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1913, La recomposition de la science de l’homme. Bilan d’étape.

par Nadine Boillon - publié le

Colloque organisé au MNHN (amphithéâtre de paléontologie), Paris 5e jeudi 15 et vendredi 16 mars 2012.

Programme Bérose (ANR, IIAC-Équipe LAHIC)

Ces journées d’études sont organisées dans le cadre du programme ANR Bérose (encyclopédie en ligne sur l’histoire de l’anthropologie), porté par le LAHIC-IIAC (Laboratoire d’anthropologie et d’histoire de l’institution de la culture, CNRS/EHESS/ministère de la Culture), programme ANR sous la direction de Daniel Fabre et Claudie Voisenat. Plus précisément, elles s’insèrent dans l’axe de recherche « L’institutionnalisation de l’anthropologie, 1910-1940 » coordonné par Christine Laurière (IIAC-(Lahic)EHESS), qui organise ces journées, avec le partenariat du nouveau musée de l’Homme. Elles sont placées sous le parrainage de la Société française pour l’histoire des sciences des l’homme.

"La procession à Saint-Besse", Archives du LAS - Fonds Robert Hertz.

Faisant un pas de côté vis-à-vis d’une approche uniquement biographique de l’histoire de l’anthropologie, centrée sur une histoire de la pensée des grands auteurs, les chercheurs engagés dans le programme de recherche collective Bérose font le pari de la pertinence heuristique de l’approche situationnelle, contextuelle, institutionnelle, pour l’histoire de l’anthropologie, et souhaitent mettre à profit les récents et nombreux travaux dans ce domaine, qui s’intéressent aux revues, aux institutions de savoir, aux réseaux de sociabilité savante. Il s’agit de cartographier le champ anthropologique à différentes époques, de tenter d’en dresser un état des lieux, afin de mieux comprendre comment la discipline s’institutionnalise, à partir de quelles forces vives préexistantes, comment elle change de régime, entre au musée, passe du monde des revues pour entrer à l’Université et former les nouvelles générations à la pratique professionnelle de ce qui devient, dans les années 1930, un métier. Prêtant attention aux pratiques scientifiques et des scientifiques, à leur condition d’exercice de leur activité, l’ambition est de montrer les rapports de force changeants dans la sociabilité scientifique, de revenir sur certaines controverses qui agitent ce milieu, de mieux identifier et connaître dans leur complexité les diverses sociétés savantes, revues, personnalités, disciplines, qui structurent ce champ anthropologique, d’essayer de comprendre comment se combinent, s’opposent, ces multiples acteurs, et comment ils façonnent l’évolution et l’identité de leurs disciplines, l’une des caractéristiques majeures de ces années étant la spécialisation disciplinaire. Ce faisant, ce sont la définition même de ce qu’est l’anthropologie et l’accord sur ce qui ressortit à son domaine de compétences, qui évoluent.

L’objectif des journées d’études est double. Tout d’abord, il s’agit de tenter un bilan d’étape de l’état du champ de la science de l’homme, qui voit une autonomisation et une institutionnalisation accrue de plusieurs disciplines (sociologie, ethnologie et ethnographie, paléontologie, préhistoire, archéologie) marquant leur territoire et leurs ambitions, se frottant les unes aux autres, parallèlement à un affaiblissement du magistère de l’anthropologie physique et de l’anthropométrie. Mais il s’agit aussi, parce que c’est un phénomène concomitant qui nourrit la réflexion des acteurs impliqués dans cette réorganisation à l’œuvre, de repérer la montée en puissance de la recherche ethnographique, de la légitimation – pratique plus que théorique – progressive de la pratique de terrain, déjà bien amorcée avant la Première Guerre mondiale.

Les premières années du vingtième siècle sont en effet fertiles en moments, en événements qui, rétrospectivement, dénotent la restructuration, la recomposition en cours de la « science de l’homme » telle que l’appelaient alors les divers protagonistes. A partir de 1907, la sociologie durkheimienne a définitivement réussi sa percée institutionnelle – Durkheim vient d’être confirmé dans sa chaire en Sorbonne, Mauss est nommé directeur d’études à l’EPHE, Hubert le sera l’année d’après [1]. Les années 1910 sont des années intenses du point de vue des débats qui agitent l’anthropologie, la sociologie des religions, qui gagne en légitimité et en audience, mais bouscule la théologie catholique, en faisant entendre une analyse laïque des phénomènes religieux. La dispute autour du totémisme connaît une nouvelle acmé avec les publications par Frazer de Totemism and Exogamy en 1910, et par Freud de Totem et Tabou en 1912, paru la même année que les célèbres Formes élémentaires de la vie religieuse de Durkheim qui discute longuement des croyances totémiques comme d’une religion élémentaire.

La paléontologie et la préhistoire s’émancipent de l’anthropologie physique, et quittent le giron de la Société d’anthropologie de Paris, qui fut dans les années 1860-1880 une alma mater particulièrement propice à leur reconnaissance et la diffusion de leurs travaux. La Société préhistorique française est créée en 1904, l’Institut de paléontologie humaine est fondé en 1910, sous la direction de Marcellin Boule. Enfin, à quelques semaines d’intervalles, les fondations de l’Institut ethnographique international et de l’Institut français d’anthropologie, exacts contrepoints sémantiques l’un de l’autre, signent l’entrée en lice de deux nouvelles structures savantes, la première davantage hétérodoxe par les personnalités de leurs fondateurs (Arnold Van Gennep et Maurice Delafosse), la seconde davantage légitimiste par son recrutement académique, mais qui n’en travaillent pas moins toutes les deux la redéfinition même de l’anthropologie, de ses ambitions.

La division du travail scientifique est en question, le fauteuil de l’anthropologue commence à montrer des signes de vermoulure, la position ancillaire de la pratique ethnographique étant dénoncée, remise en cause grâce aux travaux des enquêteurs dans les colonies africaines françaises qui cherchent la

reconnaissance scientifique, mais aussi grâce aux travaux de Robert Hertz à Saint-Besse qui investit un terrain dont n’ont pas l’habitude les sociologues durkheimiens. Ce n’est donc pas un hasard si, en 1913, Marcel Mauss et Arnold Van Gennep, chacun de leur côté et pour des raisons qui leur sont propres, publient un plaidoyer pour défendre l’ethnographie [2]. Il n’y a pas jusqu’à la philosophie qui ne soit inquiétée par les données ethnographiques, défiée jusque dans la logique même de sa pensée par la pensée des sauvages. Le célèbre énoncé : « Les Bororo sont des Arara », rapporté par l’anthropologue Karl von den Steinen, fut le point de départ de toute la réflexion de Lucien Lévy-Bruhl sur la mentalité primitive, inaugurée par Les fonctions mentales dans les sociétés inférieures en 1910. Plus généralement, elle témoigne « d’un tournant anthropologique dans la philosophie du vingtième siècle » [3] qui va également participer à l’institutionnalisation universitaire de l’ethnologie dans les années 1920, Lévy-Bruhl faisant partie du triumvirat fondateur de l’Institut d’ethnologie de l’université de Paris en août 1925.

Loin d’accréditer l’image convenue de la création dudit Institut ex nihilo, création qui aurait été en rupture avec les initiatives institutionnelles précédentes, le propos de ces journées d’études serait plutôt de rappeler qu’elle représente l’aboutissement de la recomposition à l’œuvre dans ce champ d’étude depuis près de trente ans, et que maints acteurs, maintes revues et institutions concoururent à légitimer l’évidence de la nécessité d’une formation universitaire pluridisciplinaire qui formerait des ethnologues. Pour ce faire, nous invitons anthropologues et historiens à dialoguer et dresser un bilan d’étape qui permettra de faire le point sur l’effervescence institutionnelle et intellectuelle qui caractérise ces années 1910, en prenant pour focale arbitraire 1913, juste avant le déclenchement d’un conflit dont les conséquence se feront durement sentir sur le devenir des sciences sociales, bien au-delà des années de guerre.

PROGRAMME

Jeudi 15 mars 2012

9H30-12H45 DU COTE DES DURKHEIMIENS

9h30-10h15 :
Christine LORRE (Département d’archéologie comparée, MAN) : Henri Hubert et les perspectives sociologiques mises en œuvre au Musée des antiquités nationales de Saint-Germain-en-Laye

10h15-11h00 :
Jean-François BERT (Labex HASTEC, EPHE, ANHIMA) : Sociologie et linguistique. Penser la relation entre langue et société

11h00-11h15 Pause

11h15-12h00 :
Stéphane BACCIOCHI (EHESS, CRH) ET NICOLAS MARIOT (CNRSCURAPP) : Robert Hertz face à ses enquêtés : une notation ethnographique entre folklore et linguistique (1912-1917)

12H00-12H45 :
Frédéric KECK (CNRS, LAS) : Lévy-Bruhl, Jaurès et la guerre

12h45-14h00 Pause

14H00-16H30 DU COTE DE L’ANTHROPOLOGIE PHYSIQUE

14h-14h45 :
Jean-Claude WARTELLE : Réflexions sur la décadence de la Société d’anthropologie de Paris

14h45-15h30 :
Carole REYNAUD-PALIGOT (université de New York et de Californie à Paris, Paris IIV) : Déclin et résistances de l’anthropologie physique

15h30-16h15 :
Emmanuelle SIBEUD (Paris 8, UDHE UMR 8533) : Une science coloniale inutile ? Pratiques anthropométriques et colonisation au début du XXe siècle

Vendredi 16 mars

10H-12H30 DU COTE DE LA SCIENCE DE L’HOMME.

L’EFFERVESCENCE INSTITUTIONNELLE DES ANNEES 1910.

10h-10h45 :
Nathalie RICHARD (université du Maine, CERHIO/Centre Koyré) : Entre histoire et sciences de la nature : reconfigurations intellectuelles et institutionnelles de la préhistoire à la veille de la Première Guerre mondiale

10h45-11h30 :
Arnaud HUREL (IPH/MNHN) : La création de l’Institut de paléontologie humaine en 1910

11h30-12h15 :
Christine LAURIERE (EHESS/LAHIC-IIAC) : L’Institut français d’anthropologie : un nouveau lieu de sociabilité savante pour une autre définition de l’anthropologie

12h30-14h00 Pause

14H00-16H30 PENSER LES RELIGIONS PRIMITIVES

14h00-14h45 :
Frédérico ROSA (Universidade Nova de Lisboa) : Le totémisme hier : obsessions marginales d’un débat anthropologique

14h45-15h30 :
Marcello MASSENZIO (Rome TorVergata) :
E. Durkheim, S. Freud, R. Otto : dialogues sur l’altérité

15h45-16h30 :
André MARY (CNRS, LAHIC-IIAC) : Science de l’homme ou science de Dieu : les formes élémentaires au regard du monothéisme originel de l’ethnologie « catholique »


[1Laurent Muchielli, La découverte du social. Naissance de la sociologie en France, Paris, Editions La Découverte, 1998, p. 248.

[2Emmanuelle Sibeud, Marcel Mauss, « Projet de présentation d’un bureau d’ethnologie 1913 », Revue d’histoire des sciences humaines, 2004/1, n° 10, pp. 105-115.

[3Frédéric Keck, Lévy-Bruhl. Entre philosophie et anthropologie, Paris, CNRS Editions, 2008, p.9.