Nos tutelles

CNRS Nom tutelle 1

Rechercher






Accueil > LAHIC > Productions scientifiques > Ouvrages > Ouvrages 2010-2011

La face cachée de l’autobiographie

par Nadine Boillon - publié le

sous la direction de Anna Iuso, Garae Hésiode, 2011.

Raconter sa vie, la ressaisir par l’écriture passe aujourd’hui pour une décision qui engage l’autobiographe et lui seul. Confronté au silence, à l’oubli, à la censure, il se présente volontiers comme un héros de la vérité et de la sincérité. Un héros solitaire. En ce sens le genre autobiographique incarne toutes les facettes d’une mutation anthropologique profonde : le triomphe de la société des individus.

Or, par un apparent paradoxe, écrire sa vie, ce comble de la singularité, est devenu, dès le XVIe siècle, une exigence ou une sollicitation qui émergent en divers points du monde social occidental. Dans quelles situations le sujet est-il poussé à dévoiler les événements, les expériences et les pensées qui l’ont construit ? Comment les institutions – religion, politique, justice, médecine, sciences de l’esprit et de l’homme social… – se sont-elles emparées du récit de vie comme instrument de connaissance et de contrôle ? L’enquête a réuni anthropologues et historiens. Elle conduit au troublant constat que l’acte autobiographique, loin d’exprimer la pure décision libre, est le plus souvent le résultat d’une injonction, impérative ou négociée, exigeante ou persuasive : « Raconte-moi ta vie ».

Dans le cadre très vaste des études sur l’autobiographie ou, plus généralement encore, des écrits autobiographiques, la réflexion dont ce volume témoigne opère un renversement à partir d’un constat assez simple. Qui s’intéresse à l’écriture autobiographique est spontanément porté à travailler sur les textes, parfois les contextes d’écriture, en adoptant le point de vue de celui qui écrit. Ce type d’actes d’écriture et les écrits qui en résultent relèveraient par définition du libre choix de l’auteur, de sa prise personnelle de l’écriture. Cette autonomie n’est-elle pas consubstantielle à la définition de l’autobiographie moderne, par exemple dans les textes fondateurs de Philippe Lejeune ? Or il se trouve que parfois, et même plus souvent qu’on ne l’imagine, dans l’histoire et dans le présent, l’écriture autobiographique a été le produit d’une suggestion, d’une invitation, d’une sollicitation, d’une injonction ou carrément d’une contrainte. Le travail collectif que ce volume recueille naît du projet d’examiner dans tous ses effets cet apparent paradoxe, ce qui implique, pour le moins, trois déplacements dans l’approche de l’autobiographie.

En premier lieu, travailler du point de vue de l’injonction met au premier plan la demande ou l’attente vis-à-vis de la narration autobiographique de la part des institutions et des personnalités qui l’ont formulée. Qu’espérait-on, qu’espère-t-on de plus en plus du récit de vie à la première personne ? Quels types de savoirs celui-ci, et lui seul, peut- il faire venir au jour ? Questions qui découlent du fait que l’autobiographie occidentale est conçue comme le lieu d’un aveu – en termes chrétiens et judiciaires – ou en tout cas d’un dévoilement du caché, de l’inaccessible. Bien sûr, ces attentes peuvent être explicitées ou non, elles donnent parfois lieu à des questionnaires, des canevas, des manuels même où nous trouvons exprimés en clair les buts et les voies de cette quête particulière.

En second lieu, ce discours de l’injonction devient pour nous essentiel car, en jetant une nouvelle lumière sur les conditions de production de ces écrits, il en transforme les conditions de lecture. En effet, le statut d’une bonne partie des textes autobiographiques, objets qui, désormais, relèvent du croisement de plusieurs pratiques et de diverses exigences sociales, s’en trouve modifié. D’une part, au fil des siècles, la volonté d’obtenir des informations à travers la narration de témoins ou d’acteurs d’un événement à étudier est devenue de plus en plus courante et complexe, de l’autre les réponses sont de plus en plus nombreuses et riches du fait de la légitimité que la narration autobiographique a acquise, y compris en milieu populaire, au fil des XIXe et XXe siècles.

Reste à se demander, et c’est le troisième déplacement, ce que l’on fait de ce savoir, et pourquoi il semble si nécessaire.

Table des matières

Anna Iuso - L’injonction autobiographique

Bartolomé Bennassar - Raconter sa vie pour sauver sa peau

Antonio Castillo Gómez - Dieu, le confesseur et la religieuse. Autobiographies spirituelles féminines en Espagne aux XVIe et XVIIe siècles

Anna Iuso - Le savant en personne. Sollicitations et modèles de l’autobiographie intellectuelle en Italie au XVIIIe siècle

Giordana Charuty
- La double vie de l’âme

Augusta Molinari - Autobiographies féminines entre injonction psychiatrique et reconstruction de soi

Mauro Boarelli - L’écriture de soi sous contrainte. L’autobiographie dans le parti communiste italien (1945-1956)

Philippe Lejeune - Écrivains au défi

Daniel Fabre - L’histoire de vie entre injonction et interdit

Les auteurs

Index des noms propres