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John Edgar Wideman : une phénoménologie de l’être noir. (A Phenomenology of Blackness)

par Nadine Boillon - publié le

Thèse soutenue le 12 juillet 2011 en vue de l’obtention du grade de docteur en anthropologie sociale et ethnologie de l’EHESS par Bénédicte Monville-De Cecco sous la direction de M. Daniel Fabre.

John Edgar Wideman est né en 1941 à Washington D.C. Il grandit d’abord à Homewood, ghetto noir de Pittsburgh en Pennsylvanie, où sa famille est installée depuis plusieurs générations. Avant qu’il ne rentre au lycée, ses parents déménagent à Shadyside, un quartier blanc, dans l’espoir de garantir à leurs enfants une meilleure éducation scolaire.
En 1959, il obtient le Benjamin Franklin Scholarship qui lui permet d’intégrer l’Université de Pennsylvanie à Philadelphie. Suivent une série de distinctions académiques prestigieuses jusqu’à l’obtention, en 1963, du Rhodes Scholarship, grâce auquel il part étudier deux ans à Oxford en Angleterre. La même année, Look Magazine consacre un article au brillant étudiant et magnifique joueur de basket-ball ;“The Astonishing John Edgar Wideman”. Il a 22 ans et déclare qu’être noir n’a encore jamais constitué pour lui un réel empêchement. Trois ans plus tard, en 1966, il est admis à participer au prestigieux Iowa’s Writers’ Workshop et termine son premier roman. La carrière de l’écrivain marque par sa fulgurance. Il fut le récipiendaire de nombreux prix, dont le PEN/Faulkner Award que, pour la première fois de l’histoire du prix, il reçut deux fois.
Or, si sa réussite sociale exceptionnelle participe du schéma narratif canonique de la success story à l’américaine, elle fut dès le début minée par le statut minoritaire du héros. C’est à travers sa rupture avec l’institution et ses modes d’écriture, et une critique de la société américaine que l’écrivain affirme une démarche authentiquement créatrice. Cette entreprise de dé-territorialisation de la littérature et de re-signification radicale (J. Butler) lui vaudra d’occuper une position centrale au sein des champs littéraire et intellectuel. Et ce, bien qu’une série de contraintes tendent, au contraire, à relativiser et marginaliser sa position. Cette mise au jour des tensions contradictoires propres au système de relations de concurrence et de conflit entre des groupes diversement situés dans le champ intellectuel (P. Bourdieu), nous permet d’appréhender l’état de la relation entre ces champs et celui du pouvoir. Elle interroge la réception d’une oeuvre et d’un auteur qui trouve dans le cadre d’une critique du système social où il advient, l’occasion de se subjectiver en tant que créateur.
Dès lors, poser la question de l’exceptionnalité du destin de John Edgar Wideman revenait non seulement à interroger les processus d’institutionnalisation de la figure de l’écrivain aux Etats-Unis mais, plus spécifiquement, les contraintes qui conditionnent l’émergence et l’affirmation d’une figure d’intellectuel africain-américain, en particulier quand il échappe à la périphérie où ses pairs sont le plus souvent relégués. En effet, comme en témoignent les destins de l’écrivain et de sa famille, dont il fera la matière de nombreux essais et fictions, le discrédit ou l’humiliation sociale et politique que constitue l’expérience historique de domination racialisée, sont sans cesse réactualisés par les rapports de domination du monde contemporain et leur violence symbolique détermine les dispositions des individus.. Pour autant, le destin de l’écrivain Wideman témoigne de sa volonté de ne jamais se laisser enfermer dans des catégories limitatives et sa pratique de la littérature peut être comprise comme une stratégie de « résistance à l’assujettissement et de reformulation de soi » (D. Eribon).
Ces catégories du discours que la société produit sur elle-même « noir » et « blanc », « Africains-Américains » et « Européens-Américains », forment, dans mon travail, les instruments d’une approche critique qui vise à historiciser les rapports de pouvoir entre les individus et les groupes qu’elles recouvrent. Aussi, ma thèse éclaire-t-elle les conditions de production d’un discours littéraire et d’une figure d’écrivain susceptible de nuancer voir d’annihiler ponctuellement les effets ségrégationnistes de sa collocation dans un domaine séparé « African American Writer ».
Cette prise en compte de tous les moments et aspects essentiels du lien concret de John Edgar Wideman au monde, comme autant de phénomènes objectifs à partir desquels la pensée d’un auteur se forme et évolue comme une expression possible, sans être nécessaire, d’une situation historique, je l’ai appelé « une phénoménologie de l’être noir ». Car, il ne s’agit pas seulement du fait accidentel d’être né de descendance africaine mais de toutes les implications que ce fait, visible ou non, peut avoir dans la formation d’un être étant donné ce qu’il peut signifier dans la relation de ce même individu à la société.
Par conséquent, mon travail adresse, à travers l’exploration du parcours singulier d’un homme, des questions dont la portée dépasse sa propre expérience. Parmi d’autres, il revient sur le paradoxe qu’il y a à revendiquer l’égalité en s’adossant aux différences. Il interroge la pertinence de la « race » comme catégorie heuristique utile à l’analyse du sens et de la nature de l’oppression que subisse certains groupes humains. Il tente, à travers l’appréhension des conditions sociales objectives qui ont rendu possible pour l’écrivain les dispositions indispensables à la production d’une œuvre littéraire inédite, de comprendre certaines des conditions de possibilité d’une démarche artistique authentiquement créatrice.