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De Jasmin à Mistral : écritures autobiographique occitanes

par Nadine Boillon - publié le

Philippe Gardy, article de présentation au numéro 2 du tome CIX, de la revue des langues romanes, Publications de l’université Paul-Valéry Montpellier III, 2005

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L’écriture autobiographique en occitan apparaît au cours du XIXe siècle, alors même que se dessine, en plusieurs étapes, au lendemain de la Révolution française, une renaissance à la fois linguistique et littéraire qui devait notamment aboutir, dans les années 1850, à la fondation du Félibrige provençal, puis à son essaimage progressif dans l’ensemble des pays de langue d’oc, de Nice à la Gascogne, de l’Auvergne à la Méditerranée. Cet élan renaissantiste, dont on peut saisir les premières manifestations dès la deuxième moitié du XVIIIe siècle dans des œuvres aussi dissemblables par ailleurs que celles de François-Toussaint Gros ou d’Antoine Fabre d’Olivet, a connu son moment sans doute le plus essentiel entre 1830 et 1860 : c’est alors qu’émerge, sous des formes diverses, un sujet lyrique d’oc qui désire prendre en charge la destinée d’une langue en faisant de celle-ci le lieu par excellence d’un chant nouveau, à la fois profondément individuel et solidement enraciné dans la collectivité. Au mythe du « peuple », et, plus encore, à celui de la « voix populaire », à la fois une et multiple, fait écho, dans un même système organique, celui du poète capable par la seule puissance de ses chants, d’élargir sa voix personnelle aux dimensions de ce vaste chœur anonyme.

À ces « poètes », comme ils aiment à s’appeler tout au long du siècle, se pose la question complexe et difficile de leur place dans la société et, plus encore, dans la société littéraire de leur temps. L’émergence de leur voix est souvent vécue, par eux-mêmes comme par ceuxqui la reçoivent, comme une naissance à rebours des convenances et des règles, mais c’est bien vers ces mêmes règles et convenances, comme vers un idéal, que tous se tournent, pour obtenir, en retour, une reconnaissance, une parcelle de légitimité. Le passage de la vie à l’écriture et, plus encore, l’institution de la vie personnelle par l’onction de l’écriture, constituent pour ces poètes un seuil majeur, l’épreuve par excellence où le sujet, se reconnaissant, se voit par la même occasion nommé et qualifié comme tel. L’« atelier » ou, plus exactement, la « boutique » agenaise de Jasmin, comme, dès avant lui, celle de Verdié aux quatre vents des ruelles bordelaises, a été le lieu de cette épreuve de vérité où, dans un seul et même mouvement, le « patois » se métamorphose en langue et le chansonnier anonyme et méconnu en poète qu’en retour on célèbre . Le travail du vers, allié à celui d’autres matières qui enracinent l’ouvrage de poésie dans le réel d’un vécu souvent durement éprouvé, fait se rejoindre la main et l’esprit dans un mouvement qui accompagne désormais l’individu tout au long de son existence. Coiffeur, comme Jasmin, tailleur, paysan, meunier, tourneur ou cafetier comme d’autres, le poète est d’abord l’artisan de sa propre vie, et le récit autobiographique en devient l’illustration centrale, en quelque sorte le chef-d’œuvre, qu’il s’agisse d’en célébrer les origines ou, dans d’autres cas, d’en marquer avec une certaine solennité l’aboutissement. Jasmin, ici encore, fait sans doute figure de modèle majeur, lui qui, a placé le grand poème autobiographique, dans un effet d’écho très remarquable, aux origines et à l’aboutissement de son œuvre. Dans les deux hypothèses, il s’agit de « se » voir, transfiguré par les épreuves du temps et les péripéties d’une reconnaissance sociale difficile, et de tendre cette image ciselée au jugement d’autrui.JPEG

Curieusement, mais de façon finalement toute logique, un « autre » modèle autobiographique en occitan a pris naissance, après 1850, de l’élan jasminien, mais en s’y opposant le plus souvent avec vigueur. Ce modèle fin de siècle, dont le représentant le plus éminent est sans doute Frédéric Mistral, obéit aux schémas constitutifs de tout mouvement littéraire en évolution : il émerge à travers un fort mouvement de distinction, de la même façon que la nouvelle école poétique, née en Provence avec la création du Félibrige en 1854, s’était évertuée dès l’abord à se différencier de ses prédécesseurs immédiats, locaux ou plus éloignés, au premier rang desquels figuraient précisément Jasmin. Les félibres, en choisissant de se nommer ainsi, se distinguent aussi bien des troubaires provençaux que des poètes « dialectaux » des autres régions occitanes. Et pour certains d’entre eux également, l’exercice autobiographique devient assez vite un passage obligé : Mistral le premier, par étapes, ajouts et repentirs nombreux, s’y consacre pendant de longues décennies, tandis que d’autres, ses proches (Joseph Roumanille, Alphonse Tavan), ses disciples plus ou moins dociles (Baptiste Bonnet, Joseph Laurès) ou ses émules des générations suivantes (Paul Ruat, Michel Camelat, Michel Pons...), empruntent le même chemin.

Ces effets d’imitation furent aussi, à l’origine, l’expression de stratégies où se mêlaient la recherche de la distinction et celle de l’autorité sur le devenir des enjeux linguistiques et littéraires dont le Félibrige devint très tôt le théâtre. Ils éclairent, sans les expliquer vraiment, les premières émergences de ce deuxième modèle d’écriture autobiographique, « mistralien » ou félibréen : il s’agissait là, principalement ou latéralement, de délivrer une interprétation du temps écoulé, de désigner pour chacun sa place particulière et, plus encore probablement, de situer œuvres et itinéraires dans leurs singularités respectives. Ces stratégies d’ordre personnel ou collectif, malgré l’intérêt qu’il peut y avoir à les interroger davantage et à mieux dessiner le cheminement de leur réalisation, ne doivent cependant pas dissimuler ce qui rend précieuses ces naissances occitanes de l’écriture autobiographique. Celles-ci, en effet, entrecroisent au fil de destinées individuelles et d’entreprises qui se voudraient à visées plus générales deux tresses qui n’en finissent pas de se recouvrir et de se confondre. D’un côté, il y a ce qu’on appellera la revanche des « pauvres », de ces petits artisans difficilement parvenus à se faire un nom dans leur métier et l’art de faire des vers à travers l’usage d’un « patois » souvent méprisé par les élites nationales. Au-delà de ce qui sépare troubaires et félibres, Roumanille est de ceux-là, comme Mistral à sa façon, dont l’œuvre est elle aussi revanche sur les temps de l’enfance et la séparation des langues et des cultures. Ces retours et ces recours, ces résistances qui se voudraient conquérantes, ont dû pour se coaguler en écritures franchir le pas de l’autobiographie et, plus encore, intégrer celle-ci, quelque forme qu’elle ait pu alors revêtir, au cœur même de leur élaboration. Jasmin naît véritablement à la voix qui fut la sienne propre de cette seconde naissance, en poème de soi ; il en va de même, au bout du compte, pour Mistral, malgré l’illusion d’optique qui tendrait à voir dans les Memòri e raconte de 1906 un texte quasi testamentaire, séparé des autres grands écrits poétiques et destiné d’abord à diffuser la vulgate d’une existence exemplaire. Les successeurs de Jasmin, comme du côté du « modèle » mistralien, Tavan ou Bonnet, plus tard Ruat ou Camelat, s’ils « passent » par l’autobiographie, ne font pas, précisément, qu’y passer : celle-ci est à la fois pour eux un moment, une origine, et une sorte de fil rouge à partir duquel s’est élaborée l’œuvre tout entière.

Ces autobiographies occitanes apportent ainsi leur lot d’enseignements concernant ce qui serait leur style, selon le titre de l’étude justement célèbre de Jean Starobinski , et leur fonction dans l’émergence et le développement d’une écriture. Du côté de Jasmin et de ses émules, elles nous montrent comment le choix de l’écriture versifiée n’est pas contradictoire, bien au contraire, du récit plus ou moins ordonné auquel toute autobiographie doit se soumettre : le poème autobiographique, qu’il soit « long poème », ensemble de poèmes ou même poème bref, est lui aussi le lieu d’une mise en ordre du sujet aux prises avec ses multiples représentations. L’emploi du vers est d’abord, dans le cas occitan, affaire d’époque, de technique d’écriture et de reconnaissance. Jasmin vit dans un monde où le vers est encore pour beaucoup le moyen d’expression le plus haut. Hugo ou Lamartine (et Béranger, bien sûr), parmi beaucoup d’autres, en sont alors les témoins exemplaires. La culture de l’Agenais est par ailleurs, du côté des siens, en occitan, modelée par l’usage du vers français adapté à la langue du lieu : les chansonniers des charivaris, comme Verdié à Bordeaux déjà ou Pierre Lesca à Bayonne avant Verdié, ont été formés à cet usage. Cette « naturalité » de l’écriture versifiée, comme les prestiges qui lui sont attachés, constituent le chemin obligé vers cette légitimité que tous recherchent . On ajoutera que le « je » lyrique romantique verse volontiers du côté d’une écriture dont le caractère autobiographique ne fait guère de doute. Chez les premiers félibres provençaux, on retrouve ce même goût pour un lyrisme où les figures et les motifs les plus significatifs du romantisme voisinent et souvent se confondent avec un chant plus « personnel » à fortes résonances autobiographiques. Les deux recueils de Tavan, comme le premier recueil d’Aubanel, La Mióugrano entre-duberto (La Grenade entr’ouverte, Avignon, Roumanille, 1860), expérimentent cette confusion des genres, entre « sincérité » des sentiments et des faits d’un côté, et mise en scène des motifs poétiques privilégiés d’une époque d’un autre .Mistral, quant à lui, offre l’exemple d’une entreprise d’écriture au sein de laquelle la tentation autobiographique, bien loin de représenter un horizon lointain, lié au seul bilan d’une vie, apparaît au contraire comme le lieu même de cette entreprise, son enracinement premier et toujours interrogé. Il en va certainement de même pour un prosateur tel que Baptiste Bonnet, dont l’œuvre mémorielle illustre ce « tremblement » majeur qui sépare et réunit le récit du roman et celui du je intime, autour de la double question du sujet linguistique et de sa représentation dans le temps et dans l’espace, entre le village gardois de Bellegarde et Paris d’une part, et ces figures tutélaires que furent pour lui Mistral et Daudet d’autre part.