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Le Moment réaliste

par Nadine Boillon - publié le

Journées d’études des 18 et 19 janvier 2007

GARAE, Maison des Mémoires

53, Rue de Verdun - 11 000 CARCASSONNE

Ces journées d’études sont à resituer dans l’ensemble du programme de l’ethnopôle GARAE sur « Le patrimoine de l’ethnologie », qui bénéficie désormais de l’appui intellectuel de l’opération « Histoire et science des mœurs. Le savoir des différences » conduite au sein du LAHIC. Pratiquement ce programme vise à réaliser pour l’anthropologie du proche - France et Europe - un travail similaire à celui que George W. Stocking jr a lancé dans les années 1980 avec sa série History of Anthropology. On peut cependant souligner deux différences marquantes : Stocking s’est volontairement limité à une investigation sur la discipline, en voie de constitution ou déjà constituée dans le monde académique anglo-saxon essentiellement ; nous partons plutôt de la « pulsion anthropologique », des pratiques de construction et de connaissance de l’altérité, « disciplinées » ou pas, en privilégiant plutôt le point de vue européen. De plus, Stocking ne s’attache que secondairement à l’immersion du projet anthropologique dans le champ du savoir et de la culture (y compris l’art et la littérature), alors que ces rapports (et l’invention d’un « patrimoine culturel immatériel ») forment le centre de notre projet.

Il a été initialement prévu de mettre sur pied une série d’expositions et de rencontres qui feraient le point sur les moments-clés d’émergence de la pratique ethnologique en Europe, moments où la définition disciplinaire peut être située dans sa relation avec le mouvement de la pensée, des sciences, des arts et de la littérature. Un premier repérage avait retenu, classiquement, quatre phases de cette histoire : les Lumières, le Romantisme, le Réalisme, le Surréalisme, à laquelle il a été convenu d’ajouter une cinquième : l’Humanisme et l’Age classique qui permettrait d’englober la période du XVe au XVIIe siècles.

Le romantisme a donné lieu à une première réflexion, traduite sous la forme d’une exposition, d’un séminaire et d’un ouvrage en cours de publication (Les savoirs romantiques. Une naissance de l’ethnologie). Il semble que ce travail collectif ait réussi à dépasser les propositions justes mais devenues conventionnelles sur la relation entre idéologie romantique et intérêt pour les mœurs, rites et textes populaires et nationaux pour proposer une description renouvelée de l’empreinte romantique sur l’ethnologie. Deux frontières floues mais essentielles ont été repérées. La première distingue les savoirs romantiques de la production antérieure placée sous le signe des Lumières. La seconde oppose, dans un rapport critique souvent explicite, le romantisme et la période qui le suit, marquée du signe d’une objectivité plus « scientifique ». Si l’on considère simplement les collectes ethnographiques, il est assez facile de repérer une distance nette entre un point de vue dominé par la création et la recréation littéraires et un autre marqué par une volonté de noter le « document » brut sans aucune mise en scène narrative ou fictionnelle. Bien évidemment cette rupture - qu’illustre parfaitement, en Bretagne, la polémique entre La Villemarqué et Luzel - n’est pas aussi tranchée qu’on l’affirme. La frontière est donc elle-même une question. On peut cependant admettre que ce sont les tenants post-romantiques des savoirs objectifs qui ont permis, en Europe, la constitution de disciplines (folk-lore, volkskunde, ethnologie, laographie...) dans un cadre académique dont on sait combien il est variable.

Poursuivant dans la perspective que nous avons choisie, nous souhaitons mettre en évidence les correspondances entre ce moment d’invention, de dénomination et de normalisation des savoirs ethnologiques et les mouvements intellectuels, artistiques et littéraires contemporains. Il est apparu que le terme réalisme qualifie au mieux le courant qui partage la volonté de rompre avec le romantisme dont il est issu. C’est bien dans une nouvelle définition de la vérité et de la réalité, affirmée en particulier par des écrivains et des peintres, que semble s’enraciner une autre conception de l’objet de savoir en matière de mœurs et de coutumes. Il conviendra donc d’être attentif aux propositions nées en France autour de 1848 et que la bannière du réalisme regroupe. Des figures comme Courbet, Champfleury, Max Buchon, Duranty proposent une sorte de théorie de la vérité en art, or tous, sans exception, s’intéressent aussi de très près, aux formes d’expression populaire (image, poésie, musique, rituels, décor domestique etc.).

Comme on sait, ce premier moment sera très vite prolongé par d’autres qui, explicitement, affirment remplacer l’intuition de l’artiste par les procédures du savant en développant un art de l’observateur (pour lequel la relation à la photographie est cruciale) voire des techniques expérimentales qui font clairement référence, chez Zola par exemple, aux avancées des sciences positives. Naturalisme, verismo, apparaissent donc comme des intensifications du premier réalisme grâce au recours justificatif aux sciences que l’on qualifierait aujourd’hui de « dures ». On peut cependant affirmer que le moment réaliste coïncidant avec l’épanouissement de la forme romanesque, ce genre prendra largement en charge l’expression de la réalité sociale et culturelle, réinsérant, par conséquent, dans la littérature ce que l’on avait parfois prétendu lui arracher. Il est vrai qu’il s’agit d’une autre littérature qui construit une autre réalité : plus complète, plus riche, plus vraie.

S’agissant, plus précisément, des savoirs qui sont en train de se cristalliser autour de la discipline ethnographique, on peut, dès maintenant, suggérer quatre conjonctions alors décisives dans sa construction disciplinaire. La première se fonde sur une généralisation et un approfondissement de la notion d’enquête. Le terme apparaît aussi bien dans le cadre des « savoirs de gouvernement », pour reprendre l’expression de Michel Foucault, qui connaissent après 1840 un développement exceptionnel, que chez les journalistes, figure nouvelle et capitale dans la période, ou encore les romanciers qui ne sauraient raconter sans avoir vu et écouté le milieu qu’ils captent dans leur récit. La seconde est étayée par le renouvellement de la philologie qui de savoir voué à la quête des textes anciens devient, au sortir de sa phase « romantique », une véritable science de la reconstruction de ces textes, donc une sorte d’archéologie textuelle. La troisième voit réapparaître au premier plan ce qui avait été une découverte du mouvement encyclopédique, soit l’objet dans sa matérialité technique et expressive. Folk-lore et ethnographie entrent par des voies diverses à l’exposition et au musée, on s’efforce même de représenter en langage d’objets des situations typiques mais réelles, des sortes de tableaux vivants, de photographies en trois dimensions. La quatrième conjonction, qui est peut-être l’arrière-plan essentiel de ce moment décisif, est la diffusion d’une théorie générale de la nature et de l’homme qui va souvent servir de cadre, plus ou moins explicite, aux reformulations du savoir, il s’agit de l’évolutionnisme darwinien. Celui-ci libère le savoir sur l’homme et les sociétés du carcan de l’histoire : des faits négligés deviennent des documents, une autre échelle chronologique et géographique se profile, les débris de coutumes et de croyances que recueillaient les « antiquaires » deviennent des survivances, un dialogue se confirme entre sciences du corps, du langage et des mœurs, entre philologie, archéologie, folklore et anthropologie.

Nos journées d’études, on l’aura compris, privilégieront la question du réalisme dans les arts (et plus particulièrement dans le roman). Devraient participer à la réflexion : Noël Barbe (DRAC Franche-Comté/Lahic) ; Daniel Fabre (directeur du Lahic, président du Garae) ; Agnès Fine (CNRS) ; Anna Iuso (Université de Rome, Lahic) ; Jean Jamin (Ehess, Lahic) ; Judith Lyon-Caen (Ehess) ; Françoise Michel-Jones (Université d’Amiens) ; Jean-Marie Privat (Université de Metz, Lahic) ; Sylvie Sagnes (CNRS, Lahic / Garae) ; Marie Scarpa (Université de Metz, Lahic) ; Marie-Eve Thérenty (Université de Montpellier) ; Hermine Valois-Melka (Toulouse) ; Claudie Voisenat (Lahic) ; Francis Zimmermann (Ehess, Lahic)

Une soirée-débat autour de l’« ethnopolar », avec l’écrivain Pierre Magnan, aura lieu le 18 janvier au Garae, organisée par Christian Jacquelin (DRAC Languedoc-Roussillon) et Jean-Pierre Piniès (CNRS, Lahic / Garae).

Programme :