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Accueil > LAHIC > Productions scientifiques > Articles > Articles 2006-2008

Impressions patrimoniales. Topologie de la perte et photographie

par Nadine Boillon - publié le

Jean-Louis Tornatore,

Sensibiliser. La sociologie dans le vif du monde,in Jacques Roux et Michel Peroni (dir.), La Tour d’Aigues, Éditions de l’Aube, 2006, p. 281-297.

Introduction

« Le grand sport de la fin du fer lorrain, c’est la photographie ! Dénombrez dans Automne, hiver de l’homme du fer, les photographes photographiés. Sentent-ils tous que l’image seule conservera ce qui est promis à la rouille et à la casse ? » (Bonnet 1986). En 1986, en préface à un recueil de photographies consacrées à la crise de sidérurgie lorraine, Serge Bonnet, l’historien et sociologue de l’« homme du fer », faisait ce constat d’une couverture « innombrable » de l’événement. Engagé dans une enquête sur « l’espace de le mémoire de la "Lorraine sidérurgique" », j’ai pu vérifier cette présence massive du dispositif photographique, de la production à la publicisation, et particulièrement une pratique photographique « amateur » remarquablement constante tout au long du processus de d’effacement de la sidérurgie. Cette activité photographique, c’est tout d’abord un usage de l’exposition comme instrument de combat dans les luttes de résistance au démantèlement : popularisées en particulier par les municipalités communistes du bassin de Longwy, ces expositions, à bases de photos anciennes et récentes, visent à inscrire la sidérurgie dans le temps long de la communauté et à l’affirmer comme son patrimoine vif. Ce sont aussi des cas de conversion individuelle à la photographie : tel ouvrier, bénéficiaire d’un des tout premiers plans sociaux, faisant de la photographie la maître-activité d’une longue « retraite » heureuse et épanouie ; tel militant syndical, haut placé dans la hiérarchie cégétiste locale et revenu de toutes ses illusions, celle du temps du désengagement et de la survie personnelle. C’est enfin une pratique de « fils » ayant quitté la condition ouvrière, engagés dans un travail de justice mémorielle, de reconnaissance et d’acquittement d’une dette à l’égard des « pères » : l’appareil en bandoulière, ils arpenteront les lieux du monde finissant, se donnant pour mission urgente de saisir les ultimes battements de l’usine laborieuse, de rendre compte de son effacement en sillonnant les friches livrées aux ferrailleurs ; ils organiseront des expositions alors de commémoration, ratifiant la rupture, ou en publieront des ouvrages « grand public ». Cette production photographique rayonne localement, sa publicisation visant le cercle d’interconnaissance - au moyen d’expositions de club photo, d’associations ou de municipalités -, le bassin ou la région par le biais de l’édition. Le niveau régional n’est cependant pas dépassé, sauf peut-être dans le cas de la publication collective citée plus haut (Bonnet 1986) à laquelle participe un photographe de renom, Robert Doisneau. Toutefois le gros de l’ouvrage est constitué de la production de photographes de bien moindre notoriété et d’une photographie de presse à audience régionale.

Soulignant la particularité de ces pratiques au regard de la situation, je voudrais soumettre une réflexion sur l’acte photographique comme geste patrimonial élémentaire, si on me concède cette formulation anthropologique d’une idée communément partagée qui associe la photographie au travail de deuil et à la mémoire individuelle ou collective, voire au patrimoine. Précisément interroger cette présence massive de la photographie, en tant qu’elle est une « image-acte », selon la formule de Philippe Dubois, soit un « objet totalement pragmatique » qu’il n’est pas possible de penser « en dehors de l’acte qui le fait être » (Dubois 1990 : 9). Dans cette perspective, la photographie apparaît au croisement de la perte et de la dette et se déploie sous les signes conjoints de la trace et de la reconnaissance. Conscient du caractère indissociable de ces deux visées, je me limiterai cependant, pour l’économie de cet article, à explorer la relation de la photographie à la situation de perte - réservant à la difficile question de la dette un traitement spécifique. Il me paraît en effet important, préalablement à l’examen d’une dimension morale de la photographie, de saisir son expression politique dans l’espace de la mémoire de la « Lorraine sidérurgique », de manière à éprouver l’hypothèse que je formule de sa présence massive dans le bassin fer moribond : celle d’un travail par défaut sur la trace de ce qui a été, sur l’empreinte de ce qui a marqué et qui « tient lieu d’absence ». La photographie vient suppléer, ou plutôt résister à l’inéluctable de la perte en produisant des traces sensibles du monde perdu : ainsi un geste esthétique lui redonne une visibilité, autrement dit vient lui restituer une « évidence », de sorte qu’il « (re)tombe sous le sens »...