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Fenêtre sur Files

par voisenat - publié le

Jean Jamin, à paraître dans L’Homme, n° 193, janvier 2010.

C’est au moment où la copie de ce numéro de L’Homme allait partir chez l’imprimeur que nous avons appris la mort de Claude Lévi-Strauss, survenue à Paris le 30 octobre 2009.

Sur le plateau de son bureau, dans la pièce aux grandes baies vitrées surplombant d’au moins un étage et demi la bibliothèque du Laboratoire d’anthropologie sociale du Collège de France, qui lui avait été réservée à sa retraite et où il avait l’habitude de recevoir, deux fois par semaine, ses visiteurs, ses collègues ou les membres dudit Laboratoire, était posé, la couverture lissée par un bloc de quartz fumé qui lui avait servi de presse-papiers, le numéro 184 de L’Homme paru à l’automne 2007 – indice minime mais émouvant du temps de ses dernières venues au Laboratoire.

Visite sauvage

Entre ces deux dates – automne 2007, automne 2009 – il y eut la cérémonie, ou plutôt les cérémonies célébrant son centenaire : les hommages, les éloges, les reconnaissances, sans omettre – mais c’est la loi du genre – les affectations. Il y eut paradoxalement le détachement d’un homme qui, comme le rappelle ici Emmanuel Terray, ne fut guère amène avec ce siècle de l’histoire de l’humanité, qui l’avait pourtant vu naître, fait penser, et l’avait incité à œuvrer sinon pour agir et, chemin faisant, pour peser concrètement sur lui, du moins pour mieux en cerner les contours, fussent-ils devenus poreux, et en analyser les dérives terriblement humaines.

Il y eut surtout la grande lassitude d’un homme que la combinatoire hasardeuse des gènes avait porté au-delà même du siècle, et qui, à ses interlocuteurs, ne dissimulait ni son épuisement ni son propre embarras de l’avoir pour ainsi dire dépassé, manifestant par là un humour qu’on peut penser noir : « Je me survis », avouait-il à sa secrétaire. Comme si c’était le siècle qui l’avait rattrapé et s’était imposé à lui, et assurément, malgré lui. Déjà, en 1999 – il venait d’avoir quatre-vingt dix ans – il confessait, devant ceux qui lui avaient rendu hommage dans un numéro de la revue Critique, son sentiment « d’être comme un hologramme brisé », selon les propos recueillis par Jean Pouillon.

D’une des baies vitrées de son bureau auquel on accédait en gravissant, non sans précaution, les 27 marches d’un escalier en colimaçon, le regard plonge d’emblée sur les armoires – les compactus – où sont rangées les Human Relations Area Files : des millions de fiches sur les sociétés et cultures du monde entier ; une base de données ethnographiques exceptionnelle qui, sous l’égide de l’anthropologue américain George Peter Murdock et avec le concours de l’Université Yale, s’était constituée à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Dès sa création en 1960, et à l’instigation de son fondateur, le Laboratoire d’anthropologie sociale en était devenu, dans la version papier intégrale et constamment mise à jour, le seul dépositaire européen. Traces, archives, les files apparaissaient aussi comme des vestiges de la diversité culturelle que Claude Lévi-Strauss a non seulement cherché à étudier, opiniâtrement, ici comme ailleurs, mais voulu défendre contre les coups de boutoir d’un siècle – décidément – qui ne cessait, et ne cesse de la faner.

Les photographies présentées dans ce cahier ont été prises le mercredi 4 novembre 2009, quelques jours après la disparition de Claude Lévi-Strauss. Elles entendent porter témoignage d’un regard – le sien – qui n’était pas si éloigné que cela, lui qui exigea que fût préservée l’architecture intérieure de cet ancien amphithéâtre de l’École polytechnique où devaient être logées les files et la bibliothèque du Laboratoire. Au moment de l’emménagement de celui-ci, dans les locaux adjacents, il s’installa dans la pièce que, du fait de sa structure panoptique, il qualifiait alors, avec un malin plaisir, de « bureau de contremaître », ou, parfois, de « bureau de chef magasinier ».

Désormais absent, le regard ne s’est pas éloigné davantage. Claude Lévi-Strauss savait très bien que si c’est dans la pierre que s’inscrivent durablement les œuvres des hommes, c’est dans son ombre portée qu’elles fleurissent, et dans le vivant qu’elles prennent racine ou se renouvellent – éclosion et transformation qu’aux ethnologues il avait fixé pour tâche de révéler, d’analyser et de faire comprendre.

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