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Fondu au noir

par Nadine Boillon - publié le

Daniel Fabre, préface à l’article d’Agnès Fine, Véronique Moulinié & Jean-Claude Sangoï, « De mère en fille. La transmission de la fécondité », à paraître dans L’Homme, n° 191, août 2009.

PAS PLUS AUJOURD’HUI QU’HIER on ne passe par hasard aux Pradelles. Il faut vraiment chercher la route, la gravir, longue et sinueuse dans les bois noirs, avant d’accéder à un village indistinct tant ses maisons, formant trois hameaux puis s’éparpillant en une dizaine de fermes, s’égrènent dans le vallonnement des prés qui lui ont donné son nom. Les jeunes garçons dont j’étais, dans les années 1960, se trouvaient saisis par ce repliement hautain, sur des sommets d’autant plus déroutants qu’ils sont sans relief. Montant de la ville pour de très longues vacances, entre 14 juillet et 1er octobre, très peu nombreux, nous n’étions pas des estivants passagers ; profondément liés au pays et dotés du statut de quasi-parents, nous participions à ses manières et à ses rites. Pourtant des comportements nous maintenaient à distance, entretenaient un fort sentiment d’étrangeté – l’extrême familiarité des gens du pays avec les animaux était l’un d’eux – et suscitaient parfois une excitation dont la raison nous échappait. L’une de ces bizarreries n’a cessé de me hanter et, à sa manière, la très solide recherche qui fait l’objet de l’article qui suit met en forme mon trouble et formule la question que je ne pouvais alors me poser en ces termes savants [1].

La stricte partition du monde féminin était l’un des traits les plus saillants de ce village de la Montagne Noire. Elle sautait aux yeux le dimanche quand tout le pays affluant à la messe se pressait dans la minuscule église intégralement revêtue d’ardoises grises. À la droite du prêtre, les hommes en complet, chemise blanche et cravate, formaient une masse uniforme ; dès l’âge de quatorze ans nous nous mêlions à eux, puisque nous avions enfin droit au « costume du dimanche ». À gauche, de l’autre côté de l’allée centrale, se tenaient les femmes, elles-mêmes divisées en deux parts bien visibles : les épouses cultivaient les tenues sombres – les gris, les bleus marine, les violets, les verts bouteille se distinguaient à peine dans l’océan du noir qui recouvrait aussi les chevelures, foulard rituel oblige ; les jeunes filles étaient strictement vouées au clair – blancheurs éclatantes des corsages et des jupons, tons pastels ou petits carreaux vichy des robes, et leurs foulards, qui laissaient largement échapper leurs cheveux libres, faisaient vibrer une note bariolée sur leur cohorte.

Pour nous, les garçons, cette apparence dominicale se dissolvait presque aussitôt ; dès la messe finie, nous « tombions la veste » et c’est mi-parti, blanc et sombre, que nous jouions aux boules et à la belote au café. Les jeunes filles retrouvaient en semaine la fantaisie chromatique qui était un de leurs privilèges, tout en se cantonnant dans la part vive et lumineuse du spectre. Quant aux femmes mûres, elles conservaient pour l’essentiel la tonalité qui les caractérisait le dimanche ; les tabliers blouses, leur tenue quotidienne, n’osaient guère les couleurs franches ou les brouillaient dans des impressions foncées et puis, surtout, un groupe compact et majoritaire était voué au noir le plus strict, sans aucune touche colorée. Le sentiment s’imposait que la majorité des femmes du village portait un deuil indéfini. Impression juste mais simplificatrice, en fait ce noir partagé confondait des situations différentes et c’est cela qui, d’abord, nous interrogeait.

Des vieilles femmes nous ne nous demandions même pas si elles étaient veuves. Les plus âgées étaient en deuil d’un soldat de la Grande Guerre, laquelle, dans ces montagnes, avait emporté près de deux hommes sur dix. Le monument aux morts portait gravée la longue liste de ces noms familiers qu’il fallait lire et saluer le jour de la fête votive ; la Seconde Guerre mondiale en avait ajouté quelques-uns ainsi que la Résistance qu’un énorme cénotaphe, érigé au cœur des bois, célébrait. Mais, depuis lors, la vie des hommes restait dangereuse dans ces parages. La forêt n’épargnait pas les bûcherons, la mine de plomb prélevait brutalement son lot d’ouvriers et les retraités mouraient vite, rongés par la silicose qu’on ne nommait jamais, la prenant pour une consomption fatale, sans remède. J’ai aussi vu des braconniers et des chercheurs de champignons experts se perdre au printemps et à l’automne dans les forêts étouffées sous une neige soudaine ; il est même arrivé que des chasseurs en battue s’entre-tuent. Aux Pradelles bien des épouses se devaient de manifester leur statut de survivantes. Alors qu’à la ville nos mères discutaient de la durée du deuil et de la transition subtile du demi-deuil, où le noir s’adoucissait de gris et de mauves, là-haut la règle était simple : toute femme qui avait perdu son mari était vouée au noir et je n’ai jamais entendu parler d’un remariage féminin dans le pays. Bientôt solitaires, puisque leurs enfants émigraient pour la plupart, on désignait ces femmes du nom, du surnom ou du titre de feu leur mari : la Berthe de Lacrotz était la veuve Lacroix, la Molinièra était la veuve d’un meunier que nous n’avons jamais connu. À ce groupe s’adjoignaient les quelques femmes qui portaient le deuil également éternel d’un enfant : Marie l’épicière pleurait son fils tué sur la route de la mine et dont la moto trônait au milieu de son magasin, immobile, rutilante et pour toujours.

Ces deuils de proches secrétaient le groupe central des femmes en noir qui tenaient les premiers rangs de l’église, habillaient les morts, suivaient ensemble les enterrements, se retrouvaient par quartier, dès Toussaint, pour des veillées qui nous semblaient funèbres… Le principe simple qui se manifestait à travers cette évidence ne souffrait pas d’exception mais, en revanche, il avait tendance à s’étendre, et c’est bien cela qui nous intriguait. Autrement dit, d’autres femmes, qui n’avaient perdu ni mari ni enfant, s’agrégeaient au noyau des femmes en noir. Elles en usurpaient quelque peu le statut – puisque les veuves gouvernaient leur maison et jouissaient pour certaines d’un grand prestige public – ou, en d’autres termes, elles témoignaient d’une extension abusive de la règle. Une première amplification pouvait sembler relativement fondée, elle touchait les femmes qui avaient perdu leur père ou leur mère ou encore les parents de leur mari, surtout dans le cas assez fréquent où le nouveau couple cohabitait avec les uns ou les autres de ses ascendants. La plupart, après la première mort domestique, prenaient le noir et rejoignaient le groupe des épouses et des mères endeuillées. Mais elles n’étaient pas les seules, loin de là. En effet, dès l’âge de trente-cinq, quarante ans, sans que leur entourage familial ait été déjà entamé par la mort, les femmes adoptaient les couleurs sombres comme une marque de maturité, les deuils venus plus tard confirmaient ce changement de catégorie. Une sorte de justification générale flottait sur ce renoncement aux couleurs : d’une femme en noir on pouvait toujours dire qu’elle avait « perdu quelqu’un » et était dès lors apte à rejoindre la part féminine de la société en qui s’incarnait la perte. Au fond, c’est aux Pradelles que je pris conscience de ce fait que j’allais retrouver dans quantité de villages de la Méditerranée catholique et orthodoxe : le deuil vestimentaire des femmes en faisait de perpétuelles pleureuses des générations passées et des morts survenues avant l’heure. Il faut croire qu’aux Pradelles ces morts qu’elles commémoraient, en anticipant parfois leur avènement, leur octroyaient une puissance particulière puisque les plus remarquables de ces femmes en noir « tenaient » le pays, détenaient la réalité du pouvoir économique, régnaient sur toutes les décisions de poids. La plus remarquable – une veuve dotée de trois fils – avait été particulièrement audacieuse dans sa jeunesse de résistante, elle « faisait marcher » le café et, comme secrétaire de mairie, possédait la véritable autorité municipale. Mais la vie commune, dont, aux antipodes de ces femmes, les jeunes garçons étaient également les acteurs, révélait un autre effet du noir dont la part féminine savait aussi jouer.

En tant que bras séculier d’un ordre moral pour lequel ils étaient placés en devoir d’agir, les garçons appliquaient au village une police paradoxale puisqu’elle s’exprimait par le chahut, le tapage nocturne, les huées, les charivaris, les brimades et les vexations personnelles. Nous faisions régner l’ordre par le désordre et notre force était aussi redoutée que fragile puisqu’au regard de la police extérieure nos expéditions légitimes devenaient des violences gratuites que les lois de l’État condamnaient. Nous n’en exercions pas moins notre coutume dont un des points d’application les plus sourcilleux était précisément la valeur attachée au noir que portaient les femmes. C’est dans l’exercice de cette contrainte que je pressentis bientôt que la mémoire des morts dont on affichait l’exigence positive se doublait d’un interdit tout aussi impératif qui tenait au sexe et à l’amour mais qui n’était jamais formulé comme tel. Je dois ceci à des femmes singulières, quasiment en rupture de ban, qui fixaient notre surveillance et attiraient parfois notre réprobation farceuse. Mais, par les rêveries qu’elles déclenchaient et le désir qu’elles éveillaient, elles nous entraînaient dans leur sillage et nous plongeaient dans la contradiction : mainteneurs débraillés d’un ordre qui nous dépassait, nous pourchassions celles que nous aimions en secret et nos invectives s’adressaient surtout à l’objet divagant de nos rêves. Le moment est donc venu d’évoquer ces personnages de femmes qui étaient comme marquées par la violence de la règle justement parce qu’elles lui échappaient. Trois d’entre elles n’ont jamais quitté ma mémoire. Le hasard a fait qu’elles avaient des noms de fleurs.

Rose était une jeune veuve dont l’époux était mort dans la mine. Elle habitait le principal hameau dans une ruelle très sombre, un cul-de-sac où presque personne n’avait l’occasion de passer. La pension qu’elle recevait suffisait à peine à élever sa fillette aussi travaillait-elle dur, « faisait venir » son jardin, sa basse-cour, son cochon, aidait aux champs. Personne infiniment discrète, il semblait qu’elle rasât les murs comme pour se faire oublier des gens. Nous la regardions pourtant car comment ne pas remarquer sa carnation si pâle qui s’empourprait pour un rien ? Certes, toutes les femmes en noir se protégeaient du soleil, revêtant des bas de coton et la « caline », une coiffe à large corolle qui formait un abri très efficace dans les champs et les jardins, mais Rose avait le rayonnement de la jeunesse et le noir exaltait la beauté vigoureuse de sa chair plus qu’il ne la camouflait. Cependant son silence, que nous prenions pour de la timidité, presque de la sauvagerie, nous en imposait et nous tenait à distance. Tout changea du jour où des ragots de laveuses, des confidences de voisines attirèrent l’attention des garçons sur la vie nocturne de Rose. Nous fîmes le guet et au bout de quelques soirs l’évidence s’imposa. Rose recevait un célibataire plus âgé qu’elle, venu d’un hameau voisin à la nuit noire sur une moto dont il avait soin d’éteindre le moteur en haut de la descente ; il repartait de même au petit jour en la poussant péniblement jusqu’au sommet de la côte. Pour châtier ce manquement, nous retrouvâmes tous les gestes du charivari : coups violents à la porte, hurlements dans la chatière, conduit de cheminée recouvert d’un sac, vidange de l’évier bouchée, excréments sur la poignée, mèche soufrée dans la serrure… Pendant des semaines nous avons plongé ce couple dans la terreur, attendant chaque nuit le moment où nous les imaginions unis au plus intime. Je crois que notre violence, qui avait pour principal effet de rendre publique une relation cachée, a fini par décourager les amants, à moins qu’ils n’aient trouvé d’autres ruses pour échapper à notre vindicte. Au matin, nulle plainte ; Rose était plus réservée que jamais et son amant, habituellement hâbleur et menaçant, filait doux. Nous triomphions, ils s’avouaient coupables. Cette grande affaire d’un été dévoilait la propriété très particulière du noir : celles qui le portaient devaient renoncer aux plaisirs de l’amour, l’acquisition d’un statut de femme forte se payait de cet abandon. L’échange semblait se faire de lui-même lorsque l’âge était là, la ménopause refermant alors la vie amoureuse, mais les veuves jeunes et désirées, comme Rose, ne parvenaient pas toutes à réaliser ce passage, d’ailleurs sa discrétion et sa timidité rougissante la trahissaient.

Marguerite était en tout l’opposé de Rose. Son époux possédait une petite entreprise de débardage en forêt, elle ne s’occupait pas de la basse-cour et du jardin, elle n’allait pas laver en compagnie au lavoir communal. Elle fut la première à démolir l’âtre, noir de fumée et brillant de suie, dont le manteau énorme tenait tout un mur de la cuisine, et à le remplacer par une petite cheminée de briques rouges à larges joints ; quelque temps plus tard elle n’alluma plus le feu tous les matins sous les chaudrons et les pots, comme faisaient toutes les femmes, été comme hiver, elle se mit à cuisiner au gaz. Au centre du hameau, sa maison était la seule élevée de deux étages et embellie d’une profusion de géraniums en pots, un rosier en pleine terre faisait un berceau au-dessus de sa porte. Son aisance économique et son ambition de femme d’influence s’exprimaient par la captation de l’institutrice de la classe unique, enjeu majeur de la rivalité entre maisons, et par l’accueil généreux fait aux rares étrangers qui commençaient à acheter et à faire bâtir au village après 1960. Ses deux enfants, un garçon et une fille de notre âge, étaient pensionnaires à la ville. La quarantaine dépassée, elle jouissait pleinement d’une position de femme en noir. Sauf qu’elle était la seule à traiter cette couleur avec une distance qui en inversait les effets. Quand elle perdit ses ascendants et ceux de son mari, elle prit le deuil bien sûr mais seulement pour une saison, comme à la ville. Elle n’allait qu’en tailleur, créant des camaïeux de gris, faisant vibrer le noir avec des corsages à pois ou à rayures, de grosses broches, des colliers de perles. Cette tenue, quotidienne pour quelques mois, elle la déployait tous les dimanches pour la messe. Elle l’enrichissait d’un petit chapeau à voilette et son rouge à lèvres était plus flamboyant que jamais. Nous ne distinguions qu’elle, à gauche, dans le sombre côté des femmes. Je ne peux détailler ici les faits et gestes assez sidérants de cette Madame Bovary montagnarde, d’ailleurs les lecteurs de L’Homme en ont eu, naguère, la primeur [2], je m’en tiendrai à nos réactions de garçons coutumièrement chargés de faire respecter la morale des familles.

Chez Marguerite nous n’avions pas à guetter les écarts. Elle imposait ses envies avec un sens du défi inouï à cette époque et dans ce milieu social. Son époux se tuait au travail, il partait à l’aube, au volant de son énorme camion, et rentrait au crépuscule ; souvent, l’après-midi, elle fermait sa porte et recevait son amoureux du moment. La voiture du médecin, venu de l’autre côté de la montagne, stationnait devant sa maison deux ou trois heures, elle racontait qu’il la traitait longuement pour des maux délicats, et personne ne riait. Nous-mêmes, errant désœuvrés dans la moiteur de juillet, caressions des yeux la porte moustiquaire et les volets rouges refermés sur ces amours qui nous hantaient. Comme il y allait tout de même de notre honneur de censeurs coutumiers, nous attendions le soir de la fête votive, la Saint-Louis, à la fin du mois d’août, pour nous déchaîner contre cette maison qui incarnait un désordre que personne ne dénonçait. Nous lancions des œufs dérobés dans les poulaillers contre ses fenêtres, nous démontions ses volets rouges pour les échanger contre d’autres et, surtout, nous composions au bas du village un pêle-mêle de tous les pots de fleurs que nous saisissions de droit cette nuit-là, ce qui obligeait Marguerite à les récupérer le matin, en robe de chambre, souriant sous cape et pestant pour la forme. À vrai dire nous avions le sentiment de morigéner la complaisance de son mari plutôt que ses escapades ; elle apportait au village un air moral inconnu, elle animait tous les mâles du pays d’une flamme secrète. Un beau jour elle disparut, enlevée par un amant plus durable, et la nostalgie nous tourmenta chaque fois que nous l’évoquions.

L’effet le plus remarquable de son traitement émancipé du noir nous le ressentions ailleurs, en tant que garçons essentiellement occupés à courtiser les claires jeunes filles qui étaient notre lot. Marguerite, en effet, avait une fille si timorée que nous la placions dans l’éventail des attirances aux antipodes de sa mère. Isabelle semblait n’avoir jamais quitté son tablier bleu pâle d’écolière. Alors que des flirts éphémères animaient tout notre groupe d’âge, que nous apprenions en le pratiquant le langage amoureux des oiseaux et des fleurs, elle restait non pas chaste mais hors de tout désir et de tout lien, aussi fade et effacée que sa mère était envoûtante. Maigre, vêtue de robes sans relief, elle accompagnait de jour notre bande mixte mais restait loin de nos jeux. Nous n’avons jamais gravé ses initiales sur nos arbres. Il était entendu entre nous qu’à quinze ans elle n’avait pas encore ses « anglais » ou ses « ours », noms que nous donnions aux règles des filles. Je crois entendre encore une voix féminine nous lancer un soir cet oracle : « Sa mère a tout pris pour elle ». Phrase énigmatique qui pourtant s’éclairait d’un précepte contraire et bien plus courant ; certaines femmes en noir devinaient immanquablement qu’une jeune femme était enceinte et savaient prédire le sexe de l’enfant en partant d’un constat négatif : si c’est une fille le « masque » est plus accentué car, disaient-elles : « La fille vole la beauté de la mère ». Dans ces mots s’énonçait un processus : dès la gestation la fille commençait à capter les attraits de sa génitrice, mais l’adolescence était le moment décisif où la mère lui cédait le pouvoir de séduire. Aux Pradelles, le noir assurait et signifiait ce relais et j’ai compris bien plus tard pourquoi Marguerite ne s’était jamais résolue à adopter franchement la couleur de son état vouant Isabelle à une interminable enfance que j’ai vu s’achever soudain, une fois sa mère envolée.

Avec Églantine, la troisième de ces femmes dont le pas de côté faisait éclater la règle, nous accédions à un monde moins feutré, plus brutal et qui ne manquait pas de nous inquiéter. Elle n’était pas du pays, nous abrégions son prénom trop original en “Tine”, beaucoup plus commun. Elle avait épousé l’héritier d’une ferme assez prospère ; il l’avait, disait-on, ramenée de Marseille après son service militaire, certains ajoutaient qu’elle l’avait choisi pour se ranger d’une jeunesse dissolue. Tine, pendant des décennies, endossa dans la vie locale le rôle de repoussoir, les femmes en noir voyaient en elle le mal absolu alors qu’elle se conformait apparemment aux manières du lieu. Ainsi venait-elle à la messe par le chemin des prés, un raccourci qui partait de sa ferme ; elle faisait tout pour être admise dans le groupe dominant mais sa tenue du dimanche trahissait l’affectation ou plutôt le déguisement : un pan de combinaison rose dépassait l’ourlet de la jupe noire, son corsage avait des transparences déplacées, ses talons trop hauts lui faisaient une démarche peu catholique. Les célibataires les plus âgés ne tardèrent pas à flairer chez Églantine « une qui savait y faire avec les hommes » et plusieurs tentèrent avec succès l’aventure. À leurs risques et périls. Le mari était l’incarnation la plus accomplie de l’homme des bois. Tandis que ses vieux parents conduisaient la ferme familiale, lui « rodait la montagne » sur un vieux cyclomoteur, braconnait le lièvre et la truite en toutes saisons, repérait avant tout le monde les poussées de cèpes et fournissait discrètement toutes les tables du pays. Je le revois, frappant chez nous à la nuit tombante, apportant dans son sillage toutes les odeurs de la forêt, il ouvrait furtivement sa musette sur un pelage gris moucheté ou sur quelques poissons luisants dans du jonc vert ; il ne se faisait jamais payer sur le champ mais repassait plus tard sous prétexte de prendre un verre. De temps à autre, gardes forestiers et gendarmes lui rendaient une visite qui relevait du jeu plus que de la répression, on ne pouvait jamais le prendre la main dans le sac, la forêt était son royaume, il l’habitait nuit et jour. « Pas vu, pas pris » était sa devise ; il l’appliquait scrupuleusement à tous les domaines de sa vie. Les visiteurs d’Églantine le savaient et se montraient d’une prudence extrême ; l’un d’eux trop insistant et passionné finit sa vie tiré comme un sanglier dans un fourré à cent pas de la ferme, on conclut unanimement à l’accident de chasse. Nous nous gardions bien d’intervenir dans ces parages d’autant que le braconnier nous aimait bien, il était un des rares adultes à entretenir avec les garçons une relation de familiarité égalitaire, il nous bricolait des moteurs, nous enseignait les bons coins, nous payait à boire. Son allure hirsute, sa personnalité sauvage nous fascinaient. Cette amitié craintive ne nous empêchait pas de suivre pas à pas la chronique d’Églantine tout en nous demandant comment une femme aussi désaccordée – tout dans son corps, sa voix, ses vêtements nous semblait aller de guingois – pouvait susciter chez les hommes, nos aînés, une attraction aussi absolue que périlleuse. Elle mena à terme plusieurs grossesses ; les enfants se suivaient dont les femmes en noir supputaient quels étaient les pères ; à peine plus jeunes que nous, nous ne les fréquentions pas. Advint enfin ce que la vox populi redoutait : à quatorze ans, alors que sa mère était grosse, la fille aînée tomba enceinte d’un inconnu. Ces gestations parallèles secouèrent d’une profonde horreur tout le pays et signèrent la mise à l’écart complète de la famille dont on ne rapporta plus que les débauches et les malheurs : le jeune fils, ivre et délirant, avait détruit de ses poings l’énorme table de la ferme avant que quatre hommes solides ne lui passent la camisole ; la mère et la fille avaient monté de conserve un bar et une maison de passe dans une baraque de chantier pour la centaine d’ouvriers qui, pendant trois ans, bâtirent le barrage dans la forêt…

Au tribunal de la coutume le cas de Rose était le plus simple : elle trahissait le noir de son veuvage qui aurait dû tarir sa jeunesse et lui interdire les plus secrets des plaisirs. Marguerite, elle, femme forte par position, jouait avec le sombre emblème, en retardait les effets, à sa façon rusée et candide, nous désarmait par son audace tout en maintenant sa fille à la lisière de la sarabande des couleurs qui nous aurait attirés et l’aurait repoussée, elle, d’un cran vers le renoncement. Chez Églantine, le « fondu au noir » ne scandait ni n’ordonnait plus le film des générations, mère et fille en jouant leur partie simultanément abolissaient la loi d’airain du temps des successions et des substitutions ; nous n’avions pas à intervenir, le cercle familial s’effondra de lui-même dans la confusion et le tragique, à l’extrême opposé de la société policée selon les valeurs de ce monde que j’ai vu finir. Passant de l’une à l’autre de ces femmes, on découvre que le noir n’est pas le signe automatique d’un état de deuil mais la marque conjoncturelle et modulable, au rythme des générations de femmes dans chaque famille, d’une distance prise à l’égard de l’amour, du plaisir et de la reproduction de la vie. L’image de la femme en noir au ventre fécondé cristallise l’impossible et, tout comme un sacrilège, suscite une onde de terreur partagée. La perte se joue donc sur les deux tableaux mais l’interdit est énonçable du seul point de vue de la mort.

12 avril 1995, l’une de mes étudiantes en doctorat, Véronique Moulinié, soutient sa thèse intitulée La Chirurgie des âges. Le jury s’attarde sur un de ses apports originaux : la diffusion massive, vers le milieu du XXe siècle, de la « totale », c’est-à-dire de la castration féminine complète, comme acte d’entrée dans la ménopause, celle-ci suscitant souvent des discours sur l’allégement du fardeau de la sexualité. Je revois d’un coup les femmes en noir de ma jeunesse et celles, singulières et inoubliables, qui avaient révélé le modèle en s’efforçant d’y échapper. Je suggère qu’avant le recours à l’opération radicale, l’effacement de la sexualité et, surtout, du risque inimaginable de grossesse concomitante de la mère et de la fille, passait par d’autres voies. J’ai le sentiment que nous touchons à plusieurs rapports essentiels : entre générations de femmes, entre deuil, désir et procréation, entre norme énoncée et norme fondatrice. Je sais aussi que dans ces sociétés coutumières européennes dont nous faisions l’ethnographie les principes régulateurs ne sont jamais exprimés en termes de prescriptions positives mais par le détour des anomalies, des accrocs, des manquements, des faux pas. Pourquoi alors ne pas tenter une double démarche : d’une part en plongeant dans la casuistique du discours local qui révèle, en situation, la règle par son envers, d’autre part en découvrant, comme la démographie historique a su admirablement le faire pour la sexualité matrimoniale et prématrimoniale, des régularités mesurables ? Est-il statistiquement vérifiable qu’une femme encore potentiellement féconde cesse de procréer quand sa fille est en état de le faire ? On pouvait ainsi traduire la nécessité du « fondu au noir » dont j’avais fait l’épreuve avant d’en faire l’hypothèse. Le chantier était vaste, car il fallait reprendre des milliers de généalogies construites à d’autres fins. Je n’ai cessé depuis d’encourager l’équipe qui s’est constituée très vite autour d’Agnès Fine. Elle a suivi son propre chemin, l’a enrichi de comparaisons au loin et d’une réflexion sur les fictions traditionnelles qui racontent les normes de la bonne biographie. Je suis comblé de le voir croiser en plusieurs points le destin de ces femmes en rupture de noir sur lesquelles j’avais, jusqu’à présent, gardé le silence.

Illustration :

Clarence Holbrook Carter

1. Earthbound, huile sur toile, 1947 (DR).

2. Great Plantations Nevermore, huile sur toile, 1941.

3. War Bride, huile sur toile, 1940.


[1J’avoue avoir plusieurs fois fondé des analyses sur d’autres aspects de cette expérience sans révéler sa teneur autobiographique. Elle sert de filigrane discret ou de contrepoint en mineur dans deux essais : « Le charivari gascon contemporain : un enjeu politique », in Jacques Le Goff & Jean-Claude Schmitt, eds, Le Charivari, Paris, Éd. de l’Ehess, 1981 (avec Bernard Traimond) : 23-32 ; et « Familles : le privé contre la coutume », in Philippe Ariès & Roger Chartier, eds, Histoire de la vie privée, Paris, Le Seuil, 1986 : III, 545-579. Elle fournit la totalité des données ethnographiques dans un texte de style objectif : « “Faire la jeunesse” au village », in Giovanni Levi & Jean-Claude Schmitt, eds, Histoire des jeunes en Occident, Paris, Le Seuil, 1996 : II, 51-83. Ou, plus récemment, en assumant, comme je le fais ici, la première personne, à propos des goûts musicaux des jeunes : « Anni sessanta : una giovinezza tra due mondi », in Anna Isuo & Quinto Antonelli, eds, Scrivere agli idoli, Trente, Museo storico di Trento, 2007 : 317-324.

[2On me permettra de révéler qu’elle est une des remarquables figures de l’article de Giordana Charuty, « Le mal d’amour », L’Homme, 1987, 27 : 43-72.