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Arts primitifs, arts populaires, arts premiers

par Nadine Boillon - publié le

Michèle Coquet,

Petit cours de rattrapage à l’usage des parents, Paris, Biro Editeur-Nathan, 2007.

Extrait : PRIMITIF ET POPULAIRE

Le lecteur trouvera, réunies ici, des oeuvres dites d’"art primitif" et d’autres habituellement étiquetées "art populaire". « Primitif » désigne communément des oeuvres réalisées dans des sociétés non occidentales, de l’Arctique aux antipodes, des Inuit et des Lapons aux Aborigènes d’Australie. « Populaire » recouvre les oeuvres produites en Occident, à la campagne ou en ville, hors de la sphère des arts dits "savants". Appelés " libéraux" au Moyen-Age, ces arts furent ensuite enseignés dans les académies et les écoles.

Ces épithètes sont tous le fruit d’une histoire composite. Et il y en a d’autres, comme "exotique", "sauvage", "tribal" et "premier". Sans être synonymes, ils se recoupent partiellement. Des voyages, des découvertes, l’asservissement de nouvelles cultures, le développement des sciences, la révolution industrielle, l’urbanisation et, plus récemment, les interrogations liées à la croissance... ont contribué à façonner ces catégories. Chacune est imprégnée de l’usage qu’une époque donnée en fait ; toutes sédimentent en elles plusieurs couches de sens que nous scruterons en détail. Afin d’échapper à cette classification rudimentaire, idéologiquement marquée, il conviendrait de restituer à ces arts leur identité spécifique, régionale, ethnique et historiquement déterminée : parler d’art inuit ou baoulé comme l’on parle d’art catalan ou siennois.

Depuis plus d’un siècle, l’art occidental moderne et contemporain a certes anobli les arts "primitifs" ou "populaires", mais pas assez pour que nos critères d’évaluation les hissent au niveau qu’occupent nos arts "savants". C’est particulièrement évident pour les arts "primitifs". Si le terme ne sert plus à qualifier des sociétés différentes de la nôtre, il est encore utilisé, par commodité et par paresse, pour définir l’art qu’elles produisent. "Primitif" permet ainsi de classer ensemble toutes les oeuvres des sociétés non occidentales de la planète, Inde et Extrême-Orient exceptés, qu’elles soient d’hier et d’aujourd’hui. Occultant leur diversité et leurs histoires respectives, « primitif » les rassemble sous une bannière à deux faces. Un genre artistique unique d’un côté, caractérisé par l’emploi de matériaux naturels, de formes stylisées et géométrisées, un goût développé pour le décor ; de l’autre une seule et même fonction culturelle : l’art "primitif" serait avant tout un art pour le culte. Le recours persistant au terme "primitif" contribue, nolens volens, à maintenir les auteurs de ces oeuvres dans une différence dont nous voudrions qu’elle les magnifie. En réalité, cette distinction produit le résultat inverse : le primitif (eux) n’est pas le civilisé (nous) et ce "primitif" demeure un oublié de l’histoire.

La création du genre "primitif" intéresse le marché de l’art, où les acteurs survalorisent un objet "primitif". De vente en vente et de mains en mains, l’objet acquiert un pedigree : sa cote grimpe au gré de la notoriété de ses propriétaires successifs. L’escalade peut être vertigineuse : un petit masque lega (république démocratique du Congo) en ivoire fut vendu 2 millions 400 000 euros en juin 2005 à l’Hôtel Drouot. La surévaluation marchande des objets, jointe à la méconnaissance de leur environnement culturel, est une évidente contradiction, le symptôme d’une grave myopie. Un masque lega peut coûter très cher et nous en restons abasourdis. Mais qui connaît les Lega, leur histoire, la région où ils vivent, la forme de leurs maisons, leur langue ?

L’art "populaire" européen, et plus largement occidental, ne rencontre pas un tel succès sur le marché, bien que certains objets « populaires » soient aussi rares que le masque lega, et plus anciens que lui. Il faut sans doute se réjouir de voir les arts "primitifs" reconnus et, à travers eux, les peuples qui les ont conçus. Mais cette reconnaissance a, en France tout du moins, des conséquences paradoxales. Les arts "primitifs" viennent d’être solennellement consacrés à Paris par la réalisation du musée du quai Branly, à l’heure où le musée des Arts et Traditions populaires fermait définitivement ses portes. Voilà un décalage déjà rencontré dans le passé : le même musée des Arts et Traditions populaires, créé en 1936, n’ouvrit qu’en 1975, bien après le musée d’Ethnographie du Trocadéro dédié aux sociétés exotiques et fondé en 1878. Il était lui-même l’héritier du musée de Marine et d’Ethnographie créé depuis 1827 dans les galeries du Louvre afin d’y exposer les curios "primitifs" acquis au cours des expéditions maritimes.

Les arts que montre ce livre, qu’ils soient lointains ou proches de nous, couvrent un très large éventail d’objets : les ustensiles usuels et les accessoires des cultes, du mobilier ; des parures et des vêtements pour les deux sexes et pour tous les âges ; des armes et des amulettes, des habitations et des sanctuaires, des images peintes ou dessinées, etc. Ces ouvrages sont l’oeuvre d’artisans spécialisés pratiquant leur métier soit à temps plein, soit à temps partiel ; ou alors de personnes diversement habiles qui sculptent, taillent, brodent ou peignent tantôt pour le plaisir et la satisfaction de leurs propres besoins, tantôt pour répondre à la demande des leurs, ou encore parce que la fonction sociale dont elles sont investies les y oblige. La différence est mince entre un paysan lobi, au Burkina Faso, qui fait par choix personnel des sculptures destinées à sa communauté, et un berger de Provence ou des Pyrénées qui sculptait et ornait non seulement les ustensiles dont il se servait -colliers pour les bêtes, tabouret à traire, cuillers- mais aussi ceux qu’il destinait à d’autres villageois - salières, battoirs à linge, dévidoirs, quenouilles, boîtes, coffres, ...

Le point est capital : ce que nous appelons art "primitif" n’est rien d’autre que l’art "populaire" des peuples exotiques.

Affinons la proposition : il est des sociétés exotiques où se pratiquent des arts qui se démarquent des productions communes. C’est le cas des arts de cour, dans les sociétés régies par une royauté ou une chefferie. L’art de cour africain, au royaume de Bénin ou dans les royaumes yoruba (Nigeria) par exemple, était produit au sein d’ateliers au service des chefs et des dignitaires ; la complexité technique et formelle de ces oeuvres les distinguait de celles du peuple. En conséquence, ces arts de cour devraient être présentés à côté de la "grande sculpture" ou de la "grande peinture" des maîtres européens, que l’on peut admirer au Louvre par exemple, pour ce qu’ils partagent avec ces dernières : les conditions de leur réalisation et leurs fonctions.

La cohérence de l’ensemble que nous présentons repose sur trois principes :

* Les objets ont été récoltés sur une période d’un siècle, de la seconde moitié du XIXe siècle jusqu’aux années soixante du XXe.

* Les matériaux utilisés ne comprennent pas d’éléments industriels, si ce n’est en quantité infime, et les objets sont entièrement de facture artisanale ; ils sont comparables du point de vue de la technologie utilisée, et témoignent de sociétés que la modernité n’a pas ou peu touchées. Concevoir un ouvrage sur les arts populaires contemporains aurait conduit à un autre livre.

* Nombre de ces objets ont vu le jour dans des sociétés dont les modes de vie, les pratiques culturales, l’outillage, les sentiments à l’égard de la terre, du troupeau et du grain, comportent bien des similitudes : entre une communauté paysanne telle qu’elle existait dans les années 1960-1970 dans certaines régions reculées d’Europe, et une communauté d’agriculteurs africains d’aujourd’hui, il y a plus de correspondances qu’on ne croit.