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L’espace de la mémoire, une approche anthropologique ou comment dépasser le concept de "lieu de mémoire"

par Nadine Boillon - publié le

Jean-Louis Tornatore, résumé d’un article paru dans Dépasser le cadre national des « Lieux de mémoire » / Nationale Erinnerungsorte hinterfragt. Innovations méthodologiques, approches comparatives, lectures transnationales / Methodologische Innovationen, vergleichende Annäherungen, transnationale Lektüren, in Benoît Majerus, Kmec, Michel Margue et Pit Péporté (dir./Hrsg.) Bruxelles, Bern, Berlin, Frankfurt am Main, New York, Oxford, Wien, Éditions Peter Lang, 2009, p. 33-48

Le socle de cet article consiste dans une critique de la notion de « lieu de mémoire » en tant que, si l’on s’en tient à sa mise en œuvre dans la monumentale entreprise historienne sous la houlette de Pierre Nora – donc le bénéfice scientifique dans son ensemble n’est cependant pas à discuter –, elle me paraît avoir contribué à figer sinon à stériliser la réflexion sur les phénomènes mémoriels et patrimoniaux contemporains. En d’autres termes, si l’on considère que la limite de l’instrumentation historienne de la notion consiste bien dans sa portée nationale, il est alors clair que l’invitation à dépasser le cadre national des « Lieux de mémoire » peut se lire comme une invitation à s’affranchir de la notion elle-même, soit d’un cadre conceptuel trop circonscrit et de ce fait inapte à rendre compte de la complexification contemporaine des manières de vivre (dans) le temps.

À prendre le temps de dénouer l’inquiétude qui sourd des Lieux de mémoire et dans laquelle se reconnaît toute une génération d’historiens, on est en droit de se demander si nous sommes vraiment entrés dans ce « temps de la mémoire » (Nora) qui verrait la multiplication d’instrumentations rétro-nostalgiques ou compensatoires du passé ? Ne serions-nous pas plutôt dans celui d’une extension de l’envergure politique de la cause patrimoniale qui verrait, à côté de ses déclinaisons nationales forcément limitées, la construction de patrimoines en objets certes de consommation – c’est là thèse du néo-libéralisme – mais aussi en support de résistances ou en lieu d’élaboration de voies alternatives au travail de mémoire ? À côté des politiques de la mémoire mises en œuvre à différents niveaux de la puissance publique, ce que racontent les situations multiples et plurielles de l’activité mémorielle et patrimoniale, ce sont aussi des quêtes de reconnaissance et de visibilité engagées par des personnes, des collectifs, des populations affectées par un oubli, une perte, une dépréciation sociale. Matière ainsi à relativiser sinon à sortir du sempiternel débat mémoire/histoire…