié
Les Carnets du Lahic 8, Lahic / DPRPS-Direction générale des patrimoines, à paraître en 2012.

Par ailleurs, trois publications collectives ont permis de rendre compte des cas analysés lors des séminaires ou des journées d’études :

- Emotions patrimoniales I, Livraisons d’histoire de l’architecture, n°17, 1er semestre 2009.

- Emotions patrimoniales II, Livraisons d’histoire de l’architecture, n°22, 2e semestre 2011.

- Un volume des Cahiers de l’ethnologie de la France, aux Editions de la Maison des sciences de l’homme est actuellement en préparation.


Responsables : Daniel Fabre, Christian Hottin, Claudie Voisenat