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De la raison patrimoniale aux mondes du patrimoine

par Nadine Boillon - publié le

Dominique Poulot.

Article paru dans Socio-anthropologie n°19-20, Les mondes du patrimoine, 2006.

Aujourd’hui le patrimoine, devenu synonyme de lien social, est partout, de la mobilisation des corps politiques à l’institution culturelle. L’impératif de conservation de l’héritage, matériel et désormais immatériel, prend chaque jour un caractère plus général et plus contraignant, incarné par des dispositifs législatifs et réglementaires qui ne cessent d’étendre leur domaine d’application. Parallèlement, le tourisme, dans l’importance des enjeux économiques qu’il mobilise, fait de l’interprétation du patrimoine, voire de sa simulation, un instrument souvent décisif du développement local. Enfin, la réalité de destructions (iconoclasmes religieux ou idéologiques, dégâts collatéraux de conflits ou « domicides » concertés), que l’on avait eu sans doute tendance à sous-estimer ou à tenir pour abolies, et qui mobilisent les media, nourrit le sentiment d’urgence qui a toujours accompagné la conscience patrimoniale. L’affirmation d’un point de vue adverse - l’éventuel refus de la patrimonialisation ou sa critique radicale - ne peut apparaître que « vandale », à tout le moins insignifiante dans le débat public. L’émergence de critiques est devenue de fait très improbable en dehors de l’expression de divergences sur la manière de réaliser au mieux le traitement des monuments, des objets et des sites.

Spécifiquement, la perspective « savante » en matière de patrimoine s’assimile à un relevé des expertises contradictoirement portées sur telle ou telle initiative de protection ou de restauration. L’histoire de l’administration culturelle, pour débarrassée qu’elle soit des arguties de militantismes contrariés, est souvent victime pour sa part de la diversité des champs d’intervention et des compétences dont elle doit rendre compte : elle fournit souvent un miroir aux partages entre disciplines spécialisées. Pourtant, de la même façon que l’injonction mémorielle a naguère permis à Pierre Nora de penser les lieux de mémoire nationaux, la vive actualité de la patrimonialisation invite à interroger la construction de cette forme d’obligation à l’égard de la présence matérielle du passé.

Si, dans tous les cas, la perspective historienne peut faire prendre conscience des silences ou des exclusions en faveur d’objets oubliés ou négligés, elle ne se confond pas avec une profession de scepticisme, avec la dénonciation des abus du passé, ou avec la contestation du processus présent. En saisissant les patrimoines comme ensembles matériels et, indissolublement, comme savoirs, valeurs et régimes du sens, elle peut interroger l’évidence patrimoniale elle-même, tout à la fois imaginaire et institution.

Le patrimoine s’inscrit à la croisée du regard savant porté sur des oeuvres et des objets matériels, de l’historicité vécue d’une société, enfin de la poétique et de l’éthique du passé (l’exemplarité et l’adhésion, mais aussi l’émancipation ou la dénégation). En d’autres termes, l’évidence du patrimoine se décline dans les discours contemporains sous forme d’une « raison » spécifique, mais elle s’inscrit à l’horizon d’attente de différentes inventions du passé, et engage des pratiques d’admiration et de mémoire, de militantisme et d’attachement. En reprenant à nouveaux frais les grands récits du savoir antiquaire et historien, les perspectives de l’émotion (l’émerveillement, la résonance) et de la volonté politique et sociale, il s’agit de passer d’une généalogie de l’esthétique ou des disciplines savantes à l’intelligence des conventions patrimoniales quant au régime matériel et à la grandeur du passé. C’est ainsi que le présent numéro réunit diverses études touchant à des crises ou à des tensions sociales et politiques, à des polémiques et à des conflits artistiques et culturels, à des désemboîtements subits ou progressifs des rapports au passé et à l’avenir, tous moments qui voient l’invention de poétiques patrimoniales souvent inédites dans leurs définitions, leurs choix ou leurs exigences.

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Au-delà d’une géographie inscrite dans la longue durée, essentielle à la configuration patrimoniale, les inventions bien préparées dessinent une hiérarchie des « patrimonialisateurs ». Ces derniers entretiennent un dialogue complexe avec les collectionneurs, avec des « accumulateurs » plus « sauvages », liés par exemple à l’imaginaire archéologique ou à des formes alternatives d’artification, ou encore avec les acteurs de folklorismes attachés à une « performativité » commémorative. Les histoires de vies ou les romans familiaux - ceux évoqués ici par Irène Maffi et Valérie Rousseau, Mercedes Volait et Muriel Girard - offrent la possibilité d’articuler de la sorte singularité d’engagements particuliers et partage de valeurs collectives. La réussite ou l’échec de tels personnages renvoie à l’économie des connaissances ou des engouements - à l’histoire des partages et des reconnaissances, des limites et des dépendances.

En considérant les différents degrés d’intimité sociale avec diverses catégories de passé matériel, et les distributions inégales de « grandeurs » entre collections et musées - comme le fait Irène Maffi dans le cas jordanien - la question est de savoir comment l’ancien régime des objets de mémoire et de leurs civilités peut se combiner ou s’effacer au profit de nouvelles références et de nouveaux partages. Mercedes Volait montre, avec Muriel Girard, que la demande de protection patrimoniale s’était engagée de manière croisée autour de la Méditerranée et que les images patrimoniales actuellement mises en œuvre ont hérité des représentations anciennes, tout en professant la réalité nouvelle, ce qui rend douteuse l’hypothèse d’un patrimoine postcolonial.

Sur un autre plan, au cours des constructions des États-Nations, bien des « amis d’objets » semblent avoir été dépossédés, tant matériellement que symboliquement, de leurs dispositions individuelles à l’expérience historique au fur et à mesure de l’élaboration d’un mouvement collectif dédié au « patrimoine » et à l’histoire nationale. Dans le monde postmoderne, l’ouverture de musées publics peut susciter de nouvelles prises de parole devant de potentiels objets d’attachement, qu’ils soient nationaux ou exotiques, qu’ils relèvent de la haute culture ou de ses marges, comme dans le cas des musées de l’Yonne, à rebours d’une instrumentalisation univoque. La prolifération des objets patrimonialisés dont on jouit et pour lesquels on se bat - ou non - pose à nouveaux frais les questions de l’adhésion des citoyens à un dépôt de valeurs, voire à un « common interest », sinon à un enjeu territorial qui va des lieux de mémoire à la protection du cadre de vie (Juliette Dutour et Monique Poulot). Tout ceci compose ce qu’on pourrait nommer la « moralité » du patrimoine dans les représentations collectives : c’est là un champ d’enquêtes, entre épistémologie, esthétique et politique, tel que le dessine le cas de la verrerie de Biot ou celui des beautés provençales.

Si l’histoire du patrimoine a été longtemps prise dans une logique de réparation, quant à des oeuvres ou à des objets saisis et collectés, quant à des monuments mutilés ou négligés, quant à des lieux ou à des pratiques effacés ou recouverts, ce qui interdisait de la penser autrement que sur le mode de la restitution de l’authentique, il n’en va plus de même aujourd’hui. Même quand il est régulièrement purifié ou refait à neuf le sens patrimonial n’est jamais univoque, qui inscrit à chaque instant sa négociation au sein des mondes du patrimoine, pour reprendre la fameuse expression de Howard Becker.