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Séminaire. L’instauration du patrimoine ethnologique, texte de présentation.

publié le

Projet scientifique, catégorie d’actions publiques et instrument de gouvernementalité : retour sur une expérience française.

Séminaire dirigé par Noël Barbe et Jean-Louis Tornatore.

Les séances se déroulent au ministère de la Culture, 182 rue Saint-Honoré, Paris.
(se munir d’une pièce d’identité)

La disparition

En février 1948, le dirigeant communiste Klement Gottwald se mit au balcon d’un palais baroque de Prague pour haranguer les centaines de milliers de citoyens massés sur la place de la Vieille Ville. Ce fut un grand tournant dans l’histoire de la Bohème. Un moment fatidique comme il y en a un ou deux par millénaire.

 Gottwald était flanqué de ses camarades, et à côté de lui, tout près, se tenait Clementis. Il neigeait, il faisait froid et Gottwald était nu-tête. Clementis, plein de sollicitude, a enlevé sa toque de fourrure et l’a posée sur la tête de Gottwald.

 La section de propagande a reproduit à des milliers d’exemplaires la photographie du balcon d’où Gottwald, coiffé d’une toque de fourrure et entouré de ses camarades, parle au peuple. C’est sur ce balcon qu’a commencé l’histoire de la Bohême communiste. Tous les enfants connaissaient cette photographie pour l’avoir vue sur les affiches, dans les manuels ou dans les musées.

 Quatre ans plus tard, Clementis fut accusé de trahison, et pendu. La section de propagande le fit immédiatement disparaître de l’Histoire et, bien entendu, de toutes les photographies. Depuis, Gottwald est seul sur le balcon. Là où il y a avait Clementis, il n’y a plus que le mur vide du palais. De Clementis, il n’est resté que la toque de fourrure sur la tête de Gottwald.

 Milan Kundera, Le livre du rire et de l’oubli, Paris, Gallimard, 1985 (1978), p. 13-14.

 En 1980, l’ethnologie métropolitaine connut une formidable opportunité de développement en investissant le ministère de la Culture. C’était un grand tournant dans l’histoire de la discipline : elle allait pouvoir mettre en œuvre ses capacités d’analyse sans être contrainte par la matérialité de l’objet de musée, sa seule limite imposée n’étant désormais que territoriale – autant dire intellectuellement infime – puisque se confondant avec celles de la nation. Un moment somme toute important dans l’institution et l’ordonnancement du savoir anthropologique qui se voyait officiellement augmenté d’un nouveau territoire disciplinaire : l’ethnologie de la France.

 Ce mariage entre science et administration était précisément suivi avec intérêt par une partie non négligeable de la communauté ethnologique nationale qui y voyait l’occasion d’affirmer sa professionnalité et de faire valoir ses compétences d’objet au cœur de la grande vague de rétro-nostalgie rurale des lendemains désenchantés de Mai 68 et des Trente Glorieuses. Ceci cependant avait un prix : l’intérêt ou la sollicitude de l’État pour la recherche ethnologique devait en passer par une justification – ou une problématisation – patrimoniale. L’exercice n’était pas insurmontable, ni le sacrifice énorme, voire il n’était que bénéfice. Il suffisait à l’ethnologie de montrer sa prédisposition intellectuelle pour le patrimoine, d’autant que le patrimoine devenait culturel. La science (privilégiée) de la culture œuvrait à la connaissance – et la reconnaissance – des biens de la nation, laquelle s’ouvrait au « pluralisme culturel ». Le patrimoine ethnologique était né. L’ethnologie allait prospérer sous le chapeau de l’État patrimonial.

 Plus de deux décennies durant, la mission du Patrimoine ethnologique [MPE] travailla honnêtement à honorer son cahier des charges : recherche, formation, publication, action culturelle, au double service de la Science et de l’État. Selon d’ailleurs une division du travail de plus en plus nette, le service de la première étant davantage du ressort de son instance centrale, tandis que celui du second était dévolu à un corps retreint de satellites régionaux. De fait, qu’elle se frottât à l’action publique en région eut pour effet de diluer l’impact de l’événement qu’avait été sa création pour les tenants de l’ethnologie descriptive de terrain. Elle en tira une reconnaissance ambiguë comme « ethnologie patrimoniale » susceptible de provoquer un infléchissement net dans le cours de la discipline – sinon un danger pour l’intégrité de celle-ci. De fait, la MPE fut davantage connue et estimée dans le milieu des musées ou celui des associations locales de patrimoine que dans les cénacles universitaires.

 Au début des années 2000, alors que l’État prétendait vouloir se faire petit, déléguait ses compétences, transformait la déconcentration en décentralisation, la MPE cherchait un nouveau souffle et une nouvelle identité institutionnelle. À la faveur d’un toilettage de palais, elle reçut en 2003 une nouvelle dénomination : mission à l’Ethnologie. Normalisation disciplinaire ? Trahison des espérances ? Tactique de repositionnement dans la géographie du ministère ? La question restait ouverte. Une chose était sûre : l’élimination de la référence au patrimoine ethnologique actait l’échec de la politisation de cet objet hybride. Restait pleine et entière la référence disciplinaire : l’ethnologie semblait s’imposer au patrimoine. Cependant, là où il y avait un dispositif bourdonnant d’activité, ne subsistait qu’un dispositif très diminué, perdu dans les longs couloirs feutrés des « Bons Enfants ». Que restait-il de la mission du Patrimoine ethnologique ? Une adresse Internet : http://www.culture.gouv.fr/mpe ; « m-p-e », trois lettres qui permettaient d’ouvrir sur le site du ministère de la Culture et de la Communication la page de la mission à l’Ethnologie.

 Ce pastiche a été écrit en 2007, alors que nous lancions l’idée d’un regard rétrospectif sur une institution d’État, dont le changement de dénomination nous paraissait annoncer la disparition. Notre projet a pris un certain retard et a été dépassé par l’actualité administrative : au 31 décembre 2009, à la suite d’une réorganisation générale, la « mission Ethnologie » a disparu de l’organigramme du ministère de la Culture, même si, semble-t-il, il en subsiste les missions au sein du département du Pilotage de la Recherche et de la politique scientifique de la direction générale des Patrimoines. Au moins le lien est-il toujours actif… Quant aux satellites régionaux, leur nombre se réduit inexorablement sous l’effet d’une extinction naturelle du « corps ».

 Sous « instauration du patrimoine ethnologique », il faut comprendre à la fois une notion, une catégorie patrimoniale et un service d’État. À suivre strictement le fil de la dénomination, l’histoire institutionnelle du patrimoine ethnologique court de 1980 à 2004 : une expérience originale sinon unique – dans le concert des nations européennes – dont il conviendra de faire valoir les relations qu’elle met en œuvre et qu’elle « travaille » : entre l’État et la science, entre la nation et les régions, entre la Culture et les cultures, entre professionnels et amateurs, entre recherche et action. En amont, dans les années 1970, c’est la formation d’une notion paradoxale qui nous intéressera : formation à la fois sur le terreau de la revendication politique des pays contre l’État et dans la continuité de l’ouverture de la conception étatique et nationale du patrimoine à l’immatérialité culturelle. En aval, ce paradoxe est pour ainsi dire digéré : le patrimoine ethnologique trouve aujourd’hui une résolution politiquement consensuelle et un prolongement « naturel », quoique problématique, dans la catégorie, internationalement reconnue, de patrimoine culturel immatériel.

 Pour reprendre le sous-titre de l’atelier, revenir sur cette expérience, en sollicitant des acteurs et des chercheurs, des professionnels du patrimoine et des fonctionnaires de l’administration centrale ou déconcentrée, des historiens, des sociologues et des anthropologues, c’est tenter d’éclairer une tension « explosive » entre un projet d’affermissement d’un territoire scientifique (l’ethnologie de la France), la mise en œuvre d’une catégorie d’action publique visant à la reconnaissance du pluralisme culturel de la nation et l’élaboration d’un instrument de gouvernementalité pétri de tradition jacobine – et de pédagogisme patrimonial.