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Pour une analyse des formats de l’activité patrimoniale

par Nadine Boillon - publié le

Sous le direction de Noël BARBE et Jean-Louis TORNATORE.

Introduction au rapport à la Mission à l’ethnologie/Ministère de la Culture et de la Communication, 2006, 325 p. dactyl.

Dans le cadre du programme sur les émotions patrimoniales, porté par le Laboratoire d’anthropologie et d’histoire sur l’institution de la culture, nous avons investi le terrain d’une « catastrophe patrimoniale », l’incendie du château de Lunéville (Meurthe-et-moselle) survenu en janvier 2003, avec pour objectif de prendre la mesure des émotions et des mobilisations que cet événement a générées.

Cette enquête sur une déclarée « cause nationale », nous l’avons souhaitée collective et pluridisciplinaire : alliant par conséquent des compétences et des méthodes – au demeurant très proches, selon notre perspective – anthropologiques, sociologiques, historiennes. Sans doute au titre d’une conception générale de la recherche ; certainement eu égard à la complexité de notre objet : l’émotion patrimoniale. À partir de janvier 2004, date de la mise en œuvre des premières investigations, nous avons progressé au rythme de réunions bimensuelles qui, en permettant de soumettre systématiquement à l’évaluation et la critique l’engagement sur le/du terrain et le modèle d’analyse, ont contribué à la constitution du groupe de travail. D’aucuns sont partis, d’autres nous ont rejoints, et au terme de difficultés certaines à ajuster les réels du monde et de la recherche scientifique, nous arrivons à huit, tous contributeurs de ce rapport [1] À la formule plus complexe de la synthèse sous une signature collective, nous avons préféré celle qui restituait la division du travail au sein de l’équipe : si donc chacun y va de son génie propre, c’est au prix de nombreuses redites et recoupements, au prix également – mais il n’y a pas lieu de le regretter – d’une unité de posture. À tout le moins, nous nous attachons ici à faire ressortir une tendance « lourde » – dont on peut dire, inversement, qu’elle bénéficie de la richesse des reformulations qui concourent à son affinement.

Les contributions se distribuent en trois parties d’inégales longueurs. Le corps du rapport (deuxième partie) se déploie sur la question centrale de l’émotion patrimoniale, dont il tente d’ouvrir la boîte noire, en variant les entrées et les points de vue. L’abordant sous l’angle des émotions appropriées à un événement patrimonial, Anthony Pecqueux s’essaie à l’exercice du « catalogue » : il définit ainsi une palette d’émotions qui se modulent selon leur objet intentionnel, selon les acteurs et leur position dans le dispositif de reconstruction, et selon le temps de l’événement, en référence à son account selon lequel « à l’émotion a succédé la mobilisation ». Bruno Étienne, quant à lui, affronte l’objet même et se demande « en quoi une émotion peut être qualifiée de patrimoniale ». Analysant très finement un corpus de 470 lettres de réaction à l’incendie adressées à la mairie de Lunéville au cours des six mois qui ont suivi, considérant que « celles-ci sont des émotions en acte », il s’attache à décrypter la « dynamique émotionnelle » à l’origine de la mobilisation pour la construction du château. Sur la base du schéma : unités de sens/postures émotionnelles/régimes d’engagement, il montre comment la distribution des émotions entre deux pôles contrastifs, l’un « socio-biographique », l’autre « esthético-historique », se traduit par des changements de régime d’engagement – régime de familiarité, régime de l’action en plan, régime de justice (Thévenot 2006) – dans lesquels doit se lire le processus émotionnel. C’est à travers un corpus de 266 propositions d’initiatives que Sabrina Leyendecker observe comment l’émotion se manifeste : celle-ci témoigne d’une rupture dans l’attachement à l’objet et du basculement d’un régime de paix à un régime de crise – celui dans lequel on se propose d’agir pour le château. Là encore, la sociologie des régimes d’action – soutenue par la formule de l’attachement, le « faire faire », proposée par Bruno Latour (2000) – est mobilisée pour faire valoir les ressources et les visées du nouvel attachement promu par l’incendie : celui-ci se déploie plus particulièrement dans le cadre de la familiarité ou de l’action en plan. Le don est l’entrée choisie par Noël Barbe et Cécile Blondeau : « Pourquoi donne-t-on pour un château ? », se sont-ils demandés, allant enquêter auprès de donateurs particuliers résidant hors Lorraine, précisément en Franche-Comté. Pour soi, pour faire valoir un attachement qui questionne sans cesse les limites de l’humanité, comme manière de dire ce qui change et ce qui ne doit pas changer… : dénouant les mobiles exprimés dans les « récits de dons », ils en arrivent également à la conclusion que « l’incendie a fait bouger la conception même du château ». Enfin, cette ethnographie du don est augmentée d’une sociographie des donateurs, sur laquelle se clôt cette partie centrale. Exploitant quelque quatre cents réponses à un questionnaire diffusé auprès des donateurs – les « co-reconstructeurs » selon « la geste » de la mobilisation –, Bruno Étienne en dresse un portrait qui, à partir de l’examen de quatre types de caractéristiques – profil sociologique, provenance géographique et rapport à la Lorraine, caractéristiques culturelles et modalités de mobilisation pour le château – et de l’évaluation de la pertinence d’« indicateurs de l’émotion », vient corroborer les résultats des volets ethnographiques de l’enquête : en particulier quant au « partage » entre le « don familier » et le « don patrimonial », à ceci près, information non négligeable, que le don y apparaît comme une forme d’engagement « s’apparentant de toute évidence à une pratique éclairée ».

L’examen des émotions a fait la part belle aux cristallisations [2]

patrimoniales [3] lettres, propositions d’initiatives, dons… sont autant de passages à un état explicite de l’attachement. En revanche les autres parties stationnent davantage du côté de la politisation – soit l’activation d’équipements de différents formats appropriés au règlement du problème – et/ou se postent à l’articulation des deux processus. En amont (première partie), Anthony Pecqueux pose avec Thibaut Gorius quelques éléments de sociologie politique de la mobilisation : ainsi il met au jour à la fois les polarisations politiques qui structurent inévitablement le dispositif « officiel » et central de la mobilisation – l’association « Lunéville, Château des Lumières ») et les concurrences que peuvent représenter les associations patrimoniales lunévilloises antérieures – lesquelles portent sur la définition de la grandeur patrimoniale du château. Celles-ci constituent en propre l’objet du texte de T. Gorius. En aval (troisième partie), les deux derniers textes procèdent à une approche, parfois critique, de la raison patrimoniale. Dans une veine qui n’est pas exempte de dénonciation, Luc Delmas « démonte » le motif des « Lumières » à la lumière d’une mise en perspective du régionalisme lorrain et montre comment il vient – ou veut – recouvrir le « patriotisme régional de la douleur ». Enfin, Jean-Louis Tornatore s’intéresse à un lieu de la critique – déployée par les acteurs eux-mêmes – : celui où s’évalue et se discute la quasi-moralité de l’événement patrimonial – selon la problématisation proposée par A. Pecqueux. Des pierres contre des hommes ?, telle est la question posée par l’essai, observé, de mise en correspondance de l’événement lunévillois avec un événement lorrain concomitant : la fermeture de l’usine Daewoo et son incendie, dans la banlieue de Longwy. Au-delà de la question morale – déroulée à partir de l’histoire fine de l’événement longovicien –, des entretiens avec des syndicalistes révèlent une interrogation sur l’économie et l’économie du patrimoine : soit une exploration de voies de compensation aux ruptures et crises contemporaines. Si cette interrogation n’est pas séparable de la prise en compte du coût d’investissement de la forme patrimoniale, elle n’en augure pas moins une possible transformation de la raison patrimoniale, en raison de l’intrusion de nouveaux régimes d’engagement.

Nous proposons à la suite un premier essai de synthèse, ordonné autour de trois thèmes ou notions centraux dans cette étude : la mobilisation-politisation, l’émotion-action et la notion de format.

La mobilisation comme politisation

Notre étude souffrira toujours d’un manque : celui de n’avoir pu être au plus près de l’événement, à sa suite immédiate. Nous sommes en effet arrivés un an plus tard, soit a priori bien après le temps de l’événement, réputé être également – mais c’est justement à voir – celui de l’émotion. En revanche nous étions d’emblée projetés dans le temps de la mobilisation, celui qui voit se mettre en place la politisation primordiale de la réparation : soit, en l’occurrence, un processus de résolution du problème qui suppose des modes spécifiques de coopération et d’ajustement entre les acteurs œuvrant à la construction de la réparation, parce qu’il manipule des temps et des espaces de références, parce qu’il porte aussi une théorie des rapports sociaux souhaitables en particulier par les qualifications des êtres en présence –humains et non humains– qu’il met en œuvre.

Aussi la mobilisation « institutionnelle » a-t-elle été une entrée privilégiée, tout particulièrement à travers le suivi, par Anthony Pecqueux, de l’association « Lunéville, château des Lumières » (LCL), conçue comme le fer de lance du processus de politisation, donnant consistance, existence publiques et efficacité aux projets de reconstruction, proposant une problématisation de la situation – dans le sens d’une formalisation de la catastrophe en cause patrimoniale. À l’appui d’une observation in situ de son fonctionnement (en assemblée générale, en conseil d’administration), doublée d’une analyse de la circulation controversée en son sein de la valeur « Les Lumières », comme motif central de la réparation, A. Pecqueux montre le caractère provisoire et incantatoire de la figure de « l’union sacrée » – construite comme vertu du drame. Provisoire parce qu’aux discours tenus au temps du drame ou immédiatement après, succèdent divergences et controverses sur l’avenir du château et les référents de sa reconstruction. Incantatoire parce que dans le fonctionnement de cette association, fortement prise en charge par le Conseil général de Meurthe-et-Moselle, les polarisations politiques viennent jouer, non seulement à travers des formulations explicites (déclarations à la presse, affrontements verbaux…), mais aussi par des formes d’agir politiques incarnées (habitudes de travail, formes de connivences, modes de placement lors des réunions…). Parce qu’il n’y a pas accord posé en préalable sur ce qu’est et ce que devrait être le château, parce qu’il existe plusieurs manières de problématiser la situation – plusieurs voies de la politisation –, LCL, bien que centre essentiel de la mobilisation, ne parvient pas à unifier celle-ci qui connaît des formes concurrentes. Aux « Lumières » comme ressource qualificative du lieu, à forte valeur d’universalité et de travail sur le présent, s’opposent des projets visant à investir le château comme lieu où pourrait se montrer ce qui a fait et fait la localité, ou comme un lieu de vie. Les personnages historiques de référence (Léopold/Stanislas/Voltaire) s’opposent, un sentiment d’extra-territorialité décisionnel est dit –« de Nancy ». Ainsi est donné corps à l’hypothèse que nous formulions au départ d’une cause déclinée et saisie selon divers formats, pas forcément congruents ni complémentaires. Du moins ne répondant pas nécessairement à l’adhésion consensuelle du régional au national et à l’universel contenue dans le thème des Lumières. Entre LCL et les associations patrimoniales locales préexistantes, des relations se nouent cependant : elles sont marquées tout d’abord par une assignation dans des espaces périphériques d’action – l’achat de pièces de faïence dont la pertinence est soumise à la conservatrice du musée, des visites du monument où se distillent leurs propres conceptions du patrimoine (Thibaut Gorius) – ; puis semblent s’inaugurer des relations plus proches entre LCL et la localité – l’association s’installant à Lunéville –, et une prise en compte des usages locaux du lieu patrimonial (Anthony Pecqueux).

L’incendie s’il a été présenté comme un drame, l’est aussi comme une opportunité pour reconfigurer le château. L’espace ouvert par sa disponibilité nouvelle voit se dérouler de nombreux débats et actions autour de son avenir qui sont autant de tentatives de redéfinition du monument. Pour autant, reprenant la distinction que fait Nancy Fraser (2005) dans sa discussion de la notion habermassienne d’espace public, il faut y distinguer les « publics forts », ceux dont le discours comprend à la fois la formation de la prise d’opinion et la prise de décision, des « publics faibles », c’est-à-dire ceux dont les pratiques renferment uniquement la formation de l’opinion. De ces derniers relèvent les associations patrimoniales concurrentes de LCL. Quant aux donateurs à distance rencontrés par Noël Barbe et Cécile Blondeau, même lorsqu’ils suivent avec attention ce qu’il advient du château, en particulier à travers Le journal des co-reconstructeurs, même lorsqu’ils disent leur conception de son avenir, c’est l’enquête ethnographique qui est le lieu d’expression de ces opinions. De même les propositions d’initiative pour le château, analysées ici par Sabrina Leyendecker, sont soumises à une labellisation par LCL. De la catégorie de « public fort », et au moins dans le premier temps de la mobilisation, relèvent le « groupe majoritaire » au sein du conseil d’administration de LCL, mais aussi le « groupe minoritaire ». Sous l’angle de l’exploitation de la dimension émotionnelle de l’affaire, Anthony Pecqueux souligne bien la volonté d’ancrage de la mobilisation dans LCL et la fonction toute symbolique des dons que l’association recueille et rend visibles. Par une sorte de politisation des émotions, ces cristallisations patrimoniales que constitue la prise de conscience (dans l’action ou in situ) d’une communauté d’affectés sont instrumentées dans la construction de la cause. Bref, l’incendie de Lunéville pose, ou repose, dans l’espace patrimonial, les questions, dans une société démocratique, des relations entre publics forts et faibles, de la constitution même en opinion publique de personnes privées [4]-, des mécanismes de l’esthétique, entendue dans le sens de Jacques Rancière, soit la pensée de la configuration du sensible qui instaure une communauté.

La mise en perspective historique que propose Luc Delmas vient interroger le motif de la réparation déjà évoqué – « Les Lumières ». Sans doute son texte s’inscrit-il, on l’a dit, dans une perspective critique qui contraste avec celle revendiquée par les autres membres de l’équipe. Ce faisant, il porte le questionnement sur les mobiles de la qualification patrimoniale et, s’appuyant sur une solide connaissance les formes du régionalisme lorrain, il met l’accent, la métaphore est suggestive, sur la « volatilité » des investissements. Et de déceler, au terme d’un parcours stimulant du « chagrin » lorrain, une sorte de paradoxe qui voudrait que le passé ducal trouve sa renaissance, sous couvert de la vogue patrimoniale contemporaine comme vecteur de développement local et au prix d’une relecture à la lueur des Lumières que le lotharingisme « nostalgique de l’autonomie des provinces d’Ancien Régime » n’aurait pu valider. Le « Versailles Lorrain » ennobli en « château des Lumières », un lieu de pouvoir d’Ancien Régime chargé d’un « contenu philosophique libérateur » serait-ce là une des manifestations de l’« alchimie patrimoniale » (Lamy 1996) ? Pour Luc Delmas, c’est en tout cas, dans l’histoire du discours régional, une rupture avec la référence à un passé à la fois douloureux et glorieux qui voyait sans cesse la Lorraine renaître de ses cendres, pour construire une nouvelle image du territoire. Quitte à se montrer « peu soucieux de vérité historique ».

À suivre la voie de l’arraisonnement, on peut être tenté de mesurer les équivalences construites par la grandeur patrimoniale, les substitutions qu’elle opère – pour Lunéville, la mobilisation pour le château contre General Trailers ; pour la Lorraine, les Lumières contre les Trente Glorieuses – et les critiques qu’elle suscite. S’il y a des divergences entre les différents acteurs que nous venons d’évoquer, tous peuvent s’accorder sur le principe de qualification patrimoniale du lieu, de même, in fine, sur le fait qu’il puisse être objet d’usages locaux. En revanche, certains acteurs locaux s’interrogent – voire plus que cela –, mettant en regard les subventions et médiatisations du château (les manifestations culturelles principalement), et celles qui dans le même temps concernent les tragédies et conflits sociaux du Lunévillois – la récente vague de licenciements frappant les salariés du principal employeur industriel, General Trailers –, interrogation dont la lecture ne peut qu’être fortement informée par l’histoire industrielle de cette région. La commensurabilité des réponses – soutenir l’emploi versus soutenir la reconstruction – pose la question de la qualification de l’incendie du château en regard de celle de certains événements touchant négativement des humains, ainsi la lamentable affaire Daewoo (Jean-Louis Tornatore). Selon Anthony Pecqueux, l’incendie serait un événement quasi-moral d’emblée : il n’y a pas eu de victimes humaines, il concerne « des vieilles pierres », mais pas que des vieilles pierres. Un monument, c’est tout dire ! Un événement quasi-humain ? En témoigne le registre mobilisé pour exprimer l’émotion, la rhétorique du deuil : le château est bien sujet d’affliction, autrement dit une part de soi. L’ami blessé, l’être cher que l’on plaint ne s’objective qu’au moyen d’un registre conventionnel qui opère un transfert d’humanité[5]-. Inversement, le constat d’une incommensurabilité des événements ne serait-il pas perçu comme le symptôme d’un brouillage des limites de l’humanité sur la base d’un nouvel ordre politique qui accréditerait l’idée que des populations d’humains puissent être ravalées au rang de choses et être mis au rebut ? La politique patrimoniale est interrogée ici à partir de conceptions de la justice sociale et en particulier d’une politique de la reconnaissance qui suppose une dignité également reconnue à tous les membres d’une société dans ses rapports avec une politique de redistribution qui suppose une distribution équitable des ressources (Fraser 2005).

Émotions et actions

Dans une certaine mesure, l’émotion est mobilisation – ce que suggère au demeurant l’étymologie commune des termes et le sens originellement collectif du premier, avant sa psychologisation. Aussi saisir « les ressorts entre émotion et action » consiste dans une sociologie des régimes d’engagements à la fois dans et de l’activité patrimoniale. Ceci vaut pour se garder de durcir et la distinction entre temps de l’émotion et temps de la mobilisation et celle entre un amont et un aval de l’action, de telle manière à se garder la possibilité de tenir en même temps les appuis de l’action, ici les mobiles de l’émotion, et la production d’« objets » – de l’objet pour le musée à l’action de sensibilisation à la cause patrimoniale – pour « en dire ». Tel est le débat sur lequel s’est focalisé notre groupe de travail : un monument – le patrimoine – peut-il être l’objet d’une émotion telle qu’elle s’extériorise en dons, en services, en engagements, bref en actions ? Peut-on sinon « remonter » au temps de l’événement, du moins approcher les émotions qu’il a suscitées et par là saisir les conjugaisons de la mobilisation et de l’émotion : prendre la mesure de la réaction – le terme d’ailleurs serait d’alchimie en son usage premier – à l’émotion, ou plutôt – si l’on suit le point de vue soutenu par Jennifer Church selon lequel « les émotions sont des actions intériorisées » (Church 1995)– de la réaction en émotion à une action ou un événement extérieur ? Dans une sorte de démarche à rebours qui voulait tenter de combler notre manque inaugural, nous avons mis en place un dispositif d’approches diversifiées, à visée comparative, soit quatre chantiers destinés à se colleter à l’émotion patrimoniale et à dresser une cartographie des émotions et des actions suivant l’incendie : analyse sémantique du corpus de lettres de réactions en mots et parfois en euros qui ont convergé vers le drame dans les premiers mois qui l’ont suivi (Bruno Etienne), inventaire des initiatives (proposition de services, d’actions de sensibilisation, etc.) proposées à LCL et suivi, du projet à son transfert dans la réalité, de quelques-unes d’entre elles (Sabrina Leyendecker), établissement d’une liste des émotions, au temps de l’incendie et au temps de la mobilisation (Anthony Pecqueux), enquête hors de la Lorraine pour saisir les raisons d’agir à distance pour Lunéville, à travers des récits faits de dons et de pratiques de mobilisation (Noël Barbe et Cécile Blondeau).

Tous s’attachent tout d’abord à rendre compte de ce que les éprouvés disent de leur émotion, de ce qui leur advient par l’événement que constitue l’incendie, qui vient bouleverser les modes d’ajustements installés, redéfinir les relations dites entre mondes intérieur et extérieur (Noël Barbe et Cécile Blondeau), et inaugurer un basculement en régime de crise (Sabrina Leyendecker). Bruno Etienne établit un champ lexical de la douleur. Anthony Pecqueux dresse un catalogue des émotions à partir des acteurs, de leur expression et de ce sur quoi elles portent, leur « objet intentionnel ». La cartographie qui se dessine serait alors orientée, à propos des formes d’attachement au château, par un vecteur de généralité : du château comme élément ou étape d’un parcours biographique au château comme représentant d’une catégorie plus générale comme la région ou la nation, du château comme bien attaché à la personne au château comme point de mise en opérativité des personnes et des choses. Les postures émotionnelles – « socio-biographique » et « esthético-historique » – que définit B. Étienne renvoient peu ou prou à une définition clivée de l’activité patrimoniale aujourd’hui de manière à souligner d’un côté la permanence d’un « régime de la critique » (Cardon, Heurtin, Lemieux 1995), fondé sur l’alliance entre science et administration du patrimoine, de l’autre, phénomène relativement nouveau, la revendication, dans l’action sur le passé, d’une polyphonie du sensible et des sensibilités, le déploiement d’un régime d’engagement par lequel est proposée en partage l’expérience des personnes ordinaires (Tornatore 2007b). Sous une désignation labile qui en même temps atteste de la réalité du phénomène : Château-patrimoine/château-pratique (Anthony Pecqueux), posture socio-biographique/esthético-historique, donateur familier/donateur patrimonial (Bruno Étienne), régime d’immanence/régime de transcendance, mêmeté/ipséité (Noël Barbe et Cécile Blondeau), régime de la critique/régime du partage (Jean-Louis Tornatore), ce « partage du sensible »[6] (Rancière 2000) montre que le format de la mobilisation est indissociable de l’objet d’émotion. Or celui-ci n’est pas forcément le château en soi, le monument de l’histoire que construit la mobilisation politique, il est aussi son souvenir, c’est-à-dire le château dans le souvenir des personnes qui l’ont un jour rencontré, vécu à divers titres, il est également sa présence pratique – une « présence pratiquée » – dans une relation d’autochtonie (Fabre 2000), comme dans une relation touristique. Le château comme fin et comme médiation, voilà qui finalement rendrait compte de l’ambivalence de tout objet patrimonial, la question étant bien de savoir laquelle des deux dimensions semble aujourd’hui prendre le pas sur l’autre.

La scène du déjeuner avec le dentiste, cité à plusieurs reprises dans ce rapport, peut illustrer cette bipolarisation : « Lors d’un de mes passages à Lunéville, j’ai déjeuné avec un dentiste de la ville, qui est un rapatrié d’Algérie qui s’est installé là il y a une trentaine d’années. Il a dit : "Moi ça m’a fait un coup horrible l’incendie du château". Alors je lui dis : "Ah bon. Oui c’est un monument historique, etc." ! Et il me dit : "Pas du tout, pas du tout. J’ai passé ma bar-mitsva là, je me suis marié dans les salons. Tous mes amis se sont mariés là. C’est un morceau de ma vie qu’on a brûlé". Et j’étais très, très, très surpris : C’est-à-dire que, pour lui, il y avait un dommage irréparable mais qui n’avait rien à voir avec Stanislas et Léopold ! »[7]. Pour autant, tant dans les courriers envoyés au maire, que dans les entretiens avec les donateurs ou les propositions d’initiatives, ce sont à des mixtes que nous avons eu affaire, entremêlant les deux catégories, « biographique » et « esthético-historique ». L’oscillation entre ces pôles vaut pour départager les courriers, mais aussi à l’intérieur de chaque lettre, qui enchaînent, peu ou prou différentes séquences et préoccupations que l’on peut assigner à l’un ou l’autre pôle. Ce balancement vaut aussi pour les donateurs qui, au cours des entretiens, mêlent leur parcours de vie et la place qu’y tient le château mais ré-interprètent aussi l’espace pour faire de Lunéville le représentant d’un espace socio-politique parfois arc-bouté sur l’histoire. Les échelles d’attachement au château qui constituent le cadre du catalogue des émotions, l’objet émotionnel auquel elles s’appliquent, courent de la pratique personnelle à l’objet patrimonial. Les propositions d’initiatives peuvent se faire tout à la fois parce qu’on est lorrain, ami avec le maire et que l’on peut publiciser un savoir personnel lors de la réalisation de l’initiative.

Le second vecteur qui traverse ces chantiers est celui du passage du je au nous, ou plus exactement du « je suis éprouvé par » au « nous sommes mobilisés pour », de l’émotion à la réaction, étant entendu que l’analyse de ce passage n’est pas entièrement recouverte par l’examen de la sociologie politique de la mobilisation, et qu’il pose la question de ce qu’est « une émotion patrimoniale ». De l’analyse des courriers, appuyée sur la sociologie des régimes d’action, B. Étienne a extrait cinq unités de sens – expression d’une tristesse (affects), relation d’épisodes de la vie personnelle en relation avec le château (souvenir), expression de besoins de rapprochement avec ceux qui souffrent (solidarité), revendication et éventuellement proposition de contribution à une restauration (réparation), inscription ou non du château dans les catégories de l’Histoire ou du Patrimoine (Histoire) –, dont la combinaison définit des régimes d’action, pour certains communs aux propositions d’initiatives. Selon lui, le processus émotionnel se situe dans les passages d’un régime à l’autre – de l’expression des affects et souvenirs personnels à celle de la solidarité et de la réparation, ou à l’évocation d’un passé collectif indépendant de sa propre biographie – : en d’autres termes, l’émotion patrimoniale se réalise dans ce processus qui va du particulier au général. Pour les donateurs à distance, le passage au don, de l’émotion à l’action, se joue dans une narration de leurs rapports au lieu détruit, qu’on le considère comme appartenant au même espace que celui que l’on habite, comme point d’origine, ou comme l’un de ceux que l’on a parcourus, bref on donne pour le même ou au nom d’une imbrication géo-biographique (mêmeté versus ipséité). Il s’agit de se dire, même si l’on convoque pour cela des catégories générales comme la région historique. Par ailleurs, la mesure de leurs dons monétaires au regard des sommes nécessaires à l’accomplissement de la reconstruction les fait s’agréger à un collectif d’action dont ils considèrent qu’ils ne sont qu’une « petite » partie.

Format(s)

Dans le corpus de lettres, Bruno Étienne repère des formulations qui laissent entendre que l’incendie serait la chance du château, jusque là en mal de patrimonialisation. La réparation viserait alors non seulement l’incendie mais un processus antérieur de dégradation. Un haut fonctionnaire du ministère de la Culture lance également la proposition comme par provocation. En une nuit, conclut Anthony Pecqueux au terme de ses investigations, l’incendie fait advenir la grandeur patrimoniale du château par son appropriation tout en occasionnant une mise à distance que les nouveaux usages de cette grandeur nécessitent. Si l’on suit Jean-Yves Andrieux, le feu est un des quatre éléments patrimoine : il y aurait donc un feu patrimonial purificateur – voire le patrimoine appellerait le feu (Jean-Louis Tornatore). Ce point de vue, paradoxal « de l’extérieur » est partagé « à l’intérieur » : il trahit les préoccupations d’acteurs du patrimoine œuvrant en régime de critique – on notera qu’il a son pendant, si l’on suit l’analyse de Luc Delmas, dans une application au malheur de la Lorraine, une région en mal de reconnaissance. Chez les donateurs, la conception même du château change, attentifs qu’ils sont à ce qu’il a fallu et ce qu’il faut pour le (re)-faire, à l’épaisseur de ses modes d’existence et à sa nécessaire « transformission » (Chouquer 2003). Le spectacle de la restauration est une valeur ajoutée à la valeur de patrimonialisation. On remarquera cependant que le « dentiste de Lunéville » n’a pas la distance patrimoniale nécessaire pour apprécier l’intérêt – tout relatif cependant – de l’incendie. Tel autre Lunévillois craint de ne plus retrouver le château populaire approprié par tous. À propos des usages, on fera pourtant la différence entre le parc et le château et on rappellera que l’incendie n’a pas affecté le parc du bouliste : à la limite, ajoutera-t-on, ce n’est même pas le château – sous entendu : qui importe dans ces usages…

Sera-t-il encore le même ? Est-ce même lui ? On n’osera prendre part au débat. Tour à tour, selon les régimes d’énonciation et d’engagement, c’est à la fois le même et pas le même, c’est lui et même pas lui (mais le parc). Ce qui importe avant tout, c’est bien cette pluralité de régimes qui « dilatent » la « cité patrimoniale »[8] et modulent les réponses. Aussi nous semble-t-il qu’un chantier sur les émotions patrimoniales prend sens à l’intérieur d’un chantier plus global qui voudrait comprendre la profonde transformation du patrimoine aujourd’hui – précisément pointée par ses servants ou les tenants du régime de la critique sous des dénonciations telles : prolifération du patrimoine, tout patrimonial, patrimonialisation généralisée, mais aussi mémoire saturée, tyrannie de la mémoire, etc. Qu’est-ce qu’une une émotion patrimoniale – i.e. en quoi une émotion est-elle patrimoniale et/ou de quelles émotions le patrimoine « se paie-t-il » ? – ? Répondre à cette question exige d’en passer par la formalisation d’une « grammaire » de l’activité patrimoniale. À tous égards, la quasi-totalité des textes de cette étude y contribue qui se situent implicitement ou explicitement dans la perspective exigeante d’une pragmatique du patrimoine – ou, si l’on veut, d’une socio-anthropologie du patrimoine de sensibilité pragmatiste.

Une notion clé de ce programme est celle de « format » ; notion, nous n’inventons rien, considérée comme catégorie d’analyse dans la théorie de l’action au pluriel de Laurent Thévenot (2006). Qu’en est-il de cette notion, appliquée à l’objet « patrimoine » ? Au fil des pages et des auteurs, le lecteur rencontrera des « sujets agissants » et des « objets performants » (Hennion et al. 2000 : 175), des sujets s’abandonnant au « faire-faire » de leurs attachements, pour utiliser ici un vocabulaire latourien. Des sujets engageant leur objet et s’engageant – engageant leur attachement– dans des épreuves qui visent idéalement un état de félicité fait de la reconnaissance de cet attachement[9]. L’histoire est pleine de ces épreuves portées par un public – au sens de Dewey – qui tente de faire valoir un bien commun du patrimoine. En raison de cette relation, qui se joue entre des personnes et des choses, la notion de format se rapporte conjointement et indissociablement au bien escompté et à l’engagement des personnes dans l’action – i.e. le format de l’action réfère à son mode d’engagement. à Lunéville, le format du bien oscille ou se déploie entre la figure d’une pratique quotidienne et celle d’un monument célébré – selon le sens d’un rapport d’inclusion humain/non humain. Quant au format de l’engagement, on le verra se distribuer selon l’implication des personnes et les ressources qu’elles mobilisent – le souvenir, un équipement historiographique, une « conscience » politique, etc. – entre familiarité, expertise et justice. Il est sans doute vrai, comme nous l’écrivions dans notre projet de recherche, que la relation du monument à ses « autochtones » incarne particulièrement un état de félicité de l’action patrimoniale, soit le dénouement d’épreuves dans un « régime de paix en justesse » dans lequel les choses stabilisent en silence le lien entre les gens (Boltanski, 1990, p. 12-113). Mais cela ne rend compte que d’une partie du phénomène patrimonial. La leçon de Lunéville serait que l’état des choses et des gens est foncièrement instable et toujours à négocier, que cette instabilité ne tient pas seulement à un incendie et que les épreuves engagées ne visent pas seulement le silence.

[1] Véronique Touchot, titulaire d’une maîtrise d’ethnologie et d’un DESS en expertise et médiation culturelle de l’Université de Metz, a collaboré occasionnellement aux enquêtes de terrain.

[2] Les notions de cristallisation et politisation sont empruntées à Jean-Yves Trépos (2002).

[3] En raison de toutes les nuances que dessine cette recherche, on dira de ces cristallisations qu’elles sont patrimoniales par défaut, au sens où elles visent toutes, sous quelque régime d’engagement que ce soit, à « dire » une présence du passé et à l’ériger en bien commun.

[4] C’est ce que suggère à sa manière un haut fonctionnaire du ministère de la culture dans un entretien analysé par Jean-Louis Tornatore.

[5] On pourrait ici suivre Jennifer Church (1995 : 227 sq.) : l’objet en tant que tel n’est pas intériorisé (sauf précisément dans le cas du collectionneur), il est représenté. Il est représenté par des émotions.

[6] Ce qui veut dire que la « sensibilité » patrimoniale n’est plus la cause et l’effet d’un « monopole » d’État.

[7] Entretien avec N. Engel.

[8] Sur les précautions d’usage de cette notion, voir la note 2, p. 238.

[9] Comme le montre Sabrina Leyendecker, ce n’est pas que le château que l’on refait après l’incendie. Le château fait faire : donner pour est un acte performatif de soi, une explicitation des raisons de donner – au moins dans le cadre de l’enquête ethnographique. Ce geste crée de l’identité formée dans l’interrelation, loin parfois, mais pas toujours, d’un processus de réification de l’identité régionale. Donner pour le château peut permettre d’exercer, avec « excitation », sa propre expertise de la situation et de participer à un chantier original.

Equipe de recherche