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Torquato Tasso chez les bergers

par Nadine Boillon - publié le

Daniel Fabre, extrait de l’article paru dans Scripta volant, verba manent. Les cultures de l’écrit en Europe entre 1500 et 1900, A. Messerli, R. Chartier (dir.), Schwabe, 2007.

A la fin de l’hiver 1932, Giuseppe Ungaretti est en Corse, dans le Cortenese (1). De ce voyage il tient un journal où nous lisons que le 11 mars, il a pris le petit train jusqu’à Vivario puis remonté la vallée del Vecchiu. Et soudain la couleur du jour, les grands châtaigniers aux troncs creux où logent les poules, les pierres moussues qui, telles de grands boeufs, semblent revêtues de cuir... l’enchantent et le convainquent qu’il est « entré dans le pays des fées ». Ce n’est qu’à partir de Poggio di Venaco qu’il quitte ces lieux marqués à la fois par la « malédiction cyclopéenne » et « l’alliance avec les sirènes ». Un peu plus loin, à San Pietro, il reçoit l’hospitalité d’une maison où il assiste sans doute à l’une des dernières veillées hivernales. Les anciens sont là. Le plus vieux d’entre eux, Ors’Antone, quatre-vingt-treize ans, pour signifier qu’une autre parole est de mise, ouvre la nuit par un petit récit autobiographique : dans sa jeunesse il s’est énamouré d’une très belle fille qui, en s’envolant pour toujours, se révéla être une sorcière. Les autres enchaînent sur le même registre, « appliquant avec finesse une histoire fantastique à leurs propres vies ». Et Ungaretti remarque qu’ils usent tous d’une langue rythmée : « parlano quasi in ottava ». Le vieux huitain assonancé de la poésie narrative des langues italiennes leur est comme naturel. Ors’Antone, accompagné par un jeune joueur de guimbarde, se lance ensuite dans le lamentu d’un bandit. Puis la conversation s’installe. Le poète demande au patriarche s’il sait lire : « Bien sûr ! réplique Ors’Antone qui, se levant, tire de sa poche le petit livre sur lequel il a appris tout seul : « une pauvre édition populaire de la Gerusalemme liberata ». Il s’en est séparé une seule fois, pour la prêter à Ida (la jeune sorcière ?), elle lui a perdu la moitié des pages, « c’est le seul regret de sa vie ». Et alors s’improvise une scène qu’Ungaretti n’oubliera jamais :

« Il me regarde, les yeux perdus, embrumés :

Mentre son questi a la bell’opre intenti...

Et il advient alors une chose bouleversante. Un autre petit vieux qui semblait dormir et le Sgiò Ghiuvanni et le jeune garçon et aussi moi qui écris nous fîmes un chœur avec Ors’Antone :

... Perchè dobbiano tosto in uso porse,

il gran nemico dell’umane genti

Contra i Cristiani i lividi occhi torse...

Arrive l’heure de se coucher. Mais la Sgià Maria Catali veut que nous buvions une autre petite goutte de « l’acquavita chi sfende i petri » : « Non vi fera mica male ? » Alors, dans cette salle enfumée, avec ces braises et ces barbes blanches, je crus avoir pénétré dans un tableau du Caravage. »

Ungaretti, dont l’enfance égyptienne, à Alexandrie, a sans doute côtoyé conteurs et improvisateurs des rues, est immédiatement sensible à deux composantes de cette veillée dans laquelle il est tombé par hasard. D’abord le phrasé du discours change, un autre rythme semble charpenter la parole et puis, d’un coup, des huitains du Tasse, que le poète et les bergers partagent, suscitent un extraordinaire sentiment de continuité. Par-delà les siècles – la première édition complète de la Gerusalemme liberata est de 1581 –, en dépit du fossé réputé infranchissable des cultures, malgré la barrière des langues et, surtout, de l’écriture, un morceau de haute littérature est parvenu jusque-là, suscitant un attachement passionné et durable. En effet, quelque chose de « l’identité » de ces quelques paysans corses s’énonce, à l’évidence, dans ces vers nobles revenus à l’oral. S’agit-il d’un bel accident de l’histoire, lié aux conditions dans lesquelles le vieil Ors’Antone a appris à lire, dans les années 1870 ? Ungaretti, stupéfait par la rencontre, semble pencher pour cette solution merveilleuse. Or, tout porte à croire que le savoir d’Ors’Antone et de ses compagnons ne doit rien ni au hasard ni au miracle. La vraie question naît plutôt, me semble-t-il, de sa banalité, de l’évidence qui le dissimule au regard trop familier.

Pourtant, déjà dans les Sketches of Corsica de Robert Benson, journal d’un voyage effectué en 1823, le même trait apparaît dans ce passage : « Le goût pour la poésie est commun à travers toute l’île. Chaque paysan ou presque peut dire des vers ; quelques-uns viennent d’auteurs italiens ; d’autres sont des chants de la montagne composés par les bergers de l’intérieur, ils se transmettent de père en fils par tradition orale. Le guide qui me conduisait de Corte à Bastia commença le septième chant de la Gerusalemme, et continua sa récitation pendant un quart d’heure, jusqu’à ce que je l’interrompe par des questions sur notre route. » (2) Quant à l’épisode [….]

1. Voir : Ungaretti, Giuseppe : A veglia con Torquato Tasso. In : Il deserto e dopo. Prose di viaggio e saggi I. Milano : Monda dori 1961 (Lo specchio. I poeti del nostro tempo ; II), pp. 143-149, Ce texte a été repéré par Anna Imelda Galleni, que je remercie.

2. Benson, Robert : Sketches of Corsica or a journal written during a visit to that island in 1823, with an outline of its history and specimens of the language and poetry of the peop1e. London : Longman 1825, pp. 127-128.