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Entre enfance et adolescence : l’âge des petites collections

par Nadine Boillon - publié le

Odile Vincent

Paru dans Vous avez dit « Ages de la vie », in Noël Barbe et Emmanuelle Jallon (dir.), actes des journées d’études des 24 et 25 nov. 2004, Collection /Texte(pluriel)/ des Musées Départementaux de la Haute-Saône.

La beauté des objets miniatures provient aux yeux des enfants de la précision de leur facture et de leurs décors, de la minutie des détails de fabrication, prouesses esthétiques ou techniques : qu’il s’agisse des petites voitures dont la taille réduite laisse pressentir la présence d’accessoires plus infimes encore (charnières minuscules articulant les ouvertures des portières, capots et coffres, système de rotation du volant...), des mignonnettes de parfum dont les étiquettes soignées n’ont rien à envier à la précision graphique des grandes, ou des fèves de porcelaine aux décors aussi travaillés que ceux des objets de musées. La qualité des matériaux entre aussi en ligne de compte dans la manière dont les enfants jugent la qualité de leurs miniatures. Leur composition doit respecter celle des « vrais » objets, leurs modèles grandeur nature : le métal pour les voitures, le verre bien sûr pour les flacons, la porcelaine pour les fèves ; le plastique est bannicar c’est le matériau par excellence des jouets.

Un objet miniature fascine. En exigeant une attention aiguisée, la miniature ralentit les gestes mais accélère l’esprit, elle fixe et mobilise en même temps l’observateuren une attitude d’interrogation et de projection imaginative qui lui permet de s’inclure lui-même dans le petit objet qu’il contemple : « L’enfant regarde le lointain Libéria à travers des jumelles de théâtre tenues à l’envers : il est alors derrière sa petite étendue de mer, avec ses palmiers, exactement comme le montrent les timbres » [1] Plus grande est cette mobilisation, plus important ce qui la cause, dont la valeur se trouve ainsi renforcée. Une mobilisation infinie, car la miniature est dans son principe mise en abîme : chaque perception et chaque identification ont pour effet d’amener la possibilité d’une suite, c’est-à-dire la relance de la curiosité et le maintien de l’admiration.

Ce sont des valeurs d’authenticité qui se jouent dans l’évaluation esthétique de la miniature. Le réalisme des détails et des matériaux apporte aux petits objets collectionnés une autonomie de définition par rapport aux jouets, dont l’usage fixe les enfants dans leur infantilité d’une part, et en regard des objets de la vie ordinaire, régie par les adultes, d’autre part. Le rapport entre une miniature et son modèle original n’est pas de l’ordre de l’imitation ; elle n’est pas une copie en plus petit, un objet amoindri ou affaibli, ce qui en ferait la métaphore d’une situation de dépendance ou d’un processus de déqualification. Tout au contraire, la miniaturisation pare le petit objet d’une préciosité singulière, d’une valeur provenant de l’inversion des rapports de grandeur entre les registres physique et moral, qui joint le plus grand degré d’importance à la réduction de taille la plus accentuée. Pour citer encore Bachelard, « les valeurs s’engouffrent dans la miniature » [2] D’où la très grande sensibilité et la très grande attention des enfants aux moindres petits détails de leurs petits objets.

Considérant leurs petits objets comme des miniatures, les enfants leur confèrent la fragilité et la préciosité qui caractérisent selon eux les objets de valeur des adultes, même s’ils tiennent leurs collections pour dépourvues en fait de « vraie » valeur, c’est-à-dire de valeur sociale marchande (celle de la collection de timbres, par exemple, prototype de la « vraie » et « sérieuse » collection d’adultes). La collection est en effet d’abord une affaire d’adultes [3] passion personnelle héritée d’anciennes thésaurisations enfantines, mode social d’inscription du passé dans le présent des communautés (les collections des musées), ou encore, modalité de partage social des objets de la vie ordinaire, produits et distribués en série pour des consommations qui, à l’inverse de ce qu’induit le sens commun, ne sont pas « de masse », mais organisées selon les principes et les valeurs esthétiques de la série et la temporalité de la mode. C’est dans cet environnement que s’insère et prend son sens la collection enfantine. Si, aux yeux de son possesseur même, une petite collection ne possède pas la « vraie » valeur, elle la signifie. Pour un enfant, l’objet miniature de collection tend vers l’objet de valeur des adultes sans en être ; ce n’est plus un jouet, mais ce n’est pas encore un objet d’art ; c’est un objet qui lui permet de « jouer » la possibilité de sa propre valeur d’individu singulier et de sa place d’enfant dans le monde extérieur et sur l’échelle des âges.


[1]Walter Benjamin, Sens unique, Paris, 10/18, 2000, p. 175. L’effet d’inversion produit par la miniature est aussi une figure constante de la pensée bachelardienne de la rêverie cognitive.

[2]Bachelard, op. cit., p.143.

[3]Et pratiquement tous les petits objets collectionnés par les enfants peuvent l’être aussi par les adultes ; la miniature affecte des objets instables, si l’on peut dire, en déplacement entre les champs d’activités des enfants et des adultes.