Accueil > LAHIC > Productions scientifiques > Ouvrages > Ouvrages 2005-2007

Le mythe du dernier locuteur

par Nadine Boillon - publié le

Lengas, Revue de sociolinguistique, numéro 61, 2007. Dossier coordonné et présenté par Jean-François Courouau en collaboration avec Annick Arnaud.

Le temps efface les langues et les langues meurent. Un jour, un être s’éteint, dernier à parler une langue qui ainsi disparaît avec lui.

Quand, en 1822, il évoque les Indiens d’Amérique qui adoptent les mœurs des vainqueurs, Chateaubriand pense à l’Europe :

Ne cherchez plus en Amérique les constitutions politiques artistement construites dont Charlevoix a fait l’histoire : la monarchie des Hurons, la république des Iroquois. Quelque chose de cette destruction s’est accompli et s’accomplit encore en Europe, même sous nos yeux ; un poète prussien, au banquet de l’Ordre Teutonique, chanta, en vieux prussien, vers l’an 1400, les faits héroïques des anciens guerriers de son pays : personne ne le comprit, et on lui donna, pour récompense, cent noix vides. Aujourd’hui, le bas-breton, le basque, le gaëllique meurent de cabane en cabane, à mesure que meurent les chevriers et les laboureurs [1].

La langue s’incarne dans un homme ou une femme du peuple et c’est là, sur les lèvres de vieillards inconnus, qu’elle expire. Ainsi en alla-t-il, note Chateaubriand, du cornique, langue celtique proche du breton, au XVIIe siècle :

Dans la province anglaise de Cornouailles, la langue des indigènes s’éteignit vers l’an 1676. Un pêcheur disait à des voyageurs : « Je ne connais guère que quatre ou cinq personnes qui parlent breton, et ce sont de vieilles gens comme moi, de soixante à quatre-vingts ans ; tout ce qui est jeune n’en sait plus un mot [2].

Les peuples, identifiés à leur langue, passent de vie à trépas et le souvenir de ces langues mortes ne se maintient que grâce à quelques oiseaux qui en redisent les sons :

Des peuplades de l’Orénoque n’existent plus ; il n’est resté de leur dialecte qu’une douzaine de mots prononcés dans la cime des arbres par des perroquets redevenus libres, comme la grive d’Agrippine qui gazouillait des mots grecs sur les balustrades des palais de Rome [3].

Tout ce que l’imaginaire occidental contemporain, confronté à la question de la mort de la langue, conçoit comme émotion tient dans ces quelques lignes de Chateaubriand, auxquelles on trouverait, d’ailleurs, de nombreux échos, disséminés dans le reste de son œuvre, du dernier des Abencérages au mémorialiste lui-même, dernier témoin de mondes disparus, fidèle du dernier roi... Le mythe selon lequel la langue meurt avec un dernier locuteur, ou une dernière locutrice, avec un individu qui, à lui seul, représente symboliquement et effectivement un monde, est un mythe profondément romantique à la création duquel l’écrivain français, Breton de naissance, a largement contribué, s’il ne l’a pas lui-même forgé.

Les contributions rassemblées dans le dossier qui suit sont issues d’une journée d’études organisée dans le cadre du LAHIC (Laboratoire d’anthropologie et d’histoire de l’institution de la culture, IIAC, CNRS/EHESS/ministère de la Culture). Elle s’est déroulée le 8 octobre 2005 à Carcassonne, dans les locaux du GARAE. L’enjeu de la réflexion s’oriente, bien sûr, autour de la figure mythique du dernier locuteur. La littérature occitane des XIXe et XXe siècles offre, de ce point de vue, un remarquable champ d’analyses.

Le père de la renaissance provençale, Frédéric Mistral (1830-1914), par bien des aspects, comme nous le rappelle Philippe Martel, n’est pas loin de se percevoir lui-même comme le dernier des Provençaux, celui qui recueille et met en forme dans une œuvre littéraire, les richesses d’une langue dont l’usage social est en récession. Cette position, cependant, dont hériteront les félibres, fait surgir, si on tente de pousser l’analyse, quantité de problèmes liés à la représentation que les défenseurs de la langue d’oc se font d’elle dans la société et à l’avenir qu’ils lui imaginent, liés aussi à la place qu’ils estiment occuper dans la société méridionale. Et si, lorsqu’ils évoquent le spectre du dernier locuteur, Mistral et ses épigones ne faisaient encore que parler d’eux-mêmes et de leur propre malaise social et linguistique ?

Joseph d’Arbaud (1874-1950) est membre du félibrige, lecteur de Mistral, ami de Folco de Baroncelli. Comme ce dernier, il est établi, par choix, en Camargue où il élabore une création en prose, composée de différents récits, dont le plus fameux reste La Bèstio dóu Vacarés, publié en 1926. Dans ce texte, que Philippe Gardy met en relation avec les autres productions contemporaines de d’Arbaud et d’autres ouvrages connus de l’auteur, dans cette œuvre qui est à coup sûr l’une des plus abouties du XXe siècle provençal, la figure du dernier prend les traits d’une créature effrayante et fascinante, ultime avatar du monde des dieux antiques. Sorte de faune et d’égypan, de Pan égaré hors de son temps et condamné à mort, la Bête occupe un lieu, la Camargue, mais aussi une langue, son provençal.

La peur de la mort de la langue, en fait, est partout dans la littérature occitane. Elle hante les esprits sinon de tous, du moins d’un nombre considérable d’écrivains. Certains, plus que d’autres, accordent à cette peur une place considérable, en font un élément moteur de leur création. Jean Boudou (1920-1975), par exemple. L’analyse de Catherine Parayre porte sur deux de ses romans, La Santa Estela del Centenari (1960) et Lo Libre dels grands jorns (1964). La figure du dernier y est doublement présente, en elle-même d’abord, mais aussi à travers les métaphores d’une maladie incurable, le cancer, et de la folie. Ce que cachent ces métaphores, précisément, c’est la réponse d’un écrivain engagé et conscient face à la peur de la disparition totale de la langue et, avant elle, au spectre du dernier.

Les écrivains mettent en scène les derniers locuteurs et les linguistes les recherchent. Pour le linguiste, ce dernier informateur représente un témoin irremplaçable, un être unique, le trésor d’un monde sur le point de disparaître. L’émotion de François Cadic rencontrant au cours de l’été 1925 Clémence Le Berre, dernière locutrice bretonnante du pays de Guérande, est toute romantique. Or il peut arriver que la science (ici la linguistique) paraisse un peu trop fille de ce mouvement littéraire qui a si profondément influencé l’esprit occidental. Fañch Postic rappelle opportunément que le breton n’a véritablement disparu du pays guérandais qu’au début des années 1980, dans une indifférence générale. Cadic, lui, était saisi par son enthousiasme romantique. Il s’est aussi souvenu – un peu comme Chateaubriand – de l’exemple de Dolly Pentreath, « dernière locutrice » du cornique, et de l’émotion, la première du genre en Europe, qu’avait provoquée sa disparition en 1777.

C’est à une même source romantique que se sont également abreuvés les nombreux derniers cathares, tous plus ou moins directement issus de l’Histoire des Albigeois (1870) de Napoléon Peyrat (1809-1881). Christiane Amiel rassemble pour nous quelques-unes de ces figures originales, en qui, depuis Peyrat, en passant par Otto Rahn, Jules Doisnel, évêque auto-proclamé de Paris et de Montségur, Déodat Roché, et jusqu’à la personnalité pleine d’humour et de distance amusée de René Nelli, certains ont vu revivre le « dernier cathare ». Mais de nos jours, à travers ce qu’elle appelle « le retour de Bélibaste »et l’invasion du « cathare à tout faire » (le château cathare, la cuisine cathare, le garage cathare…), C. Amiel identifie un autre phénomène, bien éloigné des constructions ésotériques ou savantes, plus pragmatique, lié à l’essor du tourisme et au nivellement utilitaire du sens qu’il entraîne.

Le regard des anthropologues, comme Christiane Amiel, est précieux. Il nous convainc un peu plus que le mythe du dernier ne se niche pas que dans la littérature. Daniel Fabre, quant à lui, nous entraîne dans une affaire qui a passionné la France des années 1950, l’affaire Dominici. Accusé de meurtre, trahi par les siens, Gaston Dominici incarne à lui seul, pour bien des commentateurs, la fin d’une société traditionnelle et d’un ordre rural révolu subitement confrontés à l’irruption de la modernité. Nul ne comprend ce berger qui s’exprime en français mais dont la langue maternelle est le provençal.

Si le mythe, comme dans le cas de Dominici, dernier des paysans, peut sembler rejoindre la réalité, c’est que le regard que nous portons sur le monde demeure imprégné par la pensée du dernier et finalement, c’est l’objet même de notre recherche, mieux la motivation, pour certains d’entre nous, de l’existence professionnelle que cette réflexion met en jeu. Jelle Koopmans, spécialiste de la littérature française du XVIe siècle, Néerlandais, nous présente un roman de son pays, La vie amoureuse des Priargues (1968) de Manuel van Loggem, dans lequel est abordée une grave question. Une fois la langue morte, elle survit grâce à l’étude des textes qu’elle a laissés, grâce à cette discipline qu’on a longtemps appelée en France (et partout encore ailleurs en Europe) la philologie. Il n’y a plus de locuteurs, il y a des philologues. Et un jour, nous dit Manuel van Loggem, il n’y a plus qu’un seul philologue. Sur quoi sa cause se fonde-t-elle ? Quel est cet objet sur lequel l’universitaire spécialiste de la langue morte développe son savoir ? Où est la langue ? Où est le vrai ? Où est le faux ? Peut-être, comme semble presque l’entrevoir, à la fin du roman, Hennipstengel, dernier spécialiste de la langue des Priargues, dans quelque chose de très évanescent, dans ce que Chateaubriand, justement, appelle « la mémoire d’un oiseau ».


[1] Mémoires d’outre-tombe, éd. Pierre Clarac, Paris, Le Livre de Poche, 1973, I, 302.

[2] id.

[3] id.

sommaire :

Jean-François COUROUAU - Introduction

Philippe MARTEL - Le dernier des félibres ?

Philippe GARDY - De la mort de Pan aux mots de la mort : la Camargue de Joseph d’Arbaud, lieu de toutes les fins

Catherine PARAYRE - Maladies de la fin : La santa Estela del Centenari et Lo Libre dels grands jorns de Jean Boudou

Christiane AMIEL - La fin des derniers cathares ou le retour de Bélibaste

Fanch POSTIC - La "dernière" bretonnante de la presqu’île guérandaise

Daniel FABRE - Le dernier des paysans : à propos de l’affaire Dominici

Jelle KOOPMANS - Le dernier philologue : une fantaisie romanesque