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La reconnaissance, textes et photos.

par Nadine Boillon - publié le

Jean-Louis Tornatore

Paru dans Vous avez dit « âges de la vie ? », in Noël Barbe et Emmanuelle Jallon (dir.), actes des journées d’études des 24 et 25 nov. 2004, Collection /Texte(pluriel)/ des Musées Départementaux de la Haute-Saône, p. 103-133.

Ce serait une esquisse, la frêle armature sensible d’une réflexion sur la mémoire au carrefour de la dette et de la reconnaissance. Parcourant sur une trentaine d’années, de la fin des années 1970 à aujourd’hui, “ l’espace de la mémoire de la "Lorraine sidérurgique" ” (Tornatore à paraître a) - une configuration mouvante enregistrant les actions sur la fuite du temps, sur le passé prégnant d’une condition ouvrière, d’une culture technique, consécutivement à la perte d’une activité industrielle forte d’un siècle -, j’ai été confronté à la présence insistante de la figure du père. Dans l’histoire du démantèlement de la sidérurgie lorraine, celle-ci se remarque au moment où la fin de l’activité est ratifiée, marquée par l’extinction des hauts fourneaux, emblèmes de la filière dite chaude de la fabrication de l’acier, et par conséquent du siècle sidérurgique lorrain. Le temps militant des luttes pour la sauvegarde de l’activité et la reconnaissance, sans intermédiaires, c’est-à-dire par ses propres acteurs, d’une culture ouvrière fait place au temps d’une nouvelle militance : des enfants d’ouvriers, plus souvent des fils, œuvrant pour la conservation de traces ou l’intégrité du fil de la mémoire. Au point que s’est imposée dans un premier temps la thématique de la dette comme clé de compréhension des engagements des personnes : des fils engagés dans un travail de justice mémorielle, procédant de l’acquittement d’une dette envers leur père, celle de leur avoir permis, au prix de la souffrance des corps, de transcender leur condition sociale.

La « dette des fils », comme position morale, serait l’indice d’une ambiguïté constitutive de la relation au passé, elle serait au confluent de la double dimension de rupture et de continuité qui lui est associée via le travail de mémoire ou le travail sur les traces. Elle dirait à la fois comment des fils concilient mémoire de classe et rupture patrimoniale et/ou rupture de classe et mémoire patrimoniale, en tant précisément qu’ils sont et sortis de la condition ouvrière et confrontés à son « extinction » locale. Conjoints, le dépassement et la perte révèlent la fragilité de leur action et l’acuité de leur engagement. Celui-ci affronte « l’énigme de la trace », selon Paul Ricœur : un « effet signe de sa cause », image au présent d’un passé révolu sous constante menace d’effacement (Ricœur 2004 : 168). Que faut-il garder en mémoire ? De quelles « traces » sommes-nous les fils ? Dans quelles traces nous reconnaissons-nous et nous faisons-nous reconnaître ?

J’ai repéré deux modes d’acquittement de la dette qui, abstraction faite, par manque de place, de leurs conditions sociales et politiques d’effectuation, seraient symptomatiques de l’ambivalence de l’action sur le passé. D’une part, une activité photographique quasi-compulsive, en forme de pratique amateur : l’œil collé au viseur, les fils parcourront les lieux du monde finissant, se donnant pour urgente mission de saisir les ultimes battements de l’usine laborieuse, de rendre compte de l’éradication des friches livrées aux ferrailleurs ; ils organiseront des expositions alors de commémoration ou en publieront des ouvrages « grand public ». J’ai formulé par ailleurs l’hypothèse que cette intense activité serait venue suppléer à un défaut de travail officiel de mémoire, rendu impossible par une politique délibérée de table rase. Activité patrimoniale élémentaire, la photographie vaudrait alors comme « symptôme », au sens freudien du terme : trouble du souvenir et signe d’une blessure non refermée, d’un deuil encore à faire ; mais aussi comme geste de résistance à l’effacement, par politique délibérée ou par impéritie, des traces du passé (Tornatore 2006). D’autre part, une action, apparentée à la dynamique des « friches culturelles » (Lextrait 2001), caractérisée par le souci de promouvoir un lieu à vocation d’action culturelle qui ménagerait dans ses buts un travail sur la mémoire collective, ouvrière et immigrée. Ainsi un groupe de jeunes du lieu, enfants d’ouvriers et d’immigrés, sera à l’origine d’un « café-spectacle », initialement pensé comme un lieu d’expression artistique - musicale principalement - se greffant sur ou prenant pour modèle une forme de sociabilité du monde dont ils sont issus. J’ai suggéré que le phénomène déclaré alternatif de mise en culture des friches industrielles pouvait donner lieu à des investissements mémoriels et patrimoniaux également déployés hors des voies instituées de la patrimonialisation (Tornatore 2003). Cette propriété se révèle ici dans la dimension autonomiste, et non pas compensatoire, de l’action : une volonté de rompre avec la vieille tradition paternaliste qui enserrait les territoires industriels.

Précisément le contraste - qu’il convient de ne pas durcir - entre les deux modes d’acquittement de la dette peut servir de grille de lecture au travail de mémoire selon son point d’ancrage : en-deçà de la rupture ou en aval de la relation de continuité. L’activité photographique signe un acquittement douloureux, empreint d’une interrogation sur le monde perdu. Celui-ci, littéralement, « porte » les stigmates de la perte. Mais elle peut aussi, dans un registre plus positif, inviter à une réflexion sur les ruptures qui rythment fatalement le cours du temps social et sur les médiations que celles-ci nécessitent. Avec l’action culturelle, l’acquittement tendrait d’emblée vers le pôle de la mémoire heureuse. Il s’apparenterait à la gestion symbolique des passages : passages générationnel et de classe, et ouvrirait ainsi sur l’avenir : bref, non pas des fils photographes qui foulent « les cendres du vieux monde » mais des fils qui avancent et prennent en main leur destinée en emportant dans leurs bagages quelque chose du monde d’hier.

La thématique de la dette permet sans doute d’éclairer les actions et les engagements qui se revendiquent de quelque manière que ce soit de l’action sur le passé. Pour autant, elle laisse intacte la distinction trop catégorique entre ce que seraient les régimes respectifs de la mémoire et du patrimoine, tout en laissant pressentir leur possible brouillage, eu égard à l’inquiétude de notre temps et aux abus - des proliférations - qui pourraient s’ensuivre. Il ne serait pas inutile alors de laisser en chemin cette dichotomie, trop fortement marquée par ses instrumentations politiques, et de pousser plus loin, au-delà de la dette, vers la question de la reconnaissance. J’avance pour cela sous les auspices de Paul Ricœur dont la philosophie de la reconnaissance (Ricœur 2004) m’aide à construire et raisonner une intuition de terrain. La proximité sémantique des notions se réalise au niveau de la dernière des trois idées souche contenues dans le vocale « reconnaître », celle de la reconnaissance comme gratitude, dont Ricœur a souligné le caractère inattendu, étranger à la plupart des langues autres que le français (ibid. : 21). On pressent pourtant qu’on ne saurait s’arrêter à cette seule idée ou plutôt que cette seule idée ne suffit pas à rendre compte de la richesse de la relation : au-delà, l’acquittement de la dette vient également - en tant que production de traces - comme recherche de reconnaissance : se reconnaître soi-même et [demander à] être reconnu.

Passé de la dette à la reconnaissance, le titre de cette contribution porte les augures de ce fil conducteur renforcé ; mais il n’en est que l’introduction : nulle autre prétention que d’en illustrer la pertinence au moyen de quelques images sonores et visuelles - et même si la symétrie parole-ouïe/image-œil n’est pas réalisée !