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Faulkner. Le nom, le sol et le sang

par Nadine Boillon - publié le

Jean Jamin, Paris, Cnrs éditions, 2011, 225 p.

Extrait du chapitre I :

Je devais avoir seize ans quand j’ai découvert Lumière d’août de Faulkner. Sur la couverture de l’édition de poche en français, parue en 1961, étaient peints à la gouache en pied et de face – l’un en léger retrait par rapport à l’autre – deux hommes en bras de chemise, les mains dans les poches d’un pantalon du même beige soutenu par une paire de bretelles aux fixations en V inversé, tous deux cravatés et coiffés d’un Panama dont les larges bords assombrissaient le haut de leur visage. L’élégance de la mise, la décontraction de la posture, l’impassibilité des traits, en particulier des lèvres qui ne grimaçaient ni ne souriaient, contrastaient avec la fournaise que figurait le fond jaune orangé de la couverture traversée par une épaisse fumée brune s’échappant d’un groupe de maisons dessinées en arrière-plan, dont l’une était de toute évidence en feu. En haut du cadre à droite, la fumée se mélangeait à un nuage sombre et rougeoyant, signe d’orage ou d’ouragan, d’où se détachait le portrait des deux hommes qui semblaient poser, tels des pompiers volontaires endimanchés, devant un décor d’enfer et attendre paradoxalement qu’on les photographie ou qu’on les interviewe. La scène se prolongeait sur la quatrième de couverture où était représentée de trois quarts face une jeune femme enceinte assise sur un bloc de pierre, vêtue d’une robe gris-bleu défraîchie, la tête couverte de ce qui avait été probablement un chapeau de cérémonie, à présent effrangé et flasque. Elle aussi semblait attendre, l’air épuisé. Sans doute espérait-elle, mais sans vraiment la guetter, que la charrette tirée par une mule, juste esquissée dans le lointain, en contrebas, vienne la prendre bien que le conducteur vu de dos ne se dirigeât pas dans sa direction.

À condition qu’on ouvrît le livre, le retournât et le mît à plat (au risque de casser le brochage), et que le tableau apparût en entier, on s’apercevait que rien ne venait relier les trois personnages – pas un geste, pas un regard, pas un signe de connivence – si ce n’est l’embrasement de l’horizon derrière eux, et cette attente dans laquelle le peintre anonyme (Forest sans doute, qui était un des graphistes attitrés de la collection) avait voulu les figer. Attendre que quelque chose arrive, mais qui avait déjà eu lieu : portraiturés, les deux hommes étaient déjà « photographiés » ; avachie comme le chapeau qu’elle portait, la jeune femme donnait l’impression d’être déjà abandonnée et de se résigner à sa future condition de fille-mère ; la charrette s’était déjà éloignée d’elle. Et les faits s’étaient déjà produits : l’incendie, l’orage ou l’ouragan peut-être, la grossesse et naturellement la « faute » qui l’avait provoquée… Parce qu’elle apparaissait vaine, l’attente ou ce qu’on avait pris pour de l’attente se rapprochait plutôt de cette forme d’hébétude qu’engendre le ressassement, murant chacun en lui-même : « Comment aura-t-on pu en arriver là ou subir cela ? »

D’une certaine manière, la scène illustrait non seulement un des procédés narratifs chers à Faulkner – la conjugaison des actions au futur antérieur – mais tout un pan de sa métaphysique où l’événement, le drame, les choses de la vie sont toujours derrière soi. Dans une analyse célèbre de cet autre roman de Faulkner, Le Bruit et la Fureur, paru trois ans plus tôt (en 1929), Sartre avait magnifiquement résumé cette vision du monde de l’écrivain, la comparant à « celle d’un homme assis dans une auto découverte. À chaque instant », poursuivait-il, « des ombres informes surgissent à sa droite, à sa gauche, papillotements, tremblements tamisés, confettis de lumière, qui ne deviennent des arbres, des hommes, des voitures qu’un peu plus tard, avec le recul. »

De Lumière d’août j’oubliai assez vite les nœuds de l’intrigue (il y en avait évidemment plusieurs) et le nom des personnages pour ne retenir que le bourdonnement des phrases ou, plutôt, leur tremblement comme tremblent l’air et les ombres en été. Le titre, rien que le titre du livre, suffisait à m’évoquer, brûlées par le soleil, les routes et collines du Mississippi que ces phrases semblaient suivre ou gravir, s’échauffant elles-mêmes de leur propre étirement ainsi que des courroies qui, au risque de se rompre, s’échauffent puis se tordent et claquent à force de trop longtemps ou de trop vite s’enrouler autour de poulies. Une chaleur torride, pesante, oppressante – mais aussi le tournis qu’elle provoque –, telle fut la première impression que je retirai de cette lecture qui, ligne après ligne, au fil des pages d’un papier de mauvaise qualité et cassant, sans doute séché à trop haute température lui aussi, m’avait transporté non pas dans un monde inconnu – ce qui en était décrit pouvait m’être familier, ne serait-ce que par le souvenir de chaudes après-midi de vacances passées à la campagne où tout, êtres et choses, se trouve comme suspendu dans l’atmosphère – mais dans un univers romanesque que j’appellerai aujourd’hui « exotique ». Il mettait, au sens strict, hors de soi.

On pouvait toujours les relire ces phrases qui nous égaraient, de la majuscule au point final en passant par les parenthèses et les incises, et tomber chaque fois sous le coup de leur étrange altérité, alors qu’elles ne faisaient qu’évoquer des sentiments et des agissements sinon banals du moins communs aux gens d’ici ou d’ailleurs en proie à ce que mon espiègle prédécesseur à L’Homme, Jean Pouillon,avait un jour qualifié devant moi de « connerie humaine » sans laquelle, avait-il malicieusement ajouté, aucune histoire ne vaudrait la peine d’être racontée, ni menée aucune étude approfondie de l’homme en société.