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Une vision planétaire.

par Nadine Boillon - publié le


Claudie Voisenat, "Introduction" à L’ésotérisme contemporain et ses lecteurs - Entre savoirs, croyances et fictions, Claudie Voisenat et Pierre Lagrange, Paris 2005, Edition Etudes et recherches, Bibliothèque publique d’information. Préface de Daniel Fabre

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Introduction

« Si nous commençons à admettre qu’il existe fût-ce une seule donnée, dans l’univers, qui ne révèle pas quelque chose d’autre, nous sommes déjà hors de la pensée hermétique ».

Umberto Eco, Le pendule de Foucault, p. 467.

Le 24 décembre 1968, Frank Borman, James A. Lovell et William Anders, les trois astronautes du vol Apollo 8 sont les premiers hommes placés en orbite lunaire. Au cours des heures qui suivent, ils font une dizaine de révolutions autour de la lune et prennent des photos dont celle, devenue mondialement célèbre, du lever de terre. La retransmission télévisée et radiophonique de l’événement sera suivie par près d’un milliard d’hommes et de femmes, dans 64 pays. On le sait désormais, « La terre est bleue comme une orange »[1], elle semble aussi minuscule et fragile, un havre, une patrie planétaire.

Trois mois plus tard, en mars 1969, Russel Schweickart dont le module lunaire tourne en orbite autour de la terre est à son tour fasciné par la vision d’un monde dont la globalité et la finitude le bouleversent :

« Et tu t’identifies à Houston, et puis à Los Angeles et Phoenix et New Orleans. Et puis tu te rends compte qu’en toi-même tu t’identifies à l’Afrique du Nord... Tu t’attends à la voir, tu l’anticipes... Lorsque tu fais le tour de la terre en une heure et demie, tu te rends compte petit à petit que ton identité fait partie de l’ensemble de la terre toute entière. Et ça change tout »[2].

C’est l’amorce d’une nouvelle prise de conscience, la terre n’est plus à maîtriser et posséder mais à protéger, et « la vie n’apparaît plus comme un agrégat d’éléments divers et isolés mais comme un système global »[3]

Ces mêmes années, l’analyse systémique prend en effet son essor sous l’impulsion de la publication en 1968 de la Théorie générale des systèmes de Ludwig von Bertalanffy. On découvre le holisme, la complexité, l’interaction, la transdisciplinarité et les vertus de l’analogie. En même temps, l’histoire de quatre siècles de développement de la pensée scientifique montre qu’en préférant Descartes à Pascal, on a entériné la victoire de la partie sur le tout, de la fragmentation sur la cohésion et l’idée s’impose qu’il est devenu nécessaire, vital même de renouer avec une pensée globale, une pensée du tout, à l’échelle de la planète. En France, c’est Edgar Morin qui se fait le porte-parole de cette nouvelle vision du monde :

« Nous ne sommes pas aux débuts de la post-histoire, nous ne sommes pas à la fin de la préhistoire humaine, nous sommes à un nouveau commencement. Nous aurons à affronter les problèmes énormes du « sous-développement » du tiers-monde et de notre propre sous-développement humain, psychique et moral. Nous aurons à affronter les conséquences de l’invasion de la techno-science sur la démocratie, sur la vie quotidienne et enfin sur la pensée. Nous aurons à réapprendre à voir, à concevoir, à penser, à agir. Nous ne connaissons pas le chemin, mais nous savons que le chemin se fait dans la marche. Nous n’avons pas de promesse, mais nous savons que l’impossible devient possible autant que le possible devient impossible. Nous avons une nécessité : révolutionner pour conserver et conserver pour révolutionner. Nous avons une tâche : sauver la biosphère et civiliser ce monde. Voilà le nouveau futur, incertain et fragile, que nous devons nourrir. Nous n’avons pas la Terre promise, mais nous avons une aspiration, un vouloir, un mythe, un rêve : réaliser la Terre patrie »[4]

Il s’agit de fonder un « nouvel humanisme » - un terme aujourd’hui repris à loisir par les hommes politiques - un humanisme respectueux des autres peuples de la terre et de la nature. Un humanisme global, aux dimensions de la planète. Nul ne saurait aujourd’hui nier qu’à ne penser qu’ici et maintenant, l’homme occidental a provoqué des désastres écologiques dont il commence à peine à mesurer l’ampleur et qui menacent son avenir proche. Et le sentiment que l’humanité est au bord de la falaise est devenu de plus en plus prégnant. De nouveaux termes se sont imposés : on parle de bioéthique, de développement durable, de commerce équitable...

Toute la politique de la communication scientifique et technique, telle qu’elle s’est développée au cours des trente dernières années va dans le même sens, avec pour fers de lance des personnalités comme Michel Serres, Albert Jacquart, Hubert Reeves, Joël de Rosnay, ou l’écrivain Jean-Claude Carrière[5]- Tous renouent les liens de l’infiniment grand et de l’infiniment petit, souvent à l’aide de ces outils de pensée vertigineux dont la physique des particules a doté l’homme depuis Einstein, la théorie de la relativité et les développements de la mécanique quantique. De l’atome à l’univers, et peut-être même aux univers, il n’y a pas de rupture mais une continuité, comme dans ces longs plans continus abondamment utilisés par la publicité qui partent des étoiles pour se rapprocher de la terre, rentrer dans le corps humain ou s’achever sur le regard grave d’un nouveau-né. Parce que l’univers est un emboîtement de systèmes interdépendants, partout, il faut relier. Relier pour comprendre, pour se comprendre. Relier les hommes entre eux - et l’Internet est apparu comme l’instrument providentiel de la construction de ce nouveau village planétaire -, relier l’homme à l’univers, relier l’esprit et le corps... L’élan de solidarité sans précédent qui a suivi le tsunami de décembre 2004, causé par un séisme qui fit un instant vaciller la terre sur son axe, est révélateur de ce nouvel état d’esprit. Comme le sont aussi la recherche de nouvelles formes de thérapies ou de pratiques corporelles qui ne découpent pas l’homme en une série d’organes dissociés les uns des autres. Pour certains, soigner l’homme et soigner la planète est d’ailleurs devenu une seule et même chose[6] de même qu’action humanitaire, souci écologique et éthique économique se rejoignent dans une vision alternative des rapports entre les peuples de la terre.

De façon assez paradoxale, mais nous verrons que le paradoxe est au cœur de la nouvelle pensée occidentale contemporaine, la science et la modernité semblent en être arrivées à une situation de double contrainte, la science s’étant fondée sur une fragmentation de ses objets, tandis que la modernité construisait un individu de plus en plus conscient de son existence en tant que sujet autonome et doué d’esprit critique. Aujourd’hui l’homme occidental est à la recherche d’un nouveau pacte lui permettant de restaurer des liens oubliés, avec un sentiment aigu de la responsabilité de ses choix et la perspective toujours plus présente d’une catastrophe imminente.

Or, le témoignage initial du cosmonaute Russel Schweickart se découvrant une identité planétaire en voyant la terre depuis l’espace est raconté par David Spangler* comme le moment où, en 1974, s’opère en lui la révélation qu’un nouvel âge est réellement advenu.

« Assis à côté de Rusty [Russel], tandis qu’il tissait la toile magique de son histoire, j’ai fait l’expérience d’un changement de perspective si subit et si distinct qu’il m’a semblé que le déclic était audible... Je me suis rendu compte, tout à coup, que je vivais dans un monde où nous avions dépassé les vieilles frontières pour atteindre une nouvelle vision. Ce monde n’était plus à présent le rêve d’un romancier mais bien notre monde à nous, le monde de la réalité... Au-delà de la spéculation et de la philosophie, nous pouvions commencer à voir une terre autre que celle que nous révèlent nos perspectives anciennes. Nous pouvions voir la terre dans sa globalité et nous pouvions nous voir comme faisant partie de cette globalité »[7]

David Spangler est l’une des figures de proue du New Age, un terme dont on lui attribue d’ailleurs communément la redécouverte moderne. Enfant inspiré, il deviendra au début des années 70 l’un des co-dirigeants de la communauté de Findhorn* en Ecosse, où les légumes poussent sous l’influence des deva - esprits de la nature - et l’auteur de livres en partie dictés par une entité supérieure. Revenu aux Etats-Unis en 1973, il sera et demeure l’un des penseurs d’une nouvelle « vision » qu’il qualifie d’holistique, féministe, mystique, planétaire, interactive.

Egalement liée à cette image de la planète dans sa globalité, la fameuse hypothèse Gaïa, élaborée par James Lovelock en 1969, postule que la terre est un organisme vivant, capable de contrôler et de réguler les conditions qui rendent la vie possible, une hypothèse qui en vient aujourd’hui à se confondre, malgré les avertissements de son auteur, avec le renouveau des cultes païens de la Terre-Mère.

Aussi étrange que cela puisse paraître au premier abord, cette image de la terre « bleue comme un orange » est aujourd’hui devenue l’une des icônes de la pensée ésotérique contemporaine. Mais est-ce si étonnant ? La conscience d’une communauté de destin entre l’homme et l’univers est en effet au cœur de la pensée ésotérique, une pensée qui fonctionne par associations, qui postule la cohésion entre le tout et les parties[8] qui tisse sans relâche les liens de sens qui unissent toutes choses. Devant l’urgence nouvelle à penser la globalité et la complexité, il semble bien que l’ésotérisme soit devenu, pour nombre de jeunes et au prix de certains aménagements, « bon à penser ». Les succès cinématographiques ou éditoriaux du moment en sont d’ailleurs révélateurs.

Qu’ont en effet de commun Harry Potter, le Seigneur des Anneaux, le Da Vinci Code, la Guerre des Etoiles, qui occupent depuis des mois la couverture de magazines titrant sur la montée de l’irrationnel, la folie de l’ésotérisme... et certains ouvrages plus discrets mais qui n’en sont pas moins des best-sellers comme La prophétie des Andes de James Redfield ou l’Encyclopédie du savoir relatif et absolu de Bernard Werber ? Ils proposent une autre vision du monde, un monde où les choses signifient toujours plus que ce qu’elles paraissent. Un monde dominé par les lois de la sympathie, dont les éléments sont moins liés entre eux par des relations de causalité que par des systèmes de correspondance fondés sur la contiguïté et la similarité en une sorte de déterminisme généralisé[[9]- un monde où la magie, cette « gigantesque variation sur le thème du principe de causalité »[10] est remise à l’honneur.

A n’en pas douter, l’ésotérisme répond bien à un besoin actuel. Encore convient-il de comprendre lequel et surtout d’évaluer les propositions qu’il est susceptible d’apporter, d’en cerner les implications et les éventuelles dérives[11] Faut-il y voir une menace pour la pensée occidentale fondée sur la rationalité, la laïcité et la démocratie, s’agit-il simplement d’un réenchantement de notre monde épuisé par la prééminence de la matérialité, une sorte de retour du merveilleux refoulé, ou encore un réensauvagement de notre civilisation exsangue par des hordes de jeunes barbares portés par l’esprit dyonisiaque du tragique[12] ? Les interprétations, on le voit, ne manquent pas et ne sont pas toujours dénuées d’arrière-pensées politiques dans la mesure où le politique reste le lieu où s’affrontent divers projets de société. Or, bien au-delà de l’image classique de la femme abandonnée qui va trouver une voyante pour savoir si elle peut espérer un « retour d’amour », ou plus moderne de la lenteur hiératique des pratiquants du Tai Chi* le dimanche matin dans les jardins du Luxembourg, ou plus inquiétante des thérapeutes auto-proclamés qui proposent de restaurer votre ADN par le pouvoir de la pensée, ou plus loufoque du médium (ou channel) qui reçoit la bonne parole d’entités extra ou intra-terrestres*, du Comte Saint-Germain, d’archanges, voire de Dieu lui-même, au-delà de ces divers aspects plus ou moins sympathiques, l’ésotérisme propose bel et bien un modèle de société ou, à tout le moins, un « trésor d’idées »[13] dans lequel en puiser les éléments.

L’ésotérisme, dans ce qu’il faut bien conclure comme étant sa radicale modernité (ou post-modernité), est donc porteur de tous les espoirs et de tous les dangers, à l’égal de toute production humaine d’ailleurs. Il est protéiforme, insaisissable, proliférant, une « nébuleuse mystique-ésotérique », selon l’heureuse expression de Françoise Champion, aujourd’hui peut-être utilisée un peu trop volontiers comme une facilité d’analyse. Considéré par certains comme une révolution en marche héritière des valeurs de la contre-culture des années 60 à 80, par d’autres comme un complot destiné à saper les bases des valeurs occidentales, par beaucoup comme une curiosité épocale qui ne mérite pas qu’on lui accorde trop d’attention, comme si l’analyser contribuait à lui donner une légitimité, la pensée ésotérique nous est au contraire apparue comme l’un des objets anthropologiques les plus importants du moment, un de ceux dont la compréhension est une clé pour saisir les recompositions du monde contemporain, dans ses rapports au temps et à un espace aujourd’hui mondialisé.

Aussi la commande de la BPI de travailler sur la réception de « l’ésotérisme »[14] nous est-elle apparue extraordinairement opportune pour appréhender une thématique dont il n’est pas toujours facile de déterminer par quel bout la prendre. L’enquête nous a mené bien loin des sentiers classiques de la sociologie de la réception, et nous sommes extrêmement reconnaissants à l’équipe scientifique du service Etudes et recherche et tout particulièrement à Christophe Evans de nous avoir encouragés à développer cette analyse dans une perspective anthropologique, holiste donc, qui nous a semblé un moyen privilégié de saisir l’objet dans toute sa complexité, même s’il nous a fallu parfois pour cela privilégier l’extensivité des liens à la profondeur de l’analyse, une démarche somme toute adaptée à la conformation même de ce que nous étions en train d’étudier.

A vrai dire, les choix méthodologiques que nous avons effectués ont plus été le fruit d’une démarche par essai et erreur, sanctionnée par les réalités du terrain, que d’un parti pris de départ. S’il nous semble peu utile d’en retracer la genèse, il est par contre nécessaire d’en cerner les grandes lignes qui permettent de comprendre, sinon de justifier, les inévitables « impasses » de l’analyse.

Questions de définition

La première difficulté à laquelle nous nous sommes trouvés confrontés a été de cerner les contours d’un type d’ouvrages susceptible d’être qualifié d’ésotérique, ce qui revenait finalement à se doter d’une définition pragmatique de ce qu’il est convenu de nommer l’ésotérisme. Mais ce simple point de départ de toute recherche, marqué au coin du bon sens, était déjà loin d’aller de soi : si les définitions abondent, cette prolifération fait justement partie du problème et à ce titre elles sont plus à interroger, comme des données du terrain, qu’à adopter comme point de départ de l’analyse. Pariant sur les vertus heuristiques d’un certain inconfort épistémologique, nous avons donc renoncé aux commodités de la définition préalable pour partir à l’aventure dans les rayons des librairies.

Très vite, nous avons compris qu’il allait falloir considérablement élargir notre champ d’investigation. Nous avions en effet au départ isolé au sein de l’ésotérisme ce qui nous était le plus familier : ses rapports avec les sciences et les parasciences d’un côté et ses modalités de réinterprétation de l’histoire de l’autre[15] Ce faisant, nous avions sous-estimé deux aspects dont les premières enquêtes nous ont montré l’extrême importance : les rapports aux différentes formes de spiritualités d’un côté et, de l’autre, le lien avec ce qu’il est convenu d’appeler le développement personnel et qui constitue un ensemble de pratiques très diversifiées, de la PNL* au Tai Chi, en passant par le rebirth*, le lying*, le feng shui*... sans compter la multitude de formes hybrides qui fleurissent un peu partout, surtout dans le domaine de la santé, mais aussi dans des lieux comme l’entreprise où l’on pourrait imaginer que le rationalisme règne en maître[16]. Ainsi, après une forte augmentation en 2002 (557 titres), la production d’ouvrages en ésotérisme classique, type astrologie, tarot, magie, est retombée à partir de 2003 à son niveau de 1999 (464 titres), soit une diminution de 19,6%[17] Un recul qui correspond de fait à une stratégie des éditeurs d’élargir leur clientèle en s’orientant vers des thèmes complémentaires comme la santé et l’épanouissement personnel et en recyclant de façon plus psychologique des sujets classiques. La tendance est au décloisonnement et à la transversalité.

Autre caractéristique du moment, le succès de la fiction ésotérique, en particulier des romans qui conjoignent la dimension initiatique et l’énigme plus ou moins policière. Le succès du Da Vinci Code que l’éditeur Jean-Louis Schlegel qualifie comme appartenant au genre en vogue du roman historico-ésotérico-gnostico-new age, ou des ouvrages de Paolo Coelho* en témoigne. Bref, l’ésotérisme, loin de mal se porter, fait au contraire preuve de sa capacité à proliférer et s’hybrider en s’étendant à d’autres secteurs de l’édition.

Mais comment s’y retrouver dans ce véritable foisonnementd’ouvrages très différents les uns des autres ? Comment rapprocher les livres sur les ovnis et les œuvres de Paracelse ? Comment relier l’homéopathie et le satanisme ? Cette diversité ne semble pas du tout perturber le lecteur qui sait ce qu’il est susceptible d’y trouver, preuve que tous ces livres présentent bien quelques caractéristiques communes, la plus évidente étant de s’opposer, d’une façon ou d’une autre, aux savoirs dominants. Du côté des grandes librairies non spécialisées, par contre, la perplexité semble dominer. Dans l’une des FNAC parisiennes, les deux libraires responsables insistent sur le fait que le secteur ésotérisme a connu une véritable explosion au cours des dernières années. Il est d’ailleurs considéré comme un rayon particulièrement difficile.

"J’ai vingt ans d’expérience de librairie et j’ai travaillé dans tous les secteurs. On a toujours des points de repères, des réflexes professionnels, on prend l’éditeur par exemple et on sait déjà plus ou moins si le livre est sérieux. Mais ici c’est très difficile d’avoir des points de repères, il n’y avait pas tellement de choses en France, alors ce sont les éditions canadiennes qui ont envahi le marché... . On a l’impression qu’ils disent tous la même chose, mais pour les lecteurs ils sont tous différents et il y a plus de trente nouveautés par mois... Le problème c’est qu’on manque de discernement, on ne sait pas sur quels critères choisir et finalement on ne comprend pas ce que l’on vend".

Le problème est donc celui d’une inévitable et nécessaire redéfinition de ce secteur éditorial, traditionnellement occupé par de petits éditeurs très spécialisés aujourd’hui amenés à redéployer leurs collections, qui subissent la concurrence des grandes maisons venues se positionner sur le secteur et surtout celle des éditeurs canadiens francophones, comme Ariane, qui exploitent depuis déjà longtemps les thématiques du New Age. En fait, il semble bien qu’aujourd’hui les ouvrages ésotériques se définissent moins par leur appartenance à certains thèmes que par une disposition d’esprit ; une constatation qui nous a amenés à privilégier une définition englobante de la notion même d’ésotérisme.

La représentation que l’homme occidental se fait de l’univers et de la place qu’il y occupe, sa cosmologie en quelque sorte et son anthropologie, au sens où l’entendait Kant de connaissance globale de l’homme, cet ensemble de savoirs occidentaux dont chacun de nous dispose pour organiser sa vision du monde et de l’au-delà du monde est essentiellement construit par la religion, les sciences du monde physique et les sciences historiques. Or, chacun de ces grands domaines de la pensée a produit son contre-discours.

Entre le IIer et le IIIe siècle après Jésus-Christ, tandis que le christianisme s’institutionnalisait peu à peu, les divers groupes gnostiques prônaient déjà une connaissance syncrétique et ésotérique des choses divines, l’idée d’une transmission par tradition et initiation, posant ainsi les principes qui allaient durablement alimenter les hérésies chrétiennes mais aussi les courants les plus mystiques de la religion dominante.

Dans le domaine des sciences, la philosophie occulte - astrologie, divination, sourcellerie, alchimie... - a commencé par faire bon ménage avec les sciences expérimentales, leur préparant même le terrain. On sait que Kepler alliait astrologie et astronomie, que Newton pratiquait l’alchimie. C’est avec le développement de la philosophie des lumières qu’une vision plus strictement rationaliste va s’imposer. Les anciens savoirs sont recomposés. Ils viennent alimenter un discours parascientifique essentiellement érudit, bourgeois et masculin, ou sont stigmatisés comme croyances et superstitions, modalités inférieures de la pensée propres aux sauvages, au peuple et aux femmes, constituant autant de figures de l’altérité. Dans le même temps, de nouvelles « disciplines » apparaissent dans le sillage des sciences comme la cryptozoologie*, la parapsychologie ou l’ufologie, la transcommunication ou l’homéopathie, venant à chaque fois compléter une avancée de la science officielle par sa contrepartie para-scientifique, qui trouve toujours le moyen de s’intégrer dans le vaste ensemble des savoirs ésotériques, du simple fait parfois de ne pas être officiellement reconnue.

Mais ce qui relie réellement l’ensemble de ces savoirs, ce qui leur donne leur dimension ésotérique c’est leur relation à l’histoire, ou plutôt le fait qu’ils échappent justement à l’histoire pour s’inscrire dans une tradition. L’idée directrice est que tout procède d’un savoir primordial, d’une religion originelle partagée par tous les hommes (et parfois considérée comme venue de l’espace), investie dans des symboles, et qui se serait ensuite diffractée, altérée, perdue, sauf pour un petit nombre d’initiés, demeurés seuls détenteurs de la capacité à déchiffrer les signes anciens et qui continuent de transmettre la Tradition. On est là dans le domaine des sociétés secrètes qui se développent à partir du XVIIe siècle, en prenant bien soin à chaque fois de reconstruire leur ancienneté historique. Au XIXe siècle, comme la mode de l’orientalisme bat son plein, l’Orient va apparaître comme un lieu mythique de préservation de cette sagesse originelle, de même qu’aujourd’hui, les développements de l’anthropologie ont transformé les « sauvages » du XVIIIe siècle, en maîtres à penser pour Occidentaux malades du matérialisme, sur le modèle de Don Juan, le sorcier yaqui de Castaneda[18] Les femmes sont également réhabilitées, en même temps d’ailleurs que les sorcières brûlées par l’inquisition, comme détentrices de ces mêmes secrets millénaires et l’ésotérisme contemporain apparaît comme un étrange carnaval, une fête à l’envers[19], où se côtoieraient féministes, francs-maçons et bouddhistes, sorcières, druides et chamans, extra-terrestres, archanges et immortels, en une tentative de conciliation, au-delà du temps, de l’espace, du bien et du mal, de ce qui a aidé l’homme à penser son existence et sa finitude.

L’ésotérisme est si bien pétri d’histoire que celle-ci finit par s’y digérer, s’y dissoudre, au point que se perdent tous les repères, que les termes mêmes de négationnisme ou de révisionnisme apparaissent inadaptés, au regard de cet imaginaire proliférant et parfois délirant qui exerce la même fascination que les récits fantastiques mais qui, se donnant pour vérité, peut aussi ouvrir la porte à tous les dérapages idéologiques. Le récit de l’histoire produit par l’ésotérisme est bien sûr une histoire des origines, voire même le plus souvent de la création, car l’histoire de l’homme n’est pas séparable de celle de l’univers. La clé des mystères remonte à la nuit des temps et la vision des historiens et des archéologues est faussée dès le départ puisqu’ils se refusent à admettre que l’humanité vient de l’espace ou que les premières civilisations, très avancées technologiquement, ont été détruites par une guerre atomique. En ce qui concerne l’histoire plus récente, celle que nous qualifions d’événementielle, l’ésotérisme nous en propose une sorte de relecture : Jeanne d’Arc était médium, Cagliostro avait, en 1785, prophétisé la révolution française, le régicide et jusqu’à la rue où fut tuée la princesse de Lamballe, Henry Schliemann le découvreur de Troie avait aussi trouvé la piste de l’Atlantide... Il s’agit moins de réviser le cours des événements que d’en livrer les causes inconnues, les ressorts secrets, presque toujours liés à l’existence d’élus agissant dans l’ombre pour le bien de l’humanité ou de conjurations de contre-vérité veillant au contraire à maintenir les hommes dans l’ignorance.

Mais si la notion de réinterprétation est bien centrale, elle dépasse très largement la sphère de l’histoire. C’est l’univers dans son ensemble qui est réinterprété selon une grille qui met en avant les liens entre les différents éléments mais toujours en partant d’une entité présupposée "connaissante" : Soi. Dès lors, l’ensemble des relations sociales, la place de l’homme dans l’univers physique, le système entier de ses connaissances, et peut-être surtout ses systèmes de représentation d’un au-delà du monde et de la vie terrestre peuvent être revisités. Le propre de l’ésotérisme est donc d’être une contre-anthropologie, une autre cosmologie, qui a gardé la caractéristique d’être une pensée globale. Ajoutons pour parachever ce portrait qui nous tient lieu de définition que l’ésotérisme ne se contente pas d’être un corps de doctrines, il suppose des effets. Montrant par là sa contiguïté avec la pensée magique, il est non seulement un moyen de connaître le monde, mais d’agir sur lui. Le savoir ésotérique confère des pouvoirs qui mènent l’adepte au-delà de sa simple condition de mortel. Peut-être est-ce là d’ailleurs ce qui le différencie des spiritualités proprement dites. Visualisation des auras, des énergies, guérison, conscience de ses réincarnations, lévitation, translocation, deviennent des fins en soi. L’ésotérisme promet tout, jusqu’à l’immortalité. Il y a toujours en lui quelque chose du pacte de Faust.

Au cœur de la toile

En même temps que se posaient ces problèmes de définition et d’extension de notre objet de recherche, nous devions en résoudre un autre : celui du terrain sur lequel nous allions enquêter. Il n’était pas question de passer des journées dans le métro pour interroger ceux qui y lisaient un livre sur le Feng Shui. Il était également difficile d’aborder de but en blanc les lecteurs (ils sont nombreux) qui flânent dans les librairies spécialisées ou dans le rayon ésotérisme des généralistes. Non que puissent parfois se produire d’heureuses rencontres, mais il était impossible d’ancrer l’enquête sur des méthodes aussi hasardeuses. S’il s’est révélé très utile, avec la complicité deslibraires qui nous l’avaient eux-mêmes proposé, d’aller observer ce qui se passait entre les rayonnages et d’y saisir les occasions qui se présentaient, il nous fallait cependant chercher des lieux d’accès plus efficaces. D’une certaine façon, nous le verrons, ce sont les livres mêmes qui nous ont désigné le lieu d’où observer leur réception : l’Internet. C’est tout d’abord la complémentarité pensée entre le livre et le Web qui nous a frappé, en particulier dans les Enfants indigo. Puis très vite, la multitude des sites qui constituaient comme des prolongements naturels des ouvrages nous est apparue comme un véritable terrain, nous permettant d’adopter une sorte de posture méthodologique expérimentale, à mi-chemin du recours à l’informateur privilégié de l’ethnologue et de la fabrication de l’échantillon du sociologue. Car, très rapidement, ce sont les forums de discussion, beaucoup plus interactifs que les sites, qui se sont imposés comme notre poste d’observation définitif. Regroupant des individus qui partagent les mêmes centres d’intérêt (ici les livres de Redfield ou l’existence des enfants indigo[20], ils font partie, avec les chats et les weblogs, de l’arsenal relationnel du WEB. Contrairement aux chats qui nécessitent une présence en direct sur le réseau et qui génèrent une forme d’écriture rapide et syncopée, les forums permettent des échanges plus nourris et qui s’étendent aussi sur un plus long terme. Les participants y sont facilement identifiables par leur pseudonymes, une identité certes virtuelle,maiscalquéesurl’identitéofficielle,étant souvent marquée par l’existence d’un avatar graphique et d’unecitationquifaitofficedesignature.C’estdoncun véritable groupe qui se met en place, dont la raison d’être même est un échange scripturaire de points de vue.

Nous nous sommes tout d’abord attachés à la consultation des sites spécialisés[21] Non seulement il y en a une quantité extraordinaire et nous ne cessions par le biais des liens d’en trouver de nouveaux, mais ils présentent des caractéristiques particulièrement intéressantes : ils reflètent parfaitement la diversité de l’ésotérisme contemporain et mettent en évidence ses hybridations avec les domaines de la santé et de la spiritualité. Beaucoup proposent une bibliographie, voire une librairie, presque tous ont un forum souvent très fréquenté et où la question des lectures revient de façon récurrente - certains ayant d’ailleurs créé une rubrique lecture à seule fin d’échanger des points de vue sur les livres. Il est quelquefois difficile de cerner qui est le créateur du site, mais il s’agit le plus souvent d’un individu ou d’un couple, la plupart du temps localisé en province, et qui est un praticien de l’ésotérisme- thérapeute, astrologue, numérologue, channel - par ailleurs le plus souvent également organisateur de stages ou auteur de livres...

Mais les sites eux-mêmes nous intéressaient moins que les conseils et les discussions autour des lectures qu’ils étaient susceptibles d’abriter. Nous nous sommes donc très vite tournés vers les forums pour découvrir qu’ils étaient souvent organisés en topics (ou conversations) centrés autour d’un livre précis. Recoupant le contenu de ces forums avec les entretiens menés auprès des libraires, nous avons décidé de sélectionner certains ouvrages et d’en faire des études de cas. Deux critères ont prévalu : le fait qu’il s’agisse de best-sellers d’une part et qu’ils permettent chacun d’apporter un éclairage différent à la question de la réception de l’ésotérisme. Dans l’un des cas, celui des enfants indigo, il s’agit d’ailleurs moins d’un livre particulier, que d’un ensemble d’ouvrages qui se sont succédés dans les six dernières années et qui permettent de comprendre les conditions d’émergence d’une nouvelle thématique.

Finalement, nous avons élargi notre recherche aux forums non spécialisés dans les thématiques ésotériques mais qui proposaient une discussion sur les ouvrages qui nous intéressaient. On peut globalement les regrouper en trois catégories : ceux qui touchent à la vulgarisation des questions médicales ou psychologiques, ce qui ne saurait nous étonner (type top santé ou doctissimo ou certaines discussion dans les sites destinés aux femmes - au feminin.com), ceux des professionnels de l’informatique et des jeux vidéo, ceux enfin des sites de discussion, c’est-à-dire qui n’ont pas d’autres but que de regrouper des communautés d’internautes pour les faire discuter entre eux des thèmes les plus divers. Nous avons systématiquement privilégié les topics les plus longs et regroupant le plus grand nombre d’internautes. Curieusement, ils appartiennent aux deux dernières catégories[22]

Il ne nous a pas échappé que ceux qui fréquentent ces sites représentent un lectorat particulier, disposant d’un ordinateur, de l’habitude de naviguer, de la volonté de participer à un forum. A l’évidence, la proportion de lecteurs jeunes, voire adolescents est sans doute plus importante que dans la réalité. Il y a là un biais évident. Mais n’est-ce pas le cas de tout lieu d’observation ? Le lectorat d’une librairie spécialisée du 5e arrondissement serait-il plus représentatif, ou celui qui écrit à un éditeur ? Toute situation d’observation ne vaut que pour ce qu’elle est, partielle et parfois partiale. Elle n’est éclairante, les anthropologues le savent bien, que dans la mesure où elle ouvre à des comparaisons. Par ailleurs, les recoupements que nous avons pu faire avec les observations des libraires ou les études sociologiques sur la lecture montrent que la très nette prédominance des jeunes et des femmes n’est pas seulement un effet de l’Internet. Les femmes lisent en moyenne plus que les hommes et les jeunes (entendons par là la tranche d’âge des 15-25 ans) semblent bien être un public particulièrement réceptif aux thèmes développés par l’ésotérisme. Il n’en reste pas moins qu’il s’agit là d’approximations et que notre analyse ne saurait tenir lieu d’étude quantitative sur l’ésotérisme et ses lecteurs.

Malgré cette limitation, les avantages de notre poste d’observation se sont révélés encore bien plus importants que nous ne le pensions : les forums nous ont donné accès à une information spontanée, non biaisée par le questionnement de l’enquêteur. Tentés au départ d’intervenir dans les topics ou de contacter les discutants les plus assidus lorsqu’ils mettaient leur mail à disposition, nous avons finalement renoncé à toute ingérence dans les interactions entre lecteurs. Suivre ces discussions nous permettait en effet d’assister à la confrontations de leurs points de vue qui nous est apparue parfaitement révélatrice du foisonnement de la pensée ésotérique contemporaine, de sa re-élaboration permanente par chaque individu, en un do-it-yourself où toutes les vérités se côtoient. Nous n’aurions jamais pu avoir accès à une telle diversité dans les têtes à têtes inévitablement limités d’une relation d’enquête classique, aussi qualitative soit-elle. Enfin, bon nombre de ces discussions quoique portant sur des livres précis ne se limitaient pas à ces seules lectures mais retraçaient un véritable parcours biographique permettant d’éclairer l’ensemble des éléments qui viennent forger la "culture" ésotérique de ceux qui fréquentent le site.

Au-delà de ces considérations d’ordre pratique, l’Internet, cet instrument de la globalisation et de l’interaction planétaire nous est vite apparu comme le lieu privilégié d’observation d’un mode de pensée avec lequel il semble présenter une certaine consubstantialité. A cet égard, l’extraordinaire quantité des sites relatifs à l’ésotérisme, le nombre des liens qu’ils tissent entre eux, la richesse de leur contenu ne semble pas un effet du hasard ou d’un prosélytisme particulièrement agressif. Comme nous le disions déjà plus haut, la pensée holiste et interactive dont relève l’ésotérisme contemporain semble bien avoir trouvé là son outil ; un outil avec lequel elle entretient bien plus qu’un simple rapport utilitariste : une identité de structure et peut-être une identité de substance. Tout comme le Nouvel Âge, l’Internet est un réseau de réseau[23] né à la fin des années 60 dans les universités de la Côte Ouest des Etats-Unis[24] porteur de nouvelles valeurs dont la principale est le partage de l’information dans une économie non-marchande, et même d’une nouvelle spiritualité basée sur une « transcendance horizontale » dont Clarisse Herrenschmidt nous signale qu’elle est un objet d’étude à part entière[25]. Il s’agit là d’un chantier non encore ouvert, à peine balisé, mais qui nous semble porteur de nouvelles perspectives que nous ne pouvions, étant donné l’objet et les choix méthodologiques de notre recherche, ignorer.

Une perspective historique

Par ailleurs, et comme l’illustre déjà cette introduction, il nous a semblé impossible de travailler sur la réception de l’ésotérisme sans tenter de comprendre les spécificités de ce mode de pensée. Il nous est même parfois apparu qu’il s’agissait peut-être moins de questionner la réception de la littérature ésotérique qu’une réception ésotérique de la littérature. Jules Verne et Maurice Leblanc, entre autres auteurs cultes, font ainsi l’objet de lectures spécialisées qui tentent de déchiffrer les messages qu’ils auraient dissimulé dans leurs livres à l’usage des autres initiés[26] A l’inverse, on peut lire les grandes collections classiques du type des Enigmes de l’Univers comme des recueils d’histoires fantastiques, dans une sorte d’état de suspension de l’incrédulité qui préside généralement aux lectures fictionnelles. Ici comme ailleurs, la réception dépend moins des classements opérés par les professionnels du livre que de ce que viennent y chercher les lecteurs, de leur propre vision du monde.

Dans cette optique, il nous est vite apparu que les recompositions de l’ésotérisme n’étaient pas un phénomène nouveau mais que loin de relever d’une tradition intangible traversant les siècles, la pensée ésotérique s’était sans cesse modifiée, par ajouts successifs, comme un palimpseste. Si les couches les plus anciennes de cette histoire sont aujourd’hui assez bien connues, il n’en est pas de même de la période la plus récente, allant des années 1930 à nos jours, et en particulier des quarante cinq dernières années, déterminantes mais que les ouvrages sur le New Age, rares en France, surabondants dans la littérature sociologique de langue anglaise, semblent loin d’avoir épuisé.

Ce livre a donc été écrit à la recherche permanente d’un équilibre fragile et toujours imparfait entre recontextualisation historique, compréhension du contenu ésotérique et du pacte de lecture proposé par l’auteur, et réception par les lecteurs. Ces différentes approches sont présentes dans chacun des chapitres mais selon que l’une ou l’autre prend plus d’importance, elles scandent également le livre en quatre grandes parties :

- La première propose une approche historique de la construction de la pensée ésotérique contemporaine telle que nous permet de la reconstituer la réception des grands classiques que sont le Matin des magiciens de Pauwels et Bergier, la revue Planète, ou, venu d’outre-Atlantique, Les Enfants du Verseau de Marylin Ferguson.

- La seconde, une analyse, à partir des forums sur Internet, de deux cas de réception contemporaine. Le premier porte sur l’ensemble des livres développant le thème des enfants indigo. La publication en 1999 du livre éponyme de Jan Tobers et Lee Carroll expliquait que la grande majorité des enfants qui naissent depuis les années 1990 sont radicalement différents de leurs prédécesseurs. Qu’on les appelle indigo, cristal ou semences d’étoiles, qu’ils soient considérés comme des « mutants » ou des êtres en provenance d’une autre dimension, ils bénéficieraient d’un degré de conscience plus élevé leur donnant une propension à refuser toute autorité jugée arbitraire. Ils nous seraient envoyés pour nous aider à affronter la grande transition planétaire qui devrait en 2012 inaugurer l’entrée dans le Nouvel Âge. Le second cas concerne l’ensemble des ouvrages publiés par James Redfield à la suite du succès initial de sa Prophétie des Andes qui reste l’un des best-sellers des années 1990. Mêlant ésotérisme, développement personnel et spiritualité orientale, ses trois romans, dont la vocation est bien plus didactique que littéraire et qui sont d’ailleurs accompagnés de guides pratiques, dévoilent aux lecteurs en onze révélations les moyens d’élever leur niveau de conscience et d’énergie afin de rendre le monde plus spirituel, de se doter de pouvoirs paranormaux et de poser les bases d’une société idéale

- La troisième est une réflexion sur les rapports entre ésotérisme et fiction menée à travers l’étude de deux cas de réception : celle des ouvrages de Dan Brown - le Da Vinci Code mais aussi Anges et démons ainsi que l’ensemble des livres qui les commentent et qui constituent en eux-mêmes un phénomène à interroger - et celle d’une œuvre dont les dimensions ésotériques s’affirment de plus en plus, produite par Bernard Werber, l’un des auteurs français actuellement les plus lus.

- La quatrième enfin met à la disposition du lecteur un certain nombre d’outils lui permettant d’approfondir sa réflexion sur le sujet : une bibliographie raisonnée et commentée, un glossaire des principaux acteurs, thèmes et concepts dont il est question dans le livre, une liste des grandes collections ésotériques qui sont apparues dans le paysage éditorial français depuis les années 1970.

Au bout du compte, et au prix de grandes incertitudes, c’est finalement à une sorte de mise en abyme que nous nous sommes livrés : une anthropologie d’une anthropologie, une recherche sur des chercheurs, et c’est à ce voyage sans réponses et sans jugements sur des interrogations de toujours que nous convions nos lecteurs.


[1] Titre d’un poème de Paul Eluard, publié en 1929 dans le recueil L’amour la poésie. C’est aussi le titre de l’article de Catherine Chauveau qui retrace la naissance et l’évolution de la notion de biosphère dans le Science et vie n° 983 consacré en août 1999 à « La planète vivante ».

[2] Tous les astronautes témoigneront ensuite de ce passage d’une connaissance intellectuelle de la nature de l’univers à la « sensation viscérale » d’appartenir à un tout en « interdépendance », d’être apparenté au reste de l’humanité, « des enfants de la même terre », d’une « indescriptible beauté », mais si « minuscule » qu’on pourrait « l’effacer de l’univers rien qu’en l’occultant de [son] pouce ». Voir leurs témoignages dans le livre de Kelley (Kevin W.), Clair de Terre, Paris, Bordas, 1988.

[3]- Chauveau (Catherine), « La terre est bleue comme une orange », Science et vie n° 983, août 1999, pages.

[4] Morin (Edgar), « Titre de l’article », in Morin (Edgar), Bocchi (Gianluca), Ceruti (Mauro), Un nouveau commencement, Paris, Seuil, 1991, p. 8.

[5] Voir par exemple, Rosnay (Joël de), Le macroscope, vers une vision globale, Paris, Le Seuil, 1975 ; Jacquart (Albert), Au péril de la science ? Interrogations d’un généticien, Paris, Le Seuil, 1982 ; Reeves (Hubert), Poussières d’étoiles, Paris, Le Seuil, 1984 ; Serres (Michel), Le contrat naturel, Paris, Flammarion, 1991. Le livre des astrophysiciens Jean Audouze et Michel Cassé et de l’écrivain Jean-Claude Carrière, Conversation sur l’invisible, Paris, Belfond, 1988, entame la forme très prisée de la conversation philosophique... On pense aussi bien sûr à l’ouvrage précurseur d’Isabelle Stengers et Ilya Prigogine, La nouvelle alliance, métamorphose de la science, Paris, Gallimard, 1979.

[6] Soigner l’homme, soigner la terre, de Paccalet (Yves) et Chast (Dr. Michel), Paris, Lattès 2003, prend là encore la forme très en vogue d’un dialogue interdisciplinaire, entre un médecin et un philosophe naturaliste.

[7] Spangler (David), Emergence. La renaissance du sacré, Barret-le-Bas, Le Souffle d’Or, 1986, p. 11. Schweickart avait été invité par l’association Lindisfarne à faire une conférence que David Spangler était chargé de commenter. Les Lindisfarne Fellows regroupaient « des chercheurs, des visionnaires, des activistes » s’intéressant à l’émergence d’une nouvelle culture planétaire. Outre Spangler, en faisaient partie l’anthropologue (et épistémologue cybernéticien) Gregory Bateson, l’économiste Fritz Schumacher (l’auteur de Small is beautiful)), Stewart Brand, l’éditeur du Whole Earth Catalog et de Co-Evolution Quaterly...

[8] Une caractéristique qui l’assimile à la pensée magique. Voir à ce propos Mauss et Hubert : « En somme les individus et les choses sont reliés à un nombre qui paraît théoriquement illimité, d’associés sympathiques. La chaîne en est si serrée, la continuité en est telle, que, pour produire un effet cherché, il est indifférent qu’on agisse sur l’un ou l’autre des chaînons » (« Esquisse d’une théorie générale de la magie », in Mauss (Marcel), Sociologie et anthropologie, Paris, PUF, 1983, p. 58).

[9] Selon l’idée développée par Frazer que, dans la pensée magique, « le semblable produit le semblable ; les choses qui ont été en contact, mais qui ont cessé de l’être, continuent à agir les unes sur les autres, comme si le contact persistait » et que, ajoutent Mauss et Hubert « la partie est au tout comme l’image est à la chose représentée » (Id., p. 4). Pour Lévi-Strauss, la magie postulerait un déterminisme « global et intégral », là où la science opèrerait « en distinguant des niveaux dont certains, seulement, admettent des formes de déterminisme tenues pour inapplicables à d’autres niveaux », (La pensée sauvage, Paris, Plon, 1962, p. 24).

[10] Mauss et Hubert, op. cit., p. 61.

[11] Les medias ne manquent pas de se faire l’écho d’une inquiétude sourde, tandis que le rapport 2004 de la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes) souligne le danger représenté par une banalisation de l’ésotérisme et de l’occultisme (d’ailleurs assez abruptement assimilé au New Age)qui envahit levocabulaire ambiant, la presse grand public ou féminine, les médecines dites douces ou parallèles, le monde de l’entreprise, et constitue le substrat de nombreux succès de librairie (p. 72). L’Eglise catholique elle aussi s’inquiète des développements du Nouvel Âge, considéré comme une variante contemporaine de l’ésotérisme occidental, et a publié en 2003 un rapport Jésus-Christ, le porteur d’eau vive. Une réflexion chrétienne sur le « Nouvel Âge ». Ces documents sont consultables sur les sites de la Miviludes et du Vatican : http://www.miviludes.gouv.fr/rubrique.php3?id_rubrique=89 et

http://www.vatican.va

[12] Selon les interprétations de Michel Maffesoli fidèle à l’anthropologie du symbolique de Gilbert Durand, lui-même inspiré par la psychologie jungienne.

[13] L’expression est utilisée par Hubert et Mauss pour qualifier la magie (op. cit., p. 136) et reprise par Lévi-Strauss dans sa célèbre définition du bricolage (La pensée sauvage, op. cit., p. 32).

[14]- L’appel d’offres était intitulé « Enquêtes de réception : le cas de l’ésotérisme et du roman policier » et notre réponse « L’ésotérisme contemporain : un savoir à l’épreuve de ses lecteurs ». Nous avons ensuite, entre nous, communément parlé de « littérature ésotérique » pour désigner le genre d’ouvrages auxquels nous nous sommes intéressés.

[15] Deux axes qui correspondent aux spécialités respectives des auteurs : Pierre Lagrange, sociologue formé à l’Ecole des Mines s’efforce depuis des années de poser les bases d’une sociologie des parasciences, tandis que Claudie Voisenat, anthropologue, chargée de mission au Ministère de la Culture et mise à disposition du Lahic (CNRS, UMR 2558) travaille sur les rapports à l’histoire dans la société européenne contemporaine.

[16] On s’étonnait déjà depuis plusieurs années de la bizarrerie de certaines techniques de recrutement, mais on est aujourd’hui frappé de l’étrangeté de certains stages de développement personnel offerts par les entreprises à leurs cadres surmenés.

[17] Ces données sont extraites du dossier ésotérisme publié dans Livres hebdo n° 579, 26 novembre 2004.

[18] L’anthropologie serait d’ailleurs bien inspirée de se pencher sur ce qui est en passe de devenir une sorte de para-anthropologie et dont le livre de Crossman (Sylvie) et Barou (Jean-Pierre), Enquête sur les savoirs indigènes, Paris, Calmann-Lévy, 2001, est un exemple qui donne très largement matière à penser.

[19]- L’expression, qui désigne le carnaval comme le lieu d’un renversement des valeurs établies, est de Fabre (Daniel), in Carnaval ou la fête à l’envers, Paris, Gallimard, 1992.

[20] La différence, nous le verrons est notable. Alors que dans le cas de Redfield, c’est l’œuvre même qui est au centre de la discussion qui porte d’ailleurs le plus souvent le nom du roman initial La prophétie des Andes, dans le cas des enfants indigo, le sujet dépasse très largement le livre de Carroll et Tober que les participants n’ont d’ailleurs parfois qu’une connaissance indirecte.

[21] On peut citer parmi d’autres sites à tendance New Age :

http://fantastiquephoenix.free.fr/index.htm

http://www.samsara-fr.com/samsara.htm

http://www.erenouvelle.com

http://silus.club.fr/index.html

Sur la sorcellerie :

http://www.pandore.net/

http://www.sorcellerie.net/

Sur l’astrologie :

http://www.astro.qc.ca/esoterisme/ (un site canadien)

http://pgiani.jupitair.org/ (celui d’un thérapeute holiste)

Sur les civilisations perdues

http://artchives.samsara-fr.com/artchives.htm

Sur les anges :

http://perso.wanadoo.fr/isabel.artiste/

[22] Parmi les sites de vulgarisation médicale ou psychologique citons :

http://forum.doctissimo.fr

http://www.topsante.fr/topsante/index.htm

ou certaines discussion dans des sites destinés aux femmes comme http://www.aufeminin.com/

Parmi les sites spécialisés en informatique et jeux vidéo :

http://forum.hardware.fr/hardwarefr/

http://www.jeuxvideo.com

Parmi les sites de discussion :

http://www.globetrotter.net et les forums de discussion MSN

[23] L’expression est devenue courante pour désigner l’Internet, voir par exemple Soudoplatoff (Serge), Avec Internet, où allons-nous ?, Paris, Le Pommier, 2004. Mais c’est Marilyn Ferguson qui l’utilise la première pour désigner la « conspiration douce » de ceux qui veulent transformer le monde. Voir infra, « La conspiration du Verseau », note 13.

[24] C’est en 1969 que le réseau expérimental ARPANET fut créé par l’ARPA (Advanced Research Projects Agency en lien avec le DOD, Department of Defense). Mis au point par des scientifiques, il reliait le Stanford Institute, l’université de Californie à Los Angeles, l’université de Californie à Santa Barbara et l’université d’Utah. Précurseur d’internet. Il comportait déjà certaines caractéristiques fondamentales du réseau actuel : un ou plusieurs noeuds du réseau pouvait être détruits sans perturber son fonctionnement et la communication entre machine se faisait sans machine centralisée intermédiaire.

[25] Herrenschmidt (Clarisse), « L’Internet et les réseaux », Le Débat, n° 110, mai-août 2000, pp. 101-112.

[26] Comme en témoignent les ouvrages récents de Lamy (Michel), Jules Verne, initié et initiateur, Paris, Payot 2005 et de Ferté (Patrick), Arsène Lupin, Supérieur Inconnu : Arcanes, filigranes et cryptogrammes : la clé de l’oeuvre codée de Maurice Leblanc, Paris, Trédaniel, 2004.