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Dire la danse - Le vocabulaire de la danse hip-hop

par Nadine Boillon - publié le

Roberta Shapiro avec la collaboration d’Isabelle Kauffmann

Extrait de l’article paru dans "A la recherche du mot : de la langue au discours, sous la direction de Claude Gruaz, éditions Lambert-Lucas, Limoges, 2006

Il existe un stéréotype selon lequel le lexique de la danse hip-hop serait une composante des « parlers jeunes » [Bulot 2004]. S’il le fut certainement à l’origine et le demeure sans doute en partie, le constat de la pérennité et de l’extension de ce vocabulaire interdit de l’y réduire. Au bout de vingt ans de développement, on sait maintenant que la danse hip-hop n’est pas une mode, et que les mots qui la désignent ne relèvent pas d’un dialecte d’adolescents destiné à mourir avec le passage à l’âge adulte de ses locuteurs.

Depuis belle lurette, il ne s’agit plus d’inventions lexicales purement ludiques, mais bien de la constitution d’un répertoire technique nécessaire à la communication entre pairs, à la transmission entre les générations et à l’exécution d’un travail. Cela passa d’abord par la télévision, avec l’émission H.I.P.-H.O.P. de Sidney Duteil à TF1 en 1984, destinée, il est vrai, à la jeunesse auprès de laquelle elle eut alors un retentissement important. La séquence « La Leçon » notamment, marqua les débuts d’une formalisation de ce vocabulaire, qui alla de pair avec sa diffusion massive. A la même époque on assista aux premiers spectacles scéniques, et dans les années qui suivirent, à l’ébauche d’un enseignement de la danse hip-hop. La télévision, les spectacles et les stages furent donc les premiers espaces sociaux d’une formalisation du vocabulaire.

Si dans les années 1980 les pratiquants avaient une moyenne d’âge de quatorze ans environ, semble-t-il , les mots qu’ils utilisaient se sont constitués depuis en du vocabulaire spécialisé pour une partie du monde de la danse. Ceci a peu à voir avec l’âge. Que ce langage ne soit encore que partiellement transformé et adoubé par le système d’enseignement, qu’il soit moins largement reconnu que celui de la danse classique et moins répandu que ce dernier dans l’univers professionnel, il n’en est pas moins d’abord un technolecte de la danse, et très accessoirement un langage de jeunes. Force est de constater qu’avec l’important développement du hip-hop comme danse de scène et comme discipline, artistique d’une part, sportive d’autre part, un nouveau vocabulaire technique lié à la danse hip-hop est apparu qui s’est ensuite considérablement étendu et enrichi ces vingt dernières années.

Certes, la danse, tous genres confondus, est une pratique de jeunes. Elle est, avec le piano, la pratique amateur la plus attachée à l’enfance [Développement culturel 1996]. C’est aussi un métier qu’on arrête tôt, puisque l’âge moyen de fin de carrière est de 34 ans, après quinze ans d’exercice au mieux [Chiffert & Michel 2004]. Ainsi, dans la mesure où il n’est utilisé que par les danseurs, qui sont jeunes en effet, le vocabulaire de la danse hip-hop peut apparaître à première vue comme le langage de cette classe d’âge. La majorité des premiers pratiquants étant d’origine ouvrière, immigrée arabe ou africaine, le vocabulaire hip-hop peut également paraître comme la déclinaison d’un argot qui porte le stigmate des quartiers pauvres et dévalorisés sur l’échelle des qualités sociales.

Mais d’une part son usage dépasse désormais le cercle des pratiquants, d’autre part ce dernier s’est largement transformé. Le vocabulaire apparaît clairement dans sa fonction de langage technique plutôt qu’à la seule lumière de son histoire sociale ou de ses fonctions identitaires. Aujourd’hui, les termes spécifiques à cette danse sont connus et utilisés non seulement par les danseurs, mais également par les professionnels du monde du spectacle, par ceux qui les entourent, et au-delà, indépendamment de l’âge et de la classe sociale ; administrateurs, juristes, élus, organisateurs, chorégraphes, metteurs en scène, pédagogues, critiques, historiens, journalistes, sont parmi les usagers de ce vocabulaire.

Danse hip-hop et culture hip-hop

Comme l’on sait, le hip-hop, qui selon David Lepoutre est « la forme la plus achevée et la plus cohérente de ‘culture cultivée’ issue de la culture des rues des grands ensembles » [Lepoutre 2001, 404], comprend, outre la danse, des formes graphiques, musicales, déclamatoires et poétiques (graffiti, rap, deejaying, musique). C’est un mouvement né dans le Bronx dans les années 1970 qui arrive en France au début des années 1980, principalement par la voie des médias [Bazin 1995 ; Boucher 1998]. L’une de ses composantes est la breakdance, héritière d’une longue lignée de danses pratiquées par les Noirs américains depuis l’esclavage, puis enrichie par les immigrés hispaniques des quartiers pauvres de New York [Hazzard-Gordon 1990 ; Perkins 1996 ; George 1998].

En France, la constitution de la danse hip-hop comme genre, c’est la cristallisation d’un corpus à la fois technique, langagier et idéologique, aux filiations multiples. C’est un ensemble gestuel choréique novateur, « une révolution esthétique et technique » (d’après un Inspecteur de la danse du ministère de la Culture), mais aussi des récits fondateurs, des manières de faire, de penser (« il faut positiver ») et de dire. Il comporte un volet axiologique et prescriptif extra-artistique important, très lié à l’histoire des enfants de l’immigration et des banlieues populaires. Il ne faut pas trop se fier aux apparences d’un modèle américain et du lexique en anglais. La danse hip-hop, c’est une histoire bien française, et sur le plan normatif, l’important est sans doute dans les héritages combinés, quoiqu’inattendus, de l’immigration postcoloniale [McCarren 2005], d’une classe ouvrière en crise [Beaud & Pialoux 1999], du travail social, de l’éducation populaire et de la danse contemporaine [Milliot 1997, Shapiro 2004] qu’elle recueille.

Une terminologie nouvelle, foisonnante et composite

Les tableaux 1 et 2 présentent le vocabulaire dont on parlera ici. Le premier donne la liste des termes innovants, et privilégie le point de vue quantitatif. Le second présente au contraire un point de vue structural, en mettant face à face des catégories hiérarchisées, soit inclues les unes dans les autres, soit opposées. Ce qui est présenté n’est pas le résultat d’un travail lexicographique méthodique, ce qui dépasse nos compétences, mais l’analyse à postériori d’un matériau constitué à d’autres fins (voir ci-dessous la note méthodologique). On n’y trouvera que l’essentiel du vocabulaire de la danse hip-hop. La taxinomie est simplifiée par rapport à celle utilisée par les acteurs en situation.

En effet, ce qui nous a intéressé au premier chef, et nous a conduit à recueillir le vocabulaire, ce n’est pas tant l’originalité des termes ou la quantité de mots nouveaux, que les caractéristiques du lexique, sa structure générale et la manière dont il est mobilisé. Or, on est frappé d’emblée par deux choses. En volume (tableau1) : les emprunts massifs à l’anglais américain ; et en structure (tableau 2) : la désignation de deux sous-genres, la danse au sol et la danse debout.