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Trou de mémoire. Une perspective post-industrielle de la "Lorraine sidérurgique

par Nadine Boillon - publié le

Jean-Louis Tornatore,

Article paru dans La mémoire de l’industrie : de l’usine au patrimoine, Cahiers de la MSH Ledoux, in Jean-Claude Daumas (dir.), Besançon, Presses universitaires de Franche-Comté, 2006, p. 49-80.

Résumé

Participant d’une « tentative d’épuisement de l’espace de la mémoire de la "Lorraine sidérurgique" », ce texte s’attache à dérouler le temps de la perte dans un secteur emblématique, le bassin de Longwy, et à caractériser les formes du travail de mémoire. Celles-ci sont symptomatiques de cet abus pointé par Paul Ricœur : « la mémoire empêchée » [...] Car la différence notable avec Le Creusot ou Blanzy, c’est qu’il n’y a pas eu à Longwy d’institution du travail de mémoire. Pas de musée ou d’écomusée qui viendrait organiser « les banquets de la mémoire », même au prix d’une « sanctuarisation ». Autrement dit, les pratiques que je décris sont des pratiques auxquelles font défaut un lieu propre. Elles répondent au vide, en sont en symptôme, cherchent à le combler, à s’y substituer. Celui-ci se lit concrètement dans le paysage, s’appréhende physiquement. Il est ainsi mis en scène dans Le géant terrassé avec la reproduction sur les pages de garde de deux vues prises depuis le « belvédère de Longwy » : l’ouvrage s’ouvre sur l’activité laborieuse d’un jour d’été, le charroi des convois de train et la rumeur de l’usine de Senelle qui crache ses fumées « au-dessous du crassier » ; il se referme sur le silence glacé d’un jour d’hiver, l’abandon du haut fourneau couché dans la vallée aride, les pentes grises du plateau arasé sur fond de ciel laiteux. Paysage de la désolation d’un « immense désastre collectif » ; lieu de mémoire échoué, « trou de mémoire », au propre comme au figuré. Non-lieu de mémoire, « trou de mémoire » désigne le non-lieu d’une mémoire non-instituée.

« Extérioriser un mémorable expose au risque de ne plus avoir à intérioriser le souvenir », écrit Régis Debray. Selon la rhétorique convenue de la déploration de la prolifération patrimoniale ou de la saturation de la mémoire, on souligne à l’envi l’ambivalence du monument : prise pour la mémoire et moyen d’oubli. On peut donc faire des musées pour oublier - apaiser, neutraliser, « jouer » la lutte des classes, etc. Longwy nous apprend que l’inverse n’est pas vrai : on ne choisira pas de ne pas faire de musée dans l’intention de se souvenir ou pour ne pas risquer d’oublier. Ne pas en faire restera toujours le moyen le plus sûr d’interdire l’expérience des médiations qui pourront certes contribuer à l’intériorisation de la perte mais surtout permettre aux « acteurs » - personnes, collectifs, groupes, classes, mondes - d’être les acteurs de leur propre tri, autrement dit des sujets égaux du temps.