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Regards croisés sur l’ethnocritique

par Nadine Boillon - publié le

1er Colloque international d’ethnocritique (30, 31 mai-1 juin 2007) -

Université Paul Verlaine (Metz) – CELTED

Sous la direction de Marie SCARPA

En partenariat avec les centres de recherches FIGURA-UQAM (Montréal)

et LAHIC-CNRS / EHESS (Paris)

Présentation de l’Ethnocritique de la littérature :

L’ethnocritique – le mot a été forgé par Jean-Marie Privat en 1988 sur le modèle de « psychocritique », « sociocritique », « mythocritique » – est une discipline qui, au sein des études littéraires, a pour objectif d’articuler une poétique de la littérature et une ethnologie du symbolique. Elle s’inscrit plus généralement dans un vaste mouvement historique et épistémologique de relecture des biens symboliques : histoire du quotidien et micro-histoire, ethnologie du soi et du proche, sociologie et anthropologie des pratiques culturelles, génétique des textes et dynamique des genres discursifs et surtout, polyphonie langagière et dialogisme culturel.

« La science de la littérature se doit, avant tout, de resserrer son lien avec l’histoire de la culture.La littérature fait indissolublement partie de la culture […]. L’action intense qu’exerce la culture (principalement celle des couches profondes, populaires) et qui détermine l’œuvre d’un écrivain est restée inexplorée et, souvent, totalement insoupçonnée. » (Bakhtine, Esthétique de la création verbale)

L’ethnocritique fait ainsi sienne l’hypothèse qu’il y a du lointain dans le tout proche, de l’étranger dans l’apparemment familier, de l’autre dans le même en somme ; elle s’intéresse donc à la présence, explicite ou implicite, dans l’œuvre littéraire de traits de culture hétérogènes et plus précisément à leurs tensions et interactions, dans la mesure où l’unité, l’originalité et a fortiori la qualité de l’œuvre ne présupposent pas nécessairement l’unicité de ses référents culturels ni même leur homogénéité. Il s’agit de mettre en évidence les marques de la différentiation culturelle dans son organisation formelle et leurs retraductions stylistiques et sémantiques, de la simple simulation folklorisante à la re-création originale. J.M. Privat a ainsi pu démontrer le rôle modélisant du calendrier folklorico-liturgique et des traits de la culture charivarique dans l’écriture moderne de Madame Bovary ; Marie Scarpa l’inscription du cycle carnavalesque (Carnaval/Carême/Pâques) dans le chronotope romanesque du Ventre de Paris et ses enjeux textuels, tant symboliques que politiques.

On pourrait dire que l’ethnocritique est née du croisement des recherches sémio-linguistiques de M. Bakhtine, sur la polyphonie notamment (concept qui, comme celui d’intertextualité, pourrait être élargi aux niveaux de culture et aux contenus symboliques) et des travaux des ethnologues du symbolique. On songe en particulier à Yvonne Verdier qui dégage, dans les œuvres du romancier anglais Thomas Hardy, le passage du rite au roman, de la coutume au destin ou encore aux études de Daniel Fabre (sur le temps dans Le Christ s’est arrêté à Eboli, pour ne prendre qu’un exemple).

L’analyse de la cartographie des cultures du texte et de leurs dénivellations internes introduit bien à la poétique du texte ou plus exactement à son ethnopoétique, construite par des « opérateurs » propres au littéraire (rhétoriques, intertextuels, génétiques, génériques, etc.) mais qui recoupe et réélabore les logiques des « grands partages » culturels pré-existants. Au fond, que ce soit à partir des questions de dialogie culturelle (et de la tension populaire / savant) ou des nouvelles orientations qu’elle prend (autour de problématiques qui nouent oralité et littératie, rite et récit, littérature et auto-ethnologie du lecteur), c’est toujours la façon dont la littérature pose la question centrale du « comment vivre ensemble » que l’ethnocritique tente d’explorer, en production comme en réception.

Problématiques du Colloque :

L’ethnocritique se construit donc depuis une quinzaine d’années. Le temps est venu de confronter les points de vue pour un premier bilan théorique et critique qui pourrait être articulé autour des axes de réflexionsuivants :

I. Généalogie et définition de l’ethnocritique

On s’interrogera sur :

- les conditions d’émergence de ce paradigme théorique et les modes de constitution des concepts fondateurs

- sa méthodologie : les quatre étapes d’une lecture ethnocritique (niveau ethnographique, niveau ethnologique, niveau ethnocritique, niveau auto-ethnologique)

- ses perspectives de développement : l’ethnocritique s’est intéressée essentiellement jusqu’ici au récit dit réaliste (Flaubert, Zola, Maupassant, Ramuz etc.). Une ethnocritique plus « large » (en termes d’époques, d’esthétiques, de genres ou de codes sémiotiques) est-elle possible ?

II. Situation de l’ethnocritique

Prises dans ce vaste mouvement historique et épistémologique de relecture des biens symboliques évoqué plus haut, les sciences sociales (et notamment l’ethnologie) ne cessent d’interroger la littérature : la littérature comme document ; le roman dit réaliste comme modèle scriptural et générique (la monographie ethnographique par exemple) ; les liens entre littérature orale et littérature écrite ; la question de la filiation mythe / conte / roman ; celle des « vérités de la fiction » (pour reprendre le titre du n° 175-176 de la revue L’Homme), etc. Du côté de la critique littéraire, un certain nombre d’approches se réclament des sciences sociales ou des cultural studies. Comment situer l’ethnocritique dans le champ de ces discours, qu’ils relèvent d’une anthropologie ou d’une sociologie de la littérature, ou de critiques littéraires déjà instituées comme la mythocritique, la sociopoétique, la sociocritique ?

III. Ethnocritique et analyse du discours littéraire

La démarche essaie de s’inscrire dans une poétique du texte littéraire, qui aurait l’ambition de « reculturer » la lecture sans la « dé-textualiser ». Des discussions théoriques pourraient être ouvertes autour de la question de la contextualisation en littérature, du statut des référents culturels du texte, de la réécriture ou de l’invention des « culturèmes » etc.Confronter l’ethnocritique avec l’analyse de discours, la linguistique textuelle et transtextuelle, la sémiotique narrative, la critique génétique, les théories de l’interprétation etc. s’avère donc essentiel.

IV. Ethnocritique et enjeux « auto-ethnologiques » de la littérature

Certains écrivains parlent de leur expérience d’écriture en termes d’auto-ethnologie (Annie Ernaux par exemple). Il serait intéressant d’analyser en production les différentes modalités de cette ethnologie de soi et de la confronter à celle du lecteur, qu’il soit un spécialiste du littéraire ou un lecteur ordinaire. On peut se demander aussi ce que l’ethnocritique apporte à la réflexion didactique sur les modes d’appropriation des biens symboliques et leurs « usages » personnels et collectifs.