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Musée et muséologie

par Nadine Boillon - publié le

Dominique Poulot, Paris, Editions La découverte, 2005.

Site de l’éditeur : www.collectionreperes.com


INTRODUCTION

Au terme d’une histoire complexe, le musée figure aujourd’hui une institution centrale et incontestée de la culture occidentale. Sa croissance spectaculaire dans le dernier tiers du XXe siècle est le fruit d’investissements - publics et privés - considérables qui ont permis l’émergence ou la recomposition de collections, la création, l’extension ou la rénovation de bâtiments, la multiplication des expositions, l’apparition de services nouveaux dédiés aux publics. Un tel processus de développement a impliqué, avec la redéfinition des conceptions muséales, une modification des pratiques professionnelles qui a pris des formes diverses selon les pays et tarde parfois à obtenir une reconnaissance officielle.

Par opposition aux images médiocres sinon négatives, au moins en Europe, des années 1950-1960, le musée contemporain jouit d’une autorité intellectuelle maintenue, voire exerce une certaine fascination, bien au-delà des intérêts propres à la sphère académique. Devenus pour certains emblématiques d’une post-modernité, les musées participent de la consommation touristique et de l’économie du divertissement : ils relèvent de la « culture de masse », quand le nombre de leurs visiteurs rivalise avec celui des clients des cinémas, ou avec celui des spectateurs des matches de football. Ainsi l’Allemagne compte aujourd’hui entre 90 et 95 millions de visiteurs par an : comme dans à peu près tous les pays développés, un tiers de la population fréquente régulièrement les musées, un tiers y pénètre rarement, le dernier tiers n’y entre jamais.

Cet essor alimente chez ses détracteurs la critique d’une « prolifération » indue, et de ses effets pervers, selon la logique de la rhétorique réactionnaire, tandis que d’autres y reconnaissent un progrès des valeurs démocratiques. La préoccupation du public, installée désormais au cœur de la vocation des établissements, voit parfois dans l’institution un agent de régénération pertinent et efficace du tissu social, ou l’instrument d’une politique multiculturelle, accordé aux communautés qui doivent s’en saisir. Le souci de faire coopérer les acteurs publics et privés, l’Etat et les personnes morales responsables des musées, mais aussi plus largement les artistes, les communautés culturelles, ou les fondations, en respectant la spécificité de leurs engagements, s’accompagne d’un souci éthique comme en témoignent les rédactions, multipliées ces dernières années, de différents codes ad hoc.

Le musée semble pouvoir contribuer à l’émergence d’un intérêt commun, au sein de l’espace public. Il exerce de fait une hégémonie en termes de collections comme de réflexion collective à propos du patrimoine, tant du point de vue de l’appartenance et de l’identité que du point de vue de l’expérience de l’altérité. Car loin d’illustrer la perpétuation de l’authenticité et des valeurs de l’âge d’or ou de l’ethnie, selon l’ancien dessein essentialiste, la nouvelle culture muséale nourrit une réflexion sur la mémoire, son travail, ses ambivalences et ses paradoxes, voire les ressources qu’elle offre en face de l’abjection historique. L’étonnante plasticité dont le musée a fait preuve durant ces dernières décennies lui a permis aussi de témoigner pour des biens culturels liés à l’anthropologie, aux processus écologiques, ou encore au patrimoine immatériel dans le domaine des sciences naturelles et humaines.

Le musée vit pourtant des incertitudes nouvelles : c’est un lieu public qui attire des visiteurs autour d’objets exposés, mais son fonctionnement semble devenir de plus en plus énigmatique au fur et à mesure qu’il est davantage ausculté. La muséologie est un genre flou où se mêlent une muséographie italienne ou espagnole érudite, liée souvent à la bibliothéconomie, une muséologie allemande marquée par la théorie pédagogique et l’histoire des concepts, une muséologie sémioticienne d’Europe centrale apparue au cours des années 1960-1970, et dont les avatars sont multiples, mais aussi une littérature juridique et administrative, une sociologie de l’organisation ou du travail, enfin une archéologie qui a fait de la promotion de la culture matérielle une forme d’apostolat culturel et social par le biais des techniques d’exposition liées à l’interprétation. Reste qu’une préoccupation de gestion des organisations semble tenir lieu aujourd’hui de lingua franca, sinon de nouvelle vulgate, tandis que les savoirs traditionnels de l’histoire de l’art ou de l’histoire des sciences connaissent une relative marginalisation.