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La recomposition sociale d’un paysage : L’Île-aux-Moines (1900-2000)

par Nadine Boillon - publié le

Pactrick Prado, chargé de recherche CNRS

Extrait d’article à paraître dans Ethnologie Française 3- juillet 2006 :"Iles imaginaires, îles réelles"

Le changement de statut des terroirs s’exprime en particulier par le changement de statut du paysage. Celui-ci était lentement élaboré par la collectivité rurale de façon implicite, il est maintenant fabriqué explicitement par des individualités socialement typées avec deux soucis contradictoire, se protéger du regard des autres, ouvrir un panorama à son propre regard. Dans le cas des îles, l’insularité rend plus visibles les transferts sociaux survenus, en particulier ceux touchant la propriété immobilière et foncière, et ses conséquences paysagères. L’Île-aux-Moines dans le Morbihan en est un cas exemplaire, marquant un nouvel usage des espaces privés et communs et donc du paysage. Le changement de la population, survenu au cours des trente dernières années avec la prépondérance quantitative des résidences secondaires s’accompagne d’un changement radical dans la construction et dans l’imposition d’un nouveau modèle paysager dominant. Celui-ci est fondé sur le marquage territorial, la privatisation du rapport à l’espace, de plus en plus sectorisé et segmenté, l’« intimisation » de la nature, et la fermeture sur le domaine privé. Dans celui-ci, l’arbre « fait système » comme marqueur principal à la fois matériel, social et symbolique. La fermeture du paysage qui en est l’aboutissement le plus visible est souvent mal vécue par les anciens résidents qui n’imaginaient pas que l’on puisse un jour ne plus voir la mer d’une île. Certains d’entre eux appellent à la réflexion sur une « charte du paysage » qui viendrait remplacer les valeurs exclusives d’appropriation et d’individuation.

Les îles ont longtemps été des lieux d’expérimentation et de spéculation, des laboratoires idéologiques et politiques de nos sociétés. Il en a résulté le pire plutôt que le meilleur : utopies rigoristes, lieux clos, fantasmes du temps suspendu et de la perfection de l’État, crimes parfaits. Les îles sont « bonnes à penser » : des Grecs à la Renaissance, voire à nos jours, il s’agit le plus souvent d’îles à topos [Prado, 2000b]. Elles rassemblent aussi d’une façon extrême les valeurs en cours d’une époque. L’île est un intensificateur du sentiment autant que de l’analyse. Hier, îles lointaines et dangereuses, proches de la sauvagerie ou de l’hébétude, animées par des curés pervers ou héroïques, pays de missions, celles des Pères Maunoir et Nobletz à Sein ou Ouessant au xviie siècle. Îles romantiques de Victor Hugo, îles déroutantes de Gustave Flaubert et Maxime du Camp, puis hauts lieux de refuge touristique parisiens avec les premiers artistes qui y débarquent en bande, Belle-Île étant la plus célèbre avec Sarah Bernard et Colette, et l’Île-aux-Moines, à cinq minutes de la côte ne l’étant pas moins, avec Arletty, Hayakawa Sessu, Denise Grey, ou plus récemment tel compositeur de la musique du Titanic. L’insularité rend plus rapides et surtout plus visibles les changements survenus, la transformation des paysages étant un des signes de la transformation sociale et des transferts touchant la propriété immobilière et foncière. Le paysage d’une île est une des « entrées » possibles pour considérer ce que notre société exprime sur sa relation à l’espace et au territoire habité.

L’idéologie du territoire contemporain s’est en partie constituée autour des îles à partir de la Renaissance et des Grandes Découvertes. L’homme redécouvre, en effet, la nature tout simplement en l’allant voir, sur les flots, dans les îles, en des rivages nouvellement abordés. Le paysage est un avènement esthétique et un événement social. Il est la résultante du goût de la nouvelle aristocratie pour la peinture de la nature, œuvre païenne et divine à la fois, lieu idéal de controverse esthétique et philosophique. Bien différent de celui des xvie et xviie siècles, le modèle paysager dominant de la seconde moitié du xxe siècle s’est forgé sur le marquage territorial, l’individuation du rapport à l’espace et à la nature, une plus grande intimité dans les rapports sociaux, la fermeture sur le domaine privé à laquelle répond la fermeture du paysage, simultanément à sa spécialisation autour de « spots » paysagers, les fameux points de vue des guides touristiques.

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Îles sans marins, sans ruraux, sans paysans et bientôt sans paysages maritimes. Ce paradoxe n’est plus que l’effet d’une banalisation, d’une normalisation des espaces, tels qu’ils se constituent maintenant, avec les mêmes conflits d’usagers dans les zones de montagnes, de « campagnes profondes », et même parfois en zones urbaines. On est passé non seulement d’un régime économique à un autre, mais peut-être d’un régime idéologique à un autre et, probablement, de l’utopie à l’atopie : paysages homogènes, îles sans topoi, sans ces caractéristiques propres qui ont fait rêver si longtemps notre humanité depuis les Grecs et la Renaissance. Est-ce cela la modernité ? Ou faudra-t-il redéfinir ce qui est moderne ? Les îles pourront-elles retrouver leur place entre quantitatif et qualitatif ? Pourront-elles s’inventer un nouveau statut entre l’industrie touristique et la qualité de vie qui n’est toujours, au fond, qu’un artisanat ?

Mots-clés : Île. Île-aux-Moines. Arbres. Fermeture du Paysage. Néo-ruralité. Territoire. Néo-résidence.

De la visibilité du paysage : une image révolue (îloise en costume, 1930) mais qui "fonctionne" encore parfaitement au XXIème siècle