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Littérature régionaliste et ethnologie

par Nadine Boillon - publié le

Journées d’études 1er – 2 décembre 2011

Museon Arlaten
CERCO
(Centre d’étude, de restauration et de conservation des oeuvres) -
Anciens ateliers SNCF
Arles.

Pour leur quatrième édition, les journées Arrêt sur Archives 2010, en se donnant pour thème la littérature régionaliste, n’ont pas dérogé à leur double vocation, à savoir relancer la réflexion sur les sources de l’ethnologie de la France - le terme est entendu à la fois aux sens d’origines de la discipline et d’archives - et d’en renouveler le propos en considérant chaque fonds sous l’angle des similitudes qu’il peut présenter avec d’autres.
L’idée d’aborder le cas des romanciers ethnographes n’est pas spécialement originale, en ce sens que les liens congénitaux qu’entretiennent littérature et ethnologie ont depuis longtemps été identifiés : un goût partagé du détail, une même attention portée à des dimensions de l’homme généralement négligées, une commune capacité à admettre la relativité des points de vue, etc. Au sein du LAHIC, différents programmes de cherche (Les savoirs romantiques et Le moment réaliste) se sont donné pour objet ces coïncidences, leur histoire et surtout leurs variations en fonction des contextes historiques. Resserrer la focale pour distinguer, au cœur du champ littéraire, la production régionaliste, ne revient pas à délimiter et aborder un troisième épisode du feuilleton de ces histoires parallèles. Sans entrer ici dans le détail de la question délicate du bornage chronologique qui croise celle, tout aussi délicate, de la définition de cette littérature, admettons que « la veine » régionaliste est plus un genre qu’un moment. Si donc, l’intention n’est pas de s’attaquer à une nouvelle phase de l’histoire de la littérature, de quoi retourne-t-il ? Le choix du thème de ces journées est plutôt à mettre sur le compte d’un réflexe d’ethnologue, de cette manie qui est la nôtre de nous intéresser à ce qui n’intéresse pas les autres. Et la littérature régionaliste est bien de ces objets négligés, voire oubliés, par les sciences littéraires qui la relèguent dans les limbes peu fréquentables de la paralittérature, aux côtés du roman sentimental, du roman érotique, du polar, du roman de science-fiction, du roman historique, etc. Jeter son dévolu sur cette littérature-là se justifie aussi et surtout au regard de la polygraphie de la plupart des écrivains régionalistes, à la fois romanciers et ethnographes. Il ne s’agit pas, pour autant, de substituer une problématique à une autre, mais de tirer parti du fait que les romanciers font œuvre d’ethnographes, ménageant, au cœur même des romans, une large place aux notations ethnographiques (mise à mort du cochon, moissons, charivaris, veillées…), notations que certains exploitent tout aussi bien ailleurs, en dehors des fictions elles-mêmes, dans des publications à caractère plus érudit.
Partir de cas, c’est-à-dire d’auteurs, de leur trajectoire, de leur œuvre et de leurs archives, tel est le cahier des charges des journées "Arrêt sur Archives". Or ces intentions coïncident parfaitement avec l’appel aux bonnes volontés que lançait en 1983 Anne-Marie Thiesse , sinon dans son ensemble, du moins en ce qui concerne le premier point. Dans ce petit (en termes de volume) texte programmatique, l’historienne appelait de ses vœux « une étude du passage de l’un à l’autre », c’est-à-dire du roman régionaliste à l’ethnologie : « Du régionalisme reste […] une énorme masse de documentation. […] Leurs écrits, leurs archives, mériteraient d’être plus et mieux exploités. A condition, bien sûr, qu’ils soient examinés de manière scientifique, en prenant en considération les méthodes et la destination de ces collectes (ne serait-ce que pour cela, il conviendrait justement de prendre leurs auteurs mêmes comme objet d’étude). » De Frédéric Mistral à Bernard Clavel, en passant par Ferdinand Fabre, Ernest Pérochon, Auguste Bailly, Jean Lebrau, Ludovic Massé et Raymond Escholier, le programme des journées carcassonnaises a exaucé ce vœu. L’on ne peut cependant se contenter de ce satisfecit et n’invoquer Anne-Marie Thiesse qu’au titre de caution. L’on ne saurait surtout ignorer les autres questions posées par l’historienne pour tenter de baliser le terrain des rapports entre littérature régionaliste et ethnologie.

Au nombre des suggestions de l’historienne, la conduite de recherches portant sur la contribution des écrivains régionalistes à « la constitution durable « d’images régionales » relèvent plus a priori de l’ethnologie de la réception littéraire que de l’approche épistémologique. Elles y trouvent néanmoins leur place dès lors que l’on considère l’impact potentiel de ces « images régionales » sur les représentations du terrain que mobilisent aussi bien les informateurs que les ethnologues en situation d’enquête, impact dont le chercheur doit nécessairement être conscient et capable d’évaluer l’incidence. Cela étant, à l’heure où l’ethnologie du proche est plus que jamais attentive aux territoires et aux modalités de leur affirmation, la piste esquissée par Anne-Marie Thiesse ne peut que déborder du cadre problématique au sein duquel elle a été initialement pensée. Les images régionales imputables aux romans intéressent tout autant que les historiens de la discipline tous ceux qui ont affaire avec la fabrique des identités territoriales.
La seconde question posée par Anne-Marie Thiesse porte sur le décrochage des figures de l’écrivain régionaliste et de l’ethnographe, à l’heure de la professionnalisation de la discipline. « Les ruptures et les analogies dans les méthodes, la publication des résultats, les enjeux mêmes » ne sont pas à proprement parler un objet neuf, au moins en ce qui concerne la littérature avec un grand L . Mais les questions qu’elles suscitent, posées dans les limites de l’ethnologie de la France et de ses rapports avec la littérature régionaliste, prennent un relief singulier, dès lors que l’on considère les rapports ambigus de l’ethnologie instituée et professionnalisée au régionalisme et donc, aussi, à la littérature régionaliste dont les aspirations ont été au diapason des revendications politiques. Si la question mérite d’être posée, elle demande également à être reformulée en fonction des acquis de la recherche et notamment des conclusions des dernières journées Arrêt sur archives. Présenté par Philippe Gardy, le cas de Mistral a permis de comprendre que le décrochage n’est pas forcément la conséquence de ce déterminisme extérieur qu’est le mouvement de professionnalisation de l’ethnologie, et peut lui préexister sous les allures savamment ménagées du cumul des étiquettes. Aussi la question requiert-elle un autre abord, non plus seulement par les hommes et les œuvres, fatalement d’un moment, mais, de façon à embrasser plus largement la chronologie, par les « lieux » de la convergence et de la divergence : les langues régionales, la littérature orale, la ruralité, l’illustration, etc.
D’historiennes, les questions posées par Anne-Marie Thiesse oublient le présent des rapports entre littérature régionaliste et ethnologie qui, pour discrets qu’ils soient, n’en offrent pas moins d’intérêt. Intégrer cette actualité dans la réflexion suppose la complicité de collègues voulant bien jouer le jeu de la réflexivité. Celle-ci acquise, il s’agit d’analyser les usages ethnologiques (en tant que source ? en tant qu’objet ?) comme les non-usages du roman régionaliste. A première vue incongrue, la question des non-usages se pose en effet, en particulier pour l’ethnocritique, spécialité plus disposée que toute autre à se saisir du roman régionaliste et qui, paradoxalement, ne le fait pas. Les façons de faire avec n’excluant pas les façons de faire tout court, l’écriture par les anthropologues contemporains de romans régionalistes mérite elle aussi que l’on s’y attarde.
Toutes ces orientations préfigurent la tournure que prendront les journées d’études "Littérature régionaliste et ethnologie : état de la question et perspectives de recherche" qui se dérouleront en Arles à l’automne 2011, ainsi que, dans un second temps, la publication issue des journées carcassonnaises et arlésiennes.


Programme

Jeudi 1er décembre

14 h 00 : Accueil des participants

14 h 15 : Introduction par Dominique Séréna (conservatrice du Museon Arlaten), Sylvie Sagnes (CR CNRS, IIAC – Equipe LAHIC)


I. LES LIEUX DE LA CONVERGENCE ET DE LA DIVERGENCE

Modérateur : Christian Jacquelin (ethnologue régional, DRAC Languedoc-Roussillon)

14 h 30 : Philippe Gardy (DR CNRS, IIAC – Equipe LAHIC) : Ecriture occitane et "folklore" au milieu du XXe siècle : René Nelli, Max Rouquette et quelques autres

15 h 15 : Jean-Pierre Piniès (Ethnopôle GARAE, IIAC – Equipe LAHIC) : « Les uns allaient en guenilles, les autres en sabots... ». Regards sur une singulière collection de livres illustrés

Pause

16 h 15 : Daniel Fabre (DE EHESS, IIAC – Equipe LAHIC) : La coutume du pays (espace, temps et rites de la région romanesque)

18 h 30, au cinéma le Méjean : Le complexe du santon, de Christian Philibert, produit par les Films d’Espigoule, France 3 Méditerranée, 63 mn, 2005.

Projection suivie d’un débat animé par Roland Pécout (écrivain) et Philippe Gardy (DR CNRS, IIAC – Equipe LAHIC)


Vendredi 2 décembre

II. L’ETHNOLOGUE ET LE ROMAN AUJOURD’HUI : SOURCE, OBJET, PRATIQUE ?

Modérateur : Jean-Charles Depaule (CR CNRS, IIAC – Equipe LAU)

9 h 30 : Françoise Zonabend (DE EHESS, LAS) : Roman et ethnographie : question d’échelle

10 h 15 : Jean Jamin (DE EHESS, IIAC – Equipe LAHIC) : Le pittoresque et le romanesque au risque de l’ethnologie : Faulkner et son comté de Yoknapatawpha (Mississippi)

Pause

11 h 15 : Yves Pourcher (Professeur Université Toulouse le Mirail, LISST – Equipe CAS) : Histoires de guerre : entre archives et fiction


III. LITTERATURE ET REGION : ETHNOLOGIE DE L’AU-DELA DU ROMAN :

Modérateur : Michel Vovelle (Professeur émérite Paris I, ancien directeur de l’IHRF)

14 h 00 : Daniel Maggetti (Professeur Université de Lausanne, CRLR) : C. F. Ramuz, régionaliste malgré lui ?

14 h 45 : Sylvie Sagnes (CR CNRS, IIAC – Equipe LAHIC) : Maria Chapdelaine : les romans du roman au fil du siècle

15 h 30 : Conclusion

Avec la participation de Jacques Barville : lecture d’extraits choisis par les communicants.